1er Novembre 1954, Toussaint Rouge : la marche de l’Algérie vers l’indépendance

(photo: déclaration du 1er Novembre sur Sowt al Arab, radio du Caire)

Par Najet Guerniche

« Peuple algérien,

À l’exemple des peuples qui ont brisé les chaines de l’esclavage et de l’oppression.(…) Pense un peu à ta situation humiliante de colonisé, réduit sur son propre sol à la situation honteuse de serviteur et de misérable surexploité (…).  Comme tu le constates, avec le colonialisme, la Justice, la Démocratie et l’Égalité ne sont que leurre et duperie destinés à te tromper et à te plonger de jour en jour dans la misère que tu ne connais que trop. Si à tous ces malheurs, il faut ajouter la faillite de tous les partis qui prétendaient te défendre, tu dois te convaincre de la nécessitée l’emploi d’autres moyens de lutte.

C’est pourquoi, conscients de la gravité de l’heure, Au coude à coude avec nos frères de l’Est et de l’Ouest qui meurent pour que vivent leurs patries, nous t’appelons à secouer ta résignation et à laierai la tête pour reconquérir ta liberté au prix de ton sang. Se désintéresser de la lutte est un crime. Contrecarrer l’action est une trahison. (…) Dieu est avec les combattants des justes causes, et nulle force ne peut les arrêter, désormais, hormis la mort glorieuse ou la libération nationale.

Vive l’armée de libération ! Vive l’Algérie Indépendante ! »

C’est ainsi que le 1er novembre 1954, le Front de Libération National lance son appel au peuple, suite à une nuit pour le moins mouvementée, que les historiens aiment appeler aujourd’hui « la Toussaint Rouge », durant laquelle déclenchait la « guerre de libération » pour certains, ou des « événements » pour d’autres.

Peu médiatisée à l’époque, cette journée ne semble être qu’une journée anodine, durant laquelle se sont soulevés quelques indigènes, organisant des attentats de part et d’autre des trois départements qui composaient l’Algérie française. Rares étaient les occidentaux qui en entendirent parler ou qui prirent au sérieux les menaces des indépendantistes. À tort, puisqu’il s’agissait d’une entrée en matière, celle de l’union d’intellectuels algériens décidés à arracher leur liberté, coûte que coûte. La Toussaint Rouge représente la prise des armes, le début de la révolte, et surtout la première manifestation de groupes autonomistes qui prônent la violence comme unique moyen de libération. Comme l’a dit l’historien Abderrahim Taleb Bendiab, « Le 1er Novembre n’a pas jailli du néant, il a été préparé par des décennies d’âpres luttes »[1].

Cette nuit est le résultat d’un raz-le-bol général, l’aboutissement de décennies d’humiliation et d’oppression. Il ne s’agit pas du premier soulèvement nationaliste, rappelons quelques années plus tôt, le 8 mai 1945, les soulèvements de Sétif et Guelma qui se soldèrent par une répression qui fit des milliers de morts. Sans doute cet évènement fait partie des éléments déclencheurs de la Toussaint Rouge, sur fond d’une situation politique, économique et sociale plus que déplorable et qui se dégradait; un exode rural forcé par les caïds et l’administration française qui débouche sur un nombre croissant de chômeurs, une population analphabète, clochardisée ou exploitée, une concurrence établie avec des immigrés marocains à la situation aussi affligeante. L’inégalité se creuse entre les musulmans et les européens et s’illustre sur le domaine politique d’une part – la voix d’un européen a la valeur de celles de huit autochtones – et économiquement d’une autre, puisqu’un européen gagne l’équivalent du salaire de 30 algériens. Après maintes et maintes revendications, plus ou moins radicales, après des décennies de révoltes et de soulèvements pacifistes, non violents et sans aboutissements, se forme, le 10 octobre 1954, à l’initiative du « Groupe des six », à savoir : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad, Larbi Ben M’hidi, Krim Belkacem et Mohamed Boudiaf, le Front de Libération Nationale (FLN), et peu de temps après, son groupe armé : l’Armée de Libération Nationale (ALN), qui revendique les attentats du 1er Novembre.

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(Photo: Le “Groupe des six”)

Une série d’attentats à travers le pays

L’action est plus ou moins organisée, mais synchronisée. Le territoire algérien est découpé en 6 zones, qui constituerons les futures wilayas, chacune est sous la direction d’un des chefs historiques précédemment cités, selon leur origine régionale, leur attachement à telle ou telle région, le dialecte parlé ou encore leur autorité auprès des locaux.

Ce qui différencie la nuit du 31 octobre au 1er Novembre de ses antécédents nationalistes, en Algérie ou même au Maroc ou en Tunisie, c’est notamment la coordination des événements. Le déclenchement a lieu à minuit, et les attentats durent jusqu’à 3 heures du matin, avec pour cibles des symboles de la présence française, comme les locaux de Radio Algérie, en centre ville d’Alger, dans la capitale également: l’usine à gaz, les entrepôts de pétrole du port, le central téléphonique, ou encore le dépôt de liège, à Blida, les attentats sont perpétrés contre les ponts, des usines et des coopératives. Dans les autres villes, les attentats sont perpétrés contre des édifices, comme la caserne du 1er régiment des tirailleurs algériens (Blida) ou des réserves de matériel militaire, des gendarmeries et des battements publics (mairies, palais de justice), des exploitations forestières et fermières tenues par des européens. Les cibles sont donc militaires, commerciales, et politiques.  Certaines sources estiment l’étendue des dégâts sur une trentaine d’endroits à travers le pays, avec près de 70 actes “terroristes”. Les insurgés veulent faire d’une pierre deux coups: s’en prendre aux représentants de l’autorité coloniale et voler des armes, pour équiper les maquis.

L’effet de surprise est plus ou moins réussi selon les villes et les attentats, de même les incendies, barrages et autres attentats n’atteignent pas tous leurs objectifs, les consignes sont précises, il s’agit de sabotage, de saisies d’armes, il faut marquer le caractère militaire de l’opération et en aucun cas s’en prendre aux civiles. Mais malgré les mises en garde, certains civils sont touchés par mégarde, comme le couple Monnerot, un très jeune instituteur et son épouse, fraîchement débarqués en Algérie, mitraillés par erreur, alors que la cible était le Caïd Hadj Saddok, qui les escortaient. Le bilan humain varie selon les sources, principal problème historiographie de cette guerre, les historiens divergent toujours sur le nombre de victimes de part et d’autres, mais on estime que 7 à 10 personnes sont mortes, dont des sentinelles et des gardes champêtres, et on dénombre 6 blessés.

La réaction républicaine

Le gouvernement français prend publiquement actes des dégâts mais les minimise. Il est vrai que les objectifs matériels ne sont pas tous atteints, mais cela est d’autant plus amoindri par les français, et semble ne pas être pris au sérieux. La presse ne l’évoque que très peu, le Monde, dans son édition du 2 Novembre, ne consacre que 2 lignes à ce qui fut le début de la guerre d’Algérie.

La répression est confiée à la police et à des unités de parachutistes tout juste débarquées d’Indochine. Une cellule de crise est convoquée sur le champ et réunit les principaux responsables de la sécurité générale en Algérie, et une enquête est lancée sur le FLN, jusqu’à lors inconnu. Cependant, il n’est pas pris pour cible, malgré sa revendication des attentats, et les messalistes et les étrangers sont accusés, ce qui facilite la tâche du FLN car ses membres ne sont pas surveillés, tandis que ses ennemis politiques[2], les messalistes, sont activement recherchés et arrêtés.

Les rebelles n’étaient pas des brigands de grand chemin assoiffés de sang mais plutôt des hommes ayant choisi de se battre pour une cause qui leur est chère certes, mais de se battre dans le respect et la dignité d’autrui, d’où un choix de cibles symboliques et militaires. Leur objectif était évidemment de causer des dégâts matériels et de voler des armes qu’ils ne pouvaient se procurer autrement par un manque de moyen flagrant, mais avant tout, les insurgés ont voulu accompagner leur action d’un message politique, marquer les esprits, produire un choc émotionnel, dans tout le Maghreb, afin d’obtenir le soutien des pays voisins et autres colonisés, puis en métropole. Leur projet était d’impacter la politique française, créer un front capable de s’opposer à la puissance colonisatrice fragilisée, par la guerre d’Indochine à peine achevée et par son instabilité ministérielle, provoquer chez elle une profonde remise en question et un désemparement face à une série d’agressions-surprise. Il s’agissait de la première manifestation de groupes autonomistes unis et organisés, sous le joug du FLN qui voit là l’occasion d’affirmer sa suprématie, soutenue par le monde arabe, notamment par ses voisins marocains et tunisiens, et par la puissance égyptienne le jour même, comme en témoigne ce message de la radio du Caire, Sowt al Arab, daté du 1er novembre 1954;

« La voix des arabes vous apporte la réjouissance nouvelle que voici: L’Algérie a aujourd’hui loyalement repris la voie de l’arabisme; L’Algérie a engagé aujourd’hui une lutte grandiose pour la liberté, l’arabisme et l’islam! Aujourd’hui, 5e jour du mois de Rabii Ier de l’année 1374, correspondant au 1er novembre 1954, à une heure du matin, l’Algérie a commencé a vivre une vie honorable. Aujourd’hui, une puissance d’élites d’enfant libres de l’Algérie a déclenché l’insurrection de la liberté algérienne contre l’impérialisme français tyrannique en Afrique du nord »

[1] Titre d’un des travaux de recherches de l’historien Abderrahim Taleb Bendiab

[2] Les Messalistes; les nationalistes qui sont contre la lutte armée, partisans de Messali Hadj, fondateur de l’Étoile Nord-Africaine

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