29 mois plus tard, le Liban a enfin un président

Par Damien Saverot

Depuis le 25 mai 2014, suite à la fin du mandat du général Michel Sleiman, le Liban était sans président. La vacance de la présidence politique, qui aura duré environ 2 ans et demi, n’a eu pourtant que peu d’incidence sur la vie quotidienne des libanais. Le même scénario s’était d’ailleurs déjà produit en 2007 après la fin du mandat d’Emile Lahoud, et les tensions importantes qui avaient opposé ce dernier au premier ministre Fouad Siniora : le Liban était par la suite resté sans président durant 184 jours.
Après plus de 45 tentatives de scrutin, sans qu’aucun accord ne soit trouvé entre les responsables politiques, l’espoir semblait perdu. Pourtant, à la fin du mois d’octobre, une nouvelle entente surprenante émerge entre Saad Hariri, (ancien premier ministre, leader du parti sunnite Al-Mostaqbal, opposé au clan Assad et soutenu par l’Arabie Saoudite) et Michel Aoun (chef chrétien du Courant Patriotique Libre, allié au Hezbollah et au gouvernement syrien). En conséquence, le lundi 31 octobre 2016, Michel Aoun remporte les élections présidentielles.

L’Etat libanais, entre paralysie politique et éternel retour

Le nouveau président est bien connu des libanais : ancien militaire, le général Aoun était dans les années 1990 un des héros de la « résistance » libanaise, menant les miliciens et soldats opposés à la présence armée syrienne au pays des cèdres. Après les accords de Taëf en 1989, Michel Aoun, figure d’opposition à l’impérialisme syrien, est progressivement écarté du pouvoir tandis que le clan Assad entérine son « protectorat » sur le Liban. Taëf n’était que le début : l’ensemble des puissances internationales, américaines et saoudiennes comprises, soutenaient à l’époque la présence armée syrienne au Liban afin de maintenir la stabilité du pays.

A partir des années 2000, le Liban commence à sortir de la logique de guerre civile qui avait dominé le pays entre 1975 et 1992. Toutefois, l’armée syrienne demeure présente sur le territoire libanais, et l’Etat syrien dispose d’un pouvoir important dans le processus de décision politique interne. En conséquence, les acteurs de la communauté internationale commencent à promouvoir l’indépendance politique du Liban vis-à-vis de la Syrie, et isolent le gouvernement syrien sur la scène diplomatique, notamment sous l’impulsion du Congrès américain[1]. Depuis le 14 février 2005 et la mort de Rafiq Hariri, de nombreuses manifestations populaires ont mené au départ des troupes syriennes du Liban. Baptisé « Révolution du Cèdre », ce mouvement politique a retourné les alliances entre les différents clans au pouvoir.
Deux coalitions ont alors émergé : la coalition du 14 mars, opposée au gouvernement syrien, et la coalition du 8 mars, favorable à une nouvelle alliance avec la Syrie. Michel Aoun, à cette époque, fait son retour triomphal au Liban et sur la scène politique, en tant qu’ancienne figure d’opposition à l’hégémonie syrienne. Coup de théâtre, ce dernier ne rallie pas la majorité de la communauté chrétienne derrière la coalition 14 mars, mais préfère se tourner vers celle du 8 mars, dirigée par le Hezbollah. L’ancien général pactise donc, contre toute attente, avec ses anciens ennemis pro-syriens. Dés lors, il tente par tous les moyens de revenir au pouvoir et d’accéder à la présidence de la République.

 

Supporters of Christian leader Michel Aoun hold Free Patriotic Movement and Lebanese flags celebrate the election of the new President Michel Aoun, in Beirut, Lebanon, Monday, Oct. 31, 2016. Lebanon's parliament on Monday elected Michel Aoun, an 81-year-old former army commander and strong ally of the militant group Hezbollah, as the country's president, ending a more than two-year vacuum in the top post and a political crisis that brought state institutions perilously close to collapse. (AP Photo/Hassan Ammar)

Les supporters du Courant Patriotique Libre célèbrent la victoire présidentielle de leur président, Michel Aoun, lundi dernier à Beyrouth (Photo : AP)

Le système politique libanais demeure, encore aujourd’hui, marqué par la « Troïka » du Pacte National de 1943, le sectarisme et les milices

Malgré un espoir de renouveau politique au Liban après la révolution du Cèdre, les aspirations de la société civile quant à une réforme du système de gouvernance sont vite réduites au silence. Les anciens chefs de milice s’étant illustrés durant la guerre civile demeurent, encore aujourd’hui, les dirigeants principaux de la vie politique libanaise. Le système de la Troïka, inscrit dans le Pacte National du Liban de 1943 et institutionnalisant le sectarisme politique, demeure également en vigueur malgré les tentatives d’abolition depuis les années 1990. N’ayant jamais été publié par écrit, il organise pourtant la répartition communautaire des pouvoirs politiques. Il dispose que le président de la République doit être un chrétien maronite, tandis que le premier ministre doit être un musulman sunnite et le président de l’Assemblée un musulman chiite. La Constitution libanaise ajoute à cet esprit “d’entente nationale” l’obligation de répartir équitablement les places de députés de manière égale entre les diverses communautés musulmanes et chrétiennes[2].

