Afghanistan: histoire d’un pays “insoumis”

Par Thomas Ciboulet

Des interventions étrangères depuis près de 200 ans, deux invasions et une guerre civile depuis 1979, surnommé le « cimetière des empires », Sowt Al Arab se propose de donner un rappel historique sur un pays voisin du monde arabe dont on parle beaucoup mais que l’on ne connait que trop peu : l’Afghanistan.

Le pays des «insoumis»

Le terme Afghanistan apparaît très tôt, dès le XIVème siècle, sans que l’on ne sache vraiment pourquoi : il ne désigne aucun peuple si ce n’est les tribus des montagnes. Celles-ci ne sont pas unifiées et se font la guerre. Pourtant, à cette époque déjà, l’Afghanistan a la réputation d’être un pays que l’on ne peut conquérir : si les tribus sont désunies, il est impossible de les soumettre.

On fait remonter la création de la « nation afghane » à la première Loya Jirga en 1747 : il s’agit d’un grand conseil tribal où le clan Abdali va apparaître comme leader de la population principale : les pachtounes. En réalité, la nation n’existe pas vraiment, les Abdali dominent une autre tribu décrédibilisée par des échecs militaires en Inde précédemment, les Ghilzai, tandis que les autres communautés comme les Tadjiks ne sont tout simplement pas représentées. De par son histoire commune avec l’empire moghol indien, le nouveau pays qu’est l’Afghanistan va très vite entrer en contact avec les Anglais, via le Raj britannique. Divers incidents vont mener à la première guerre anglo-afghane dans les années 1840, puis une seconde dans les années 1880. Les Anglais ont particulièrement peur de l’avancée des Russes en Asie centrale, alors que ceux-ci conquièrent des régions comme Boukhara, la Transoxiane ou Khiva. C’est ce que l’on appelle le Grand Jeu : la rivalité anglo-russe en Asie (et au Caucase). Si l’Afghanistan reste un État, il est sous forte domination britannique, et ce jusqu’à la troisième guerre anglo-afghane de 1919, où il s’émancipe définitivement de l’influence de Londres. Pourtant, malgré les réformes mises en place par Amanullah, dans la lignée de Mustapha Kemal en Turquie, il est renversé et le pays sombre dans une situation politique instable encore non-résolue.

D’une part, l’influence soviétique se fait sentir, de plus en plus pesante jusqu’en 1979, à tel point que certains considèrent que l’Afghanistan est un pays pro-communiste. D’autre part, les rivalités ethniques, mais aussi tribales, minent le pays. En termes d’ethnies, si le pays est majoritairement Pachtoune, d’autres minorités existent, notamment les Tadjiks au nord-est, les Ouzbeks, les Turkmènes, les Hazaras ou encore les Baloutches. On peut également rappeler que le pays est musulman sunnite, hormis les Hazaras chiites ainsi que de faibles minorités hindoues ou bouddhistes. Enfin, si Kaboul est une ville moderne, le traditionalisme domine la majorité de la société, notamment dans les provinces.

Dans les années 1970, les communistes arrivent au pouvoir. Pourtant le pays reste instable, comme ce fut le cas avec les régimes précédents qui ne pouvaient réussir à gérer la nation des « insoumis ». Le soutien soviétique est inefficace à tel point qu’en 1979, Moscou envahit l’Afghanistan pour soutenir le gouvernement face à une insurrection islamiste. Celle-ci fait figure de résistance, et obtient un soutien direct du Pakistan, de l’Arabie Saoudite, et des États-Unis. Dix ans plus tard, les soviétiques, à bout de souffle, quittent définitivement le pays, avant que l’URSS ne s’effondre.

Le Jihad national et international

Si les Afghans sont des résistants hors pairs face aux invasions, leur capacité à se fédérer politiquement est pour l’instant inexistante. À peine les soviétiques partis, les Mujahiddin deviennent des seigneurs de guerre, chacun ayant d’ailleurs leurs bases ethniques, et leurs propres soutiens étrangers. Le Pakistan et l’Arabie Saoudite soutiennent les sunnites (mais des groupes différents), l’Iran soutien les Hazara chiites, les Ouzbeks et les Turkmènes ont des bases arrières dans leurs pays nouvellement indépendant, et les Tadjiks d’Afghanistan sont assez puissants pour soutenir les islamistes, contre les communistes, au Tadjikistan qui se déchire dans une guerre civile. Il faut également ajouter de nombreux ressortissants étrangers venus des pays arabes, du Moyen Orient, d’Afrique ou d’Asie qui transitent par le Jihad d’Afghanistan avant de repartir faire la guerre ailleurs (Algérie, Bosnie, Kashmir…), ou parfois s’y installent.

De 1989 à 1994, la situation est totalement incontrôlable. Le Pakistan alimente les islamistes qui lui permettent de détourner le nationalisme pachtoune au sein de ses propres frontières – les pachtounes étant répartis sur les deux pays – mais également pour faire la guerre dans le Kashmir indien. Les Saoudiens étendent le wahhabisme, tandis que les États-Unis ne font strictement rien pour arrêter le chaos. C’est une force locale qui apparaît en 1994 qui va mettre un terme à la guerre, les Taliban (« étudiants »).

Les Taliban se dressent rapidement comme des libérateurs dans un contexte de guerre sanglante. Pour ne prendre qu’un exemple, le commandant Massoud, mujahiddin tadjik, entre dans Kaboul en 1992 et fait massacrer près de 500 Hazaras, la communauté la plus persécutée du pays car la moins à même de se défendre. Ce nettoyage ethnique parmi tant d’autre restera impuni. L’arrivée des Taliban va donc satisfaire la population un certain temps avant que leur islam rigoriste ne mettent en place un climat de terreur. La plupart des chefs de guerre rendent les armes et se rangent du côté des nouveaux vainqueurs après la prise de Kaboul en 1996, à l’exception notoire des Tadjiks de l’Alliance du Nord (du commandant Massoud). Celui-ci va d’ailleurs bénéficier de l’aide des russes, après leur avoir fait la guerre directement dans les années 80 et indirectement dans les années 90 sur fond de guerre civile du Tadjikistan.

La situation est totalement oubliée en Occident. Seule la destruction des Bouddhas de Bamyan fait quelque peu réagir. Mohsen Makhmalbaf écrira d’ailleurs « En Afghanistan, les bouddhas n’ont pas été détruits, ils se sont écroulés de honte » pour souligner l’hypocrisie du scandale alors que la guerre civile fait rage depuis 1989 dans l’indifférence la plus totale. Il faudra attendre l’assassinat du commandant Massoud, puis les attentats du 11 septembre deux jours plus tard par Al-Qaïda – un réseau qui avait pour mission première de recruter les Mujahiddin internationaux en Afghanistan -, pour que la situation ne change radicalement.

Afghanistan post-11 septembre : le nouveau Grand Jeu

Les attentats du 11 septembre vont bouleverser l’ordre mondial, avec l’Afghanistan comme épicentre de la nouvelle crise. Ces attentats sont perpétrés par Al-Qaïda, le réseau créé par Oussama Bin Laden, qui a pour cible les pays occidentaux depuis l’ouverture d’une base américaine en terre sainte lors de la première guerre du golfe. Oussama Bin Laden a des camps en Afghanistan et une fois les attentats commis, les Américains attaquent le pays afin de déloger les Taliban qui sont considérés comme complices, alliés du terrorisme. Il convient de relativiser la position simplificatrice américaine : s’il est vrai que les deux organisations sont proches, elles n’en demeurent pas moins différentes. Al-Qaïda est d’inspiration wahhabite, transnationale et avec comme principal ennemi l’Occident. De nombreuses organisations vont se créer ou reprendre l’étiquette Al-Qaïda après les attentats sans en faire directement parti – Al-Qaïda au Maghreb Islamique, Al-Qaïda en Iraq, la Jamaat Islamiyya en Asie du Sud-Est… -, preuve du caractère transnational de l’organisation. À l’inverse, les Taliban sont localisés dans la zone pachtoune, ils suivent l’école Déobandie, une école d’Asie du Sud tirant son nom d’un séminaire en Inde (des groupes comme le Tabligh et la Jamaat-e Islami sont issus de cette même école), et hormis l’Afghanistan, le Pakistan, et Boko Haram (qui se revendique de tous les mouvements islamistes, y compris l’État Islamique et Al-Qaïda qui sont en opposition), les Taliban n’ont aucune vocation à s’étendre où à faire la guerre ailleurs.

Le grand perdant de l’invasion américaine est le Pakistan : grand allié des américains, et principal soutien des Taliban, il doit choisir son camp. Le Pakistan va dans un premier temps se positionner dans la lignée des États-Unis, tout en en conservant une place ambiguë vis-à-vis des Taliban afin de jouer un « double jeu ». En revanche, trois pays y gagnent. L’Inde d’abord, qui voit la puissance du Pakistan considérablement diminuée, tandis qu’elle-même se rapproche des États-Unis dans sa lutte contre le terrorisme international suite aux attentats islamistes qu’elle a connu, notamment à Bombay en 1993. La situation afghane profite également à la Russie qui reste très présente dans le conflit, au moins indirectement, avec un soutien aux États-Unis via les pays satellites de Moscou en Asie centrale tels que le Kirghizistan et le Tadjikistan. Enfin, le Qatar tire lui aussi profit du chaos présent en Afghanistan. Le petit émirat, cherchant à s’émanciper de l’Arabie Saoudite, va tenter de jouer un rôle de médiateur entre Américains et Taliban dès 2011 afin de gagner une certaine importance diplomatique. De la même manière, la Chine, la Turquie et l’Iran cherchent à avancer leurs pions en Asie centrale et sont donc plus ou moins impliqués dans le conflit.

Il aura suffi de quelques semaines aux États-Unis pour chasser les Taliban sans conditions. Pourtant, la guerre fait toujours rage dix ans après. Washington a en effet fait une erreur tactique qui lui coute chère : afin d’administrer le pays, elle s’est appuyée sur les anciens chefs de guerre. L’Alliance du Nord du commandant Massoud, perçu comme un héros résistant, en ressort plus forte que jamais. Pour la population, il s’agit pourtant de seigneurs de guerre islamistes – comme les autres – tadjiks de surcroit dans un pays majoritairement pachtoune. Les Turkmènes et les Ouzbèks se voient également confiés des postes importants, tandis que la tribu Abdali reprend le pouvoir avec le Président Hamid Karzai. En revanche, la tribu Ghilzai, chez qui les Taliban recrutent, est absente du nouveau partage du pouvoir. Les chefs de guerre, haïs par la population, ne sont pas jugés pour leurs crimes et continuent à en commettre en toute impunité américaine, le pouvoir américain étant trop content d’avoir chassé les terroristes. La pauvreté ne diminue pas et la culture de l’opium bat des records, à la fois par les paysans pauvres que par les factions armées, y compris les Taliban, qui se financent grâce à elle. Finalement, les Taliban reprennent une influence croissante dès 2006 : leur islamisme n’est pas différent de celui des chefs de guerre, et ils représentent, au moins en partie, les Pachtounes écartés du pouvoir. Dans le même temps, ils créent une branche au Pakistan, le TTP, « Tehrik-e Taliban Pakistan », qui s’est retourné, à l’image de l’ensemble des islamistes pakistanais, contre Islamabad, jugé pro-américain et contraire aux principes de l’Islam.

En 2015, la situation de l’Afghanistan est tout sauf réglée. La seule solution possible semble être celle de la réintégration des Taliban dans un processus politique en Afghanistan ET au Pakistan, ce qui constituerait cependant une défaite diplomatique considérable pour les États-Unis et la majorité de la communauté internationale. Ces négociations auraient pu avoir lieu dès 2001, et l’image des Taliban est au plus bas en Occident depuis leurs attaques répétées sur des écoles de la Frontière Nord-Ouest au Pakistan, l’exemple le plus connu étant Malala Yusufzai. Et étant donné la forte militarisation des Taliban et des chefs de guerre, il est plus que probable que l’Afghanistan sombre dans une nouvelle guerre civile.

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