Bahrein : Qu’en est-il réellement de la division sunnites/chiites ?

Par Yanis Atigui

“Constitution, Chapitre I, article 1-a: Le royaume de Bahreïn est un État pleinement souverain, indépendant et arabo-islamique dont la population fait partie de la nation arabe et dont le territoire fait partie de la grande patrie arabe. Sa souveraineté ne peut être cédée ni aucune partie de son territoire abandonnée.”

Le Royaume du Bahreïn  ­— plus anciennement l’Emirat de Bahreïn— fait partie de ces états qui, malgré la vague des printemps arabes, ont réussi à se maintenir. La dynastie régnante, en place depuis la fin du XVIIIème siècle, a depuis sa création eu des complications avec son opposant principal pour des raisons religieuses, politiques et sociales. La famille Al Khalifa est musulmane d’obédience sunnite, et gouverne un état qui serait, selon la plupart des statistiques, majoritairement peuplé de chiites duodécimains ( de 60% à 75%) tandis que les chiffres provenant de l’administration politique de l’Etat affirme qu’ils représenteraient 50% de la population voire moins.

Dès lors, de multiple conflits ont pris place entre les deux parties, et c’est entre le XXème et le XXIème siècle que la division s’est accentuée. Le gouvernement bahreïni, soutenu par l’Arabie Saoudite,  peut etre considéré comme une des zones d’affrontement entre les deux puissances rivales de la région : l’Iran qui soutient les groupuscules chiites et l’Arabie Saoudite qui assure la « protection » des pays du golfe — et plus généralement des pays arabes — gouvernés par une élite sunnite.  Ce sont les printemps arabes qui ont démontré le malaise intérieur et qui ont éveillé les consciences sur la situation politique et religieuse du pays.

Si la situation actuelle des relations sunnites/chiites paraît très complexe, il demeure indispensable de comprendre le déroulement historique de cette division. D’où découle réellement cette division ? Qu’en est-il réllement de la situation politique et sociale du Bahreïn, outre l’image dépeinte par les médias, d’un côté un état discriminant, conservateur et « réactionnaire » et d’un autre côté un état où les chiites sont la source de tous les problèmes ?

Historique de la question religieuse et ethnique au Bahreïn

Depuis l’antiquité, le Bahreïn s’est vu peuplé par plusieurs civilisations successives, mais ce sont les Arabes et les Perses qui se disputeront le territoire dès l’arrivée de l’Islam. La population vivant sur ces îles se convertit à l’Islam durant la premiere moitié du VIIème siècle sous le règne de Munzir ibn Sawa Al Tamimi.  Le pouvoir est ensuite passé entre les mains des perses, des Qaramates[1] plus précisément : à la fin du IXème siècle, ils s’emparent du Bahreïn, puis peu après de Baghdad et de la Mecque.

Jusqu’au XVIIIème siècle, le Bahreïn fut sous domination persane, indirectement soutenus par les portugais face aux désirs d’extension de l’empire ottoman. L’ère des Safavides marque l’arrivé de nombreux perses — majoritairement chiites—  sur l’archipel et la culture persane est profondément répandue.

Durant le XVIIIème siècle, la cohabitation se caractérisa par des conflits familiaux, et tribaux et elle parut de facto de moins en moins évidente. La famille Khalifa, issue de l’une des plus grande confederation tribales — Anizah —, partant du Nejd et soutenue par des tribus de l’actuel Qatar, s’empare  officiellement du Bahreïn en 1783 . Ce renversement politique a poussé de nombreux perses vivant depuis des siècles sur l’archipel, à retourner vers leur terre d’origine de leur plein gré ou par la force.

La famille Khalifa, reconnue dans la région pour sa piété, s’implanta et recueilli l’allégeance de plusieurs tribus influentes. Peu après, le pouvoir de la dynastie se concrétise par l’alliance politique et économique avec la Grande-Bretagne qui permit à la famille d’appuyer son autorité.

Bien que les relations entre chiites et sunnites aient principalement connu des périodes de tensions, il n’en demeure pas moins vrai que le pays a connu des périodes plus ou moins stables et de bonne entente entre les deux groupes religieux. Au début du XXIème siècle, la division était plus politique avec les mouvements marxistes, nationalistes arabes, et religieux.  Cela reste vrai jusqu’en 1979, année de la mise en place de la République Islamique en Iran qui alimenta les conflits internes au Bahreïn: d’une part les soulèvement et revendications des chiites et d’autre part la méfiance et la répression de la part de l’Etat.

La place actuelle des chiites dans le pays

Si les printemps arabes ont éveillé les esprits sur la situation politique et religieuse dans le Royaume, il faut néanmoins prendre le recul nécessaire et tenter d’analyser le contexte et les circonstances de ces événements.

Les Chiites au Bahreïn sont souvent considérés — par les Sunnites — comme descendants de perses ou des arabes qui ont été convertis au chiisme lors de la prise du pouvoir par les Perses.  La différenciation entre les « deux camps » est nettement présente : les Sunnites soutiennent majoritairement  la monarchie en place,  alors que les Chiites sont en majorité à l’écoute des chefs religieux chiites d’Irak et d’Iran.

 

L’Article 2 du chapitre 1 de la constitution bahreïni affirme : “L’Islam est la religion d’Etat. La Sharia est la principale source de legislation. La langue officelle est l’arabe.”

La monarchie bahreïnie  — comme tous les pays arabes sunnites de la région — s’est toujours méfié de l’instrumentalisation iranienne sur les minorités chiites arabes.  Cette méfiance s’est concrétisée dans les années 1980 après la prise du pouvoir par Khomeyni en Iran : c’est à la fin des années 1970  à Londres que se crée le « hezbollah bahreïni» inspiré par l’Ayatollah Hadi Al Modaressi qui prêché le chiisme en Irak puis au Bahreïn et qui était le représentant personnel de Khomeyni.

 

« En octobre 1987, de jeunes chiites bahreïnis manifestèrent à Manama ainsi que dans les villes de Bani Jamreh et Bilad al-Qadim contre la présence militaire américaine sur l’île. La sûreté bahreïnie démantela juste à temps un réseau du FILB – dont 23 employés de la BAPCO (compagnie pétrolière bahreïnie) – qui préparait une campagne de bombes. Le chef du réseau incriminé pour tentative de coup d’Etat, un ingénieur déjà interpellé lors de la tentative de soulèvement de 1981 et finalement relaxé, aurait avoué avoir été entraîné en Iran. Un dernier attentat à la bombe dans une base américaine se serait encore produit en janvier 1988 mais les autorités bahreïnies firent tout pour éviter de lui donner la moindre publicité. » (Cf. Atlas mondial de l’islam activiste, Paris, Editions de la Table Ronde, 1991, pp. 67-68).[2]

 

L’arrivée au pouvoir du roi Hamad marque une réelle volonté de liberalisation suite aux révoltes populaires des années 1990, plus familièrement appelées « l’intifada chiite ». Son arrivée a permis aux chiites de  se regrouper derrière le parti politique Al Wefaq fondé officiellement en 2001 et qui est l’un des plus influents au sein de la politique bahreïnie.  Parti dirigé par le chef religieux Ali Salman — spirituellement inspiré de l’Ayatollah Sheikh Isa Ahmed Qassim — , qui a ouvertement annoncé son alignement aux idées d’Ali Al Sistani, iranien, et chef religieux chiite en Irak.

Les Chiites dénoncent le « pouvoir oppressant » sunnite, la discrimination à l’embauche, dans les hôpitaux ou au logement, le manque de travail (les Chiites se sont notamment opposés à la naturalisation des musulmans d’Asie majoritairement sunnites, venus travailler). Le premier ministre est nommé par le roi — l’actuel premier ministre est Khalifa ben Salman Al Khalifa, et ce depuis 1971— ce qui amplifie l’opposition chiite qui exige que le premier ministre soit du parti ayant la majorité à l’Assemblée, donc théoriquement d’un parti chiite.

Les Printemps arabes qui débutent au début de l’année 2011 sur la place de la Perle, ne constituent cependant pas une simple rébellion chiite. Les sunnites « laics » — essentiellement nationalistes arabes — ou les opposants à la situation sociale furent nombreux à se révolter et ont bien affirmé à travers leur slogan qu’ils ne prennent pas part à l’opposition chiite.  Tout comme pour les statistiques portant sur la répartition religieuse du pays, les chiffres sur le nombre de morts et le nombres d’incarcérations divergent : des centaines de manifestants ont été jugés, des dizaines sont morts durant les manifestations et deux ont été condamnés à mort.

Le Bahreïn et la « guerre froide » Iran/Arabie Saoudite

Le Bahreïn gouverne en la personne d’Abdullatif bin Rashid al Zayani le Conseil de Coopération des états arabes du Golfe Arabique depuis 2011.  Ce même conseil décida au début des année 1980 de fonder le célèbre « Bouclier de la Péninsule » pour contrer les soulèvement internes au sein des pays du golfe. Le soulèvement chiite et la tentative de Putsch en 1981 au Bahreïn est à l’origine de l’initiative d’une armée commune. Cette armée soutint le gouvernement bahreïni au début des années 1980 mais intervint aussi en 2011.

Plus récemment, le Bahreïn a pris part dans la coalition au sein de l’opération Tempête Décisive puis dans l’opération Restaurer l’espoir : 15 avions de combat bahreinis soutiennent activement le président du Yémen, Abd Rab Mansour Hadi, contre les milices armées chiites houthis.

Les Printemps arabes ont simplement reflété les dissensions internes qui régnaient depuis bien longtemps. Les années 1980 ont cependant été les années les plus décisives dans les relations chiites/sunnites au Bahreïn : l’Iran est devenu un modèle pour les clercs chiites et les pays du Golfe se mobilisent face à l’influence perse sur leurs territoires.

Bien que le conflit paraîsse la conséquence d’un mécontentement général pour des raisons sociales et économiques, le facteur religieux demeure toujours présent : une grande partie des bahreïnis chiites espèrent obtenir plus de reconnaissance mais aussi de plus en plus d’influence dans la politique intérieure et étrangère du pays, tandis que le gouvernement se méfie de l’emprise iranienne sur les chiites au Bahreïn et redoute une renversement de la monarchie qui déstabiliserait le pays et le plongerait dans le chaos.

 

Bibliographie :

  • SHEHABI ALAA et OWEN JONES Marc, Bahrain’s Uprising: Resistance and Repression in the Gulf, 2015
  • AL TAJIR Mahdi Abdallah . Bahrain, 1920–1945: Britain, the Shaikh, and the Administration,1987
  • KHURI Fuad Ishaq, Tribe and state in Bahrain: The transformation of social and political authority in an Arab state, 1980
  • COLE Juan, Rival Empires of Trade and Imami Shiism in Eastern Arabia, 1300-1800, International Journal of Middle East, Cambridge University, 1987

 

 

[1] Courant du chiisme ismalien. Ils sont aussi les auteurs  de enlèvement de la pierre noire à la Mecque et l’ont emmené au Bahrein dans le but de détourner la direction de prière.

[2] http://www.diploweb.com/forum/islam07092.htm

Une pensée sur “Bahrein : Qu’en est-il réellement de la division sunnites/chiites ?

  1. De tout temps jusqu’à présent ,ce sont toujours les chiites qui ont servi de cible pour les sunnites, et l’inverse n’existe pas.En réalité il n’existe aucun conflit inter communautaire entre les populations ,le meilleur exemple étant un Irak multiconfessionnel (après le décès de Saddam), ou vivent en communauté Kurdes, musulmans sunnites , musulmans chiites , druzes , chrétiens etc…, bref presque la totalité des communautés réunies. L’allumage des conflits se fait en général par un motif indirectement financier,territorial et surtout régional.On peut prendre aussi l’exemple du Maghreb ou vivent toutes les communautés, certes dont certaines dissimulées comme les chrétiens, les chiites et les mozabites qui n’ont pas droit à leurs propres mosquées ou églises publiques, ce qui veut tout dire.

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