Bousculade de la Mecque, une crise saoudienne

Par Thomas Ciboulet

L’Arabie Saoudite est familière des crises pendant le pèlerinage à la Mecque. De la prise d’otage survenue en 1979 le premier jour du premier mois de Muharram, à la chute d’une grue causée par une tempête en septembre, de nombreux accidents ont eu lieu dans le royaume saoudien. Pourtant, la récente bousculade mortelle de la Mecque, le 24 septembre dernier, semble être à l’origine d’une nouvelle crise qui  pourrait être bien plus grave en termes d’image pour la dynastie des Saoud.

Retour sur la crise 

Il est difficile de savoir ce qu’il s’est exactement passé. De ce que l’on sait, pendant le rituel de la lapidation au djebel Arafat, la route de sortie a été bloquée, obligeant le groupe à repartir par la route par laquelle on monte à la montagne. Sauf qu’à ce moment, un groupe arrive pour effectuer le rituel, les deux groupes se retrouvent donc sur une seule route qui ne peut accueillir autant de monde, sous une chaleur de 47 degrés Celsius. Le drame est inévitable, mais frappe par son ampleur : on compte aujourd’hui plus de 1700 victimes et près de 1400 disparus. La mauