Bagdad: histoire d’une ville de “paix”

Par Athina Pfeiffer

Etablie en 762 sur la rive occidentale du Tigre par le deuxième calife abbasside al-Mansûr, la ville de Bagdad devient le symbole du nouveau régime arabe dont le pouvoir s’étend de l’Atlantique à l’Inde. Bagdad suscite l’imaginaire : elle est à la fois un lieu d’intrigues politiques, une place de commerce internationale et un centre culturel qui a accueilli la première Bayt al-hikma (Maison de la sagesse) sous le règne du calife al-Ma’mûn (r. 813-833). Sa fondation est par ailleurs considérée par Dominique Sourdel comme « l’un des événements les plus importants de l’histoire du monde islamique »[1]. Nouvelle capitale de l’empire abbasside, la ville ronde incarne aussi un nouveau modèle de cité palatiale entretenant le fantasme autour de sa fondation.

Bagdad, nouvelle capitale de l’empire abbasside

“Abû Ja’far al-Mansûr now became Caliph. He established himself at al-Madînah al-Hâshimiyah in [the vicinity of] al-Kûfah [bi-l-Kûfah], completing whatever [structures] were left to be built and adding new construction according to an arrangement [hayya’a] of his own choosing. Then he transferred to Baghdad where he built his city.”  Ahmad b. Yahyâ al-Balâdhurî, Kitâb futûh al-buldân, De Goeje (ed.), Leiden, 1866, p. 287. [2]

Après la prise de pouvoir par les Abbassides en 750, le nouveau régime qui se réclame de la descendance d’al-‘Abbas, oncle du Prophète Muhammad, a tôt fait de choisir la région de l’Iraq comme haut lieu de l’empire. Ils y trouvent le soutien de contingents arabes installés en Iran et de mawâlî (clients/convertis) issus en grande partie du Khurâsân[3]. Les Abbassides ont successivement établi des centres administratifs provisoires jusqu’à la construction par Abû Ja’far al-Mansûr (r.754-775) de Bagdad comme première capitale stable de l’empire. L’omniprésente menace de révolte kufiote et l’insécurité régnant dans ses propres quartiers d’al-Hâshimîyah, ont poussé al-Mansûr à déterminer le site d’une nouvelle capitale et à entamer la construction de sa ville ronde dès 762. Interrompue par des insurrections ‘alides dans le Hijâz et dans le sud de l’Iraq, la construction reprend une fois les affrontements terminés ; le calife peut, en plus de l’armée, transférer sa cour et son gouvernement dans sa capitale. Les dernières fortifications sont achevées trois ans plus tard. La ville d’al-Mansûr, que ce dernier a officiellement nommée Madînat as-Salâm (ville de la paix/du Salut), entend rompre avec les pratiques impériales passées et incarner une nouvelle conception du pouvoir abbasside. L’appellation Madînat as-Salâm, notamment frappée sur les monnaies et présente dans les documents officiels[4], apparaît comme symbole de la nouvelle dynastie mettant fin à la décadence omeyyade. La stabilisation du pouvoir sous les Abbassides s’oppose à l’itinérance du pouvoir sous les Omeyyades (661-750). Damas fait certes office de capitale des Omeyyades, mais ces derniers se déplacent fréquemment pour renforcer la cohésion de l’empire et la fidélité de l’armée arabe syrienne alors pilier du régime. Les Abbassides sont beaucoup moins mobiles lorsqu’ils s’installent à Bagdad, à l’exception du calife Hârûn ar-Rashîd (r. 786-809) qui a brillé par sa pratique guerrière.

Des chroniqueurs, notamment al-Ya’qûbî (IXème s.), al-Sarâbiyûn (Xème s.) ou encore al-Khatîb al-Baghdâdî (X-XIème s.), rapportent que le site de Bagdad est choisi par le calife après une soigneuse exploration. A la fois terre fertile située entre le Tigre et l’Euphrate, placé sur des axes routiers et commerciaux, et profitant d’un réseau de canaux, le site est choisi pour des raisons principalement militaires, économiques et climatiques. Bagdad est fondée à proximité des anciennes Babylone, Séleucie et Ctésiphon ; recentré au cœur de l’ancien empire sassanide, le pouvoir s’orientalise. Le plan circulaire de la nouvelle ville s’inspire de plans orientaux qui existaient sous l’empire sassanide avec par exemple la ville de Fîrûzâbâd en Perse. A l’image des souverains sassanides et en opposition avec l’accessibilité des Omeyyades, le calife abbasside n’a que peu de contacts avec le monde extérieur. Isolé de la masse, le calife veut incarner la grandeur de la nouvelle dynastie qui s’exprime également dans le faste du palais et de la mosquée placés au centre de la ville ronde. Si la rupture avec les pratiques omeyyades n’a pas été aussi radicale que ce que prônait la révolution abbasside, des changements institutionnels sont néanmoins apparus et ont servi de modèle pour les empires musulmans. La fondation de Bagdad entendait notamment consacrer la centralité du calife abbasside au sein d’un empire à prétention universelle. La capitale de l’empire est construite en accord avec l’image du souverain cosmocrator qu’adopte le calife.

Un modèle de cité palatiale

La période abbasside a vu l’apparition de cités palatiales, c’est-à-dire de villes réservées à l’élite dirigeante et au pouvoir souverain. Ces cités permettent d’isoler le souverain et de participer à sa mise en scène, tout en marquant la séparation entre le pouvoir et société civile. Le plan circulaire de Bagdad élaboré par al-Mansûr illustre ce nouveau modèle citadin qui ressemble davantage à un domaine califal privé. Le palais du calife (bâb al-dhahab), surmonté d’un imposant dôme vert ayant le monopole de la hauteur et qui rappelle la couleur du Paradis à l’image de ce qui existait déjà à Wâsit, symbolise l’autorité de l’Etat. Avec la mosquée califale, ils sont situés au centre d’un vaste premier espace réservé au souverain dans la périphérie duquel se trouvaient sans doute les appartements de la famille du calife, les différents dîwân-s (bureaux, cabinets), le poste de police et le poste de chef de garde. Séparé par un mur du premier, un deuxième espace circulaire, divisé en quatre parties équidistantes, était réservé aux agents de l’administration abbasside et aux plus loyaux officiers. Enfin un troisième espace était constitué des fortifications de ce grand complexe administratif. [5] Les marchés se sont développés le long des arcades des anneaux de la cité. Al-Mansûr a néanmoins cherché à les déplacer en dehors de la ville fortifiée. De même, les terres concédées à l’armée se cantonnaient aux faubourgs. Bagdad a cependant rapidement débordé de ses enceintes restreintes : de nouveaux palais ont été construits, les souks et le domaine de l’armée se sont étendus. L’évolution du plan de la ville a pour ainsi dire suivi les intrigues politiques, les conflits de succession et l’accroissement du rôle de l’armée.

 La ville ronde s’ouvre par quatre portes vers les quatre directions principales des provinces de l’empire qui entourent l’Iraq, à savoir le Khurâsân, Kûfa, Basra et le Shâm (cf. carte virtuelle de Bagdad en supra). Au centre de son empire, le calife prétend aussi à un pouvoir universel. Le plan de Bagdad, dessiné par des savants et des architectes sous le patronage d’al-Mansûr, est la reproduction de cette idéologie. Quelques décennies plus tard, le calife al-Mu’tasim (r.833-842) fonde Samarra sur le même modèle, à savoir une cité réservée au calife, à sa cour et à l’armée. La nouvelle capitale abbasside est cette fois-ci une grande ville qui n’est plus circulaire, qui est placée le long du Tigre et avec pour caractéristique d’être développée pour l’armée. Le modèle de cité palatiale va se répandre ensuite dans l’ensemble du monde arabe médiéval.

Une ville fantasmée

Les traditions portant sur la ville de Bagdad sont nombreuses et sont issues de travaux allant du VIIIème siècle au XIIIème siècle. Toutes célèbrent un centre culturel, politique et économique sans égal, centre du monde arabophone, en somme la cité parfaite. En ce sens, les auteurs ont développé une mythologie de la fondation de la ville par al-Mansûr, dérivée pour partie de considérations millénaristes.

L’historien al-Tabarî, entre autres chroniqueurs, rapporte la légende suivante à propos du choix du site par le calife. En substance, alors qu’al-Mansûr était à la recherche d’un lieu pour établir sa nouvelle capitale à proximité des ruines de l’ancienne Ctésiphon, un médecin soignant l’un de ses compagnons aurait révélé une prophétie à ce dernier. Celle-ci énonçait qu’un dénommé Miqlâs construirait en ces lieux une ville qui serait un centre de pouvoir pour plusieurs générations à venir. Ayant pris connaissance de cette prophétie, al-Mansûr s’enquit de dire que Miqlâs n’était autre que son surnom de jeunesse et décida de s’établir sur le site désigné par le médecin, qui se trouvait être un petit hameau appelé Bagdad [6]. A cet épisode amusant qui entend renforcer le caractère prédestiné de l’emplacement, s’ajoutent des interprétations cosmologiques du plan de la ville développées cette fois-ci par des historiens de l’art plus contemporains comme Hans Peter L’Orange[7].