A cette difficulté institutionnelle s’ajoutent les différents conflits régionaux qui empêchent le Liban de décider de manière véritablement souveraine. Depuis 2005, et malgré l’indépendance relative dont le Liban bénéficie, les conflits régionaux bloquent souvent le processus de décision. L’issue de la guerre entre Israël et le Liban, en 2006, permet un retour en force du Hezbollah, qui avait perdu de sa superbe suite au départ de son allié syrien du Liban en 2005. La milice du « Parti de Dieu » contrôle depuis la quasi-totalité du Sud-Liban, conjointement avec l’armée libanaise, avec la légitimité de la résistance contre l’Etat hébreu dans le cas d’une reprise des hostilités. A partir de l’année 2011, le conflit syrien s’étend très rapidement au Liban et ravive des anciennes querelles communautaires et politiques sur le territoire libanais, notamment dans la Bekaa et à Tripoli. Enfin, de nombreuses problématiques internes mettent en échec les politiciens libanais : la crise des poubelles durant l’été 2015 et l’émergence du mouvement « Vous puez !» (Tla3t Ri7tkoum) ont montré l’inaptitude des politiciens libanais à trouver des solutions, non seulement politiques, mais aussi sociales, comme le simple traitement des déchets.

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Durant la “crise des poubelles”, au début de l’été 2015, le mouvement “Vous Puez” (طلعت ريحتكم) a subi une répression importante de la part des forces de l’ordre.

De la « démocratie de consensus » à la fracture politique et sociale

Au vu du droit constitutionnel libanais, l’élection d’un président peut sembler être une bonne nouvelle et pourrait mener les observateurs extérieurs à penser qu’un progrès est possible en terme de stabilité, de sécurité et de justice sociale : Le président de la république dispose, en effet, de la majorité du pouvoir exécutif, qu’il exerce conjointement avec l’ensemble des ministres; le président de l’Assemblée détient quant à lui les clés du pouvoir législatif. A l’inverse, le rôle du premier ministre n’est défini que très brièvement par la Constitution. Toutefois, la pratique du pouvoir au Liban confirme l’absence de séparation réelle des pouvoirs : le président de la république fait bien souvent preuve d’ingérence dans le pouvoir judiciaire, notamment dans la nomination des juges. De plus, les évènements de ces 25 dernières années ont démontré que le rôle qui incombe à chaque figure politique nécessite toujours une approbation consensuelle des autres pouvoirs publics, relativisant ainsi la force de la Constitution, pourtant hérité des conceptions républicaines françaises et ayant pour but initial de promouvoir un Président de la République puissant.

La « démocratie de consensus », ou plutôt d’accords communautaires et claniques, caractérise donc toujours la scène politique libanaise. Malheureusement, ce système est loin du modèle consociatif suisse avec lequel bon nombre d’analystes politiques comparent la république libanaise. Le Liban ne répond pas à l’ensemble des critères énoncés par Lijphart (pas de bicamérisme, vacance du pouvoir exécutif fréquente, absence de coalition réelle et systématique entre les partis et communautés). De plus, la fracture se creuse de plus en plus entre la société civile et les représentants politiques : si tant est que ces derniers trouvent, de temps à autre, un type d’accord consensuel, ce dernier se fait souvent à l’encontre des aspirations des électeurs et de la société. A cet égard, les dernières élections municipales à Beyrouth ont démontré que les nouveaux « consensus » entre politiciens avaient pour but de conserver le pouvoir politique au détriment de la société civile. La liste issue du collectif « Beirut Madinati », conduite par des membres la société civile libanaise tels que la réalisatrice Nadine Labaki, l’architecte Ibrahim Mneimneh ou encore Rana El-Khoury, belle-fille du journaliste Samir Qassir, a tenté cette année de renverser la donne politique traditionnelle. Or, face à l’engouement général pour le collectif, et malgré l’origine élitiste de la liste, l’ensemble des partis politiques traditionnels ont mené une coalition sans précédent afin de remporter les élections : Tous les partis des vieilles figures de la politique beyrouthine ont fait front commun contre Beirut Madinati, et ont finalement remporté les élections.[3]

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Affiche de campagne de la liste “Beirut Madinati”, formée d’indépendants et d’élites de la société civile, pour les élections municipales à Beyrouth en mai 2016.

La débâcle du clan Hariri et de son allié saoudien peut-elle être à l’origine de l’accord présidentiel ?

Si l’élection d’un président de la république n’est peut-être pas annonciatrice d’un changement institutionnel majeur dans le paysage politique libanais, il semble toutefois important de comprendre les causes et conséquences de ce retournement d’alliances.

L’origine de l’accord ayant mené à l’élection de Michel Aoun demeure assez floue. Toutefois, ce retournement est peut-être à chercher du côté de la situation personnelle de Saad Hariri, chef du Mostaqbal et leader de la coalition du 14 mars. Ce dernier était récemment mis à l’index pour sa gestion désastreuse[4] des entreprises familiales par l’Arabie, son principal client et mécène. Le royaume saoudien est lui-même en difficulté de trésorerie dans le contexte de la baisse du prix du pétrole, et ne peut plus rémunérer la totalité de ses alliés et prestataires, dont fait notamment partie le clan Hariri à travers la société Saudi Oger.[5] La popularité du clan Hariri a, en conséquence, vacillé lorsqu’il est devenu évident que l’entreprise familiale ne pourrait plus rémunérer ses dizaines de milliers d’employés, l’immense majorité continuant de travailler sans salaire depuis la fin de l’année 2015 (200 ressortissants français font d’ailleurs partie des employés bloqués dans cette situation[6]). Cet élément explique en partie pourquoi de nombreux membres et alliés du Mostaqbal ont émis des réserves importantes quant au soutien de Saad Hariri à Michel Aoun, n’accordant plus tellement de crédit à la personne de Saad Hariri. Pour rappel, en janvier 2011, lorsque Saad Hariri était encore premier ministre, un tiers de ses ministres avaient présenté leur démission. Enfin, la crédibilité de Saad Hariri, en tant que lien entre l’Arabie et le Liban, fut presque anéantie lors de l’échec de l’accord franco-libano-saoudien sur une aide de 3 milliards de dollars à destination de l’armée libanaise. Cet accord aurait permis à l’armée libanaise de se doter de matériel militaire français, acheté par les fonds saoudiens, afin d’aider le Liban à protéger ses frontières des menaces du groupe Etat Islamique. Or, jugeant le Liban trop influencé par le Hezbollah, l’Arabie a finalement décidé de garder le matériel français pour sa propre défense nationale[7]. Saad Hariri, faisant face à ses propres échecs depuis le début de l’année, n’a peut être pas eu d’autre choix que d’accepter de soutenir Michel Aoun afin d’apparaître comme le personnage ayant débloqué la situation politique libanaise, redorant au passage le blason de l’entreprise familiale et récupérant son ancien poste de premier ministre. L’entreprise Solidere (société immobilière appartenant au clan Hariri) a d’ailleurs bénéficié de retombées économiques positives suite à l’accord présidentiel[8].

Si Michel Aoun, allié objectif du Hezbollah et favorable au clan Assad sur la question syrienne, ne peut gouverner seul et aura besoin constamment de son premier ministre Saad Hariri, il n’en demeure pas moins que son influence sur la politique libanaise peut être décisive. La majorité des analystes proches des positions saoudiennes ont critiqué cette élection, malgré le soutien apporté par Saad Hariri au nouveau président[9]. Le quotidien pro saoudien Al-Hayat, sous la plume d’Hazem Saghieh, n’a pas hésité à prédire des attaques contre les réfugiés, et contres la société civile, comparant Michel Aoun à un Donald Trump arabe et chauvin. Il n’en est rien : le mandat de Michel Aoun semble avant tout un marqueur de l’éternel retour qui caractérise la politique libanaise, et n’a pas été accompagné d’un programme clair incluant d’éventuelles réformes de grande ampleur. Les libanais attendent pourtant des changements relatifs à l’investissement public dans les infrastructures, voire l’émergence d’un service public efficace au pays des cèdres. Il faudra également attendre la tenue effective des élections législatives en 2017, pourtant déjà maintes fois reportées pour raisons sécuritaires et absence d’accord sur la loi électorale à appliquer. Mais comme le concluait le Foreign Policy il y a quelques jours, « for most Lebanese, it’s business as usual ».

 

[1] Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act (SALSRA) : Disposition réglementaire prise par le Congrès américain le 12 décembre 2003. Suite au SALSRA, la Syrie est perçue par les Etats-Unis comme un soutien du terrorisme international, au même titre que son voisin irakien, et fait donc l’objet de sanctions internationales.
[2] Article 24 de la Constitution
[3] http://www.france24.com/fr/20160509-municipales-liban-partis-traditionnels-victoire-liste-citoyenne-beirut-madinati
[4] « Son amateurisme en politique, comme dans la gestion d’affaires, lui vaudra, toutefois, fait unique dans les annales politiques du Royaume saoudien, une volée de bois vert de la part d’un des éditeurs les plus en vue du journal panarabe saoudien «Al Hayat», Daoud Al Charyane, qui l’accusera de dilapider le prestige du Royaume et son capital par sa politique erratique et de mettre en péril le sunnisme libanais par l’exaspération des antagonismes communautaires. »
http://www.renenaba.com/saad-hariri-un-heritier-problematique-un-dirigeant-off-shore/
[5] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/02/29/l-empire-industriel-des-hariri-vacille-en-arabie-saoudite_4873546_3218.html
[6] http://www.parismatch.com/Actu/International/200-Francais-pieges-dans-la-tourmente-de-Saudi-Oger-962179
[7] http://www.opex360.com/2016/03/05/la-france-livrera-larabie-saoudite-des-armes-initialement-destinees-au-liban/
[8] http://www.lorientlejour.com/article/1014101/laccord-aoun-hariri-a-fait-decoller-solidere-en-bourse-cette-semaine.html
[9] http://www.courrierinternational.com/article/liban-un-trump-president-au-pays-du-cedre

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