Le géographe al-Ya’qûbî rapporte quant à lui dans son Kitâb al-buldân (Livre des pays), ce discours qu’aurait tenu al-Mansûr à propos de Bagdad : « Dieu soit loué, Il m’a destiné cette capitale et l’a laissée inconnue de tous mes prédécesseurs ! »[8]. Le ton prophétique ici employé par le calife fait écho au nom officiel de la ville. En baptisant la nouvelle ville Madînat as-Salâm en référence au Paradis (Coran VI, 127 ; X, 26), le pouvoir abbasside s’inscrit dans une rhétorique eschatologique qui consiste à dire que le royaume de Dieu a été rétabli sur terre mettant fin à l’infidélité des Omeyyades. L’arrivée au pouvoir des Abbassides aurait ainsi permis le rétablissement de la justice. Cette rhétorique utilisée pour légitimer le nouveau pouvoir abbasside, élabore autour de la ville ronde une mythologie qui participe à son rayonnement.

La plupart des traditions, lorsqu’elles mentionnent Bagdad, se réfèrent à l’âge d’or de la ville qu’elle a connu sous le règne d’Hârûn ar-Rashîd. Lourdement endommagée par la quatrième fitna (809-813) qui a vu s’opposer les frères rivaux al-Amîn et al-Ma’mûn, mais aussi par des inondations et des rivalités militaires, et enfin ravagée par l’invasion mongole en 1258, la ville ronde d’al-Mansûr n’existe plus qu’à travers les chroniques des historiens, des géographes et les poèmes médiévaux. Aujourd’hui toute excavation archéologique pour confirmer ou infirmer ces traditions semble utopique. Les travaux d’historiens contemporains, même s’ils sont parfois divergents, permettent néanmoins de donner un bel aperçu de l’ancienne Madînât as-Salâm en faisant un grand travail de recoupement des sources.

Références :

  • COOPERSON Michael, “Baghdad in Rhetoric and Narrative.” Muqarnas 13 (1996), p. 99-113.
  • DURI A.A., “Bag̲h̲dâd”, Encyclopaedia of Islam, Second Edition, P. Bearman, Th. Bianquis, C.E. Bosworth, E. van Donzel, W.P. Heinrichs (eds.), mis en ligne en 2012, URL : <http://dx.doi.org.prext.num.bulac.fr/10.1163/1573-3912_islam_COM_0084>
  • MICHEAU Françoise, « Baghdad in the Abbasid Era : A Cosmopolitan and Multi-Confesional Capital », in The City in the Islamic World (dir. S.K. Jayyusi, R. Holod, A. Petruccioli, A. Raymond), Leiden-Boston, Brill, 2008, p. 221-245.
  • LASSNER Jacob, “The Caliph’s Personal Domain : The City Plan of Baghdad Reexamined.”, Kunst des Orients, Vol. 5, H. 1 (1968), p. 24-36, URL : http://www.jstor.org/stable/20752346.
  • LASSNER Jacob, The Shaping of ‘Abbâsid Rule, Princeton University Press, Pinceton, New Jersey, 1980, 328 p.
  • LE STRANGE Guy, Baghdad Under the ʿAbbasid Caliphate : from contemporary Arabic and Persian sources, London, Oxford University Press, 1924, 321 p.
  • SOURDEL Dominique, « Bagdâd, capitale du nouvel empire ‘abbâside », Arabica, Volume 9, Issue 3, (1962), p. 251-265.

[1] SOURDEL Dominique, « Bagdâd, capitale du nouvel empire ‘abbâside », Arabica, Volume 9, Issue 3, pp. 251-265, 1962, p.251.

[2] Cité dans LASSNER Jacob, The Shaping of ‘Abbâsid Rule, Princeton University Press, Pinceton, New Jersey, 1980, p.139.

[3] SOURDEL, loc. cit., p. 252.

[4] DURI A.A., “Bag̲h̲dâd”, Encyclopaedia of Islam, Second Edition, P. Bearman, Th. Bianquis, C.E. Bosworth, E. van Donzel, W.P. Heinrichs (eds.), mis en ligne en 2012, URL : <http://dx.doi.org.prext.num.bulac.fr/10.1163/1573-3912_islam_COM_0084>

[5] LASSNER Jacob, “The Caliph’s Personal Domain : The City Plan of Baghdad Reexamined.”, Kunst des Orients, Vol. 5, H. 1 (1968), p. 29, URL : http://www.jstor.org/stable/20752346.

[6] LASSNER Jacob, The Shaping of ‘Abbâsid Rule, Princeton University Press, Pinceton, New Jersey, 1980, p.165.

[7] Op.cit. p. 169-175.

[8] Al-Ya’qûbî, Kitab al-buldan, 237–238 ; Wiet, Les pays, 10. Cité dans MICHEAU Françoise, « Baghdad in the Abbasid Era : A Cosmopolitan and Multi-Confesional Capital », in The City in the Islamic World (dir. S.K. Jayyusi, R. Holod, A. Petruccioli, A. Raymond), Leiden-Boston, Brill, 2008, p. 225.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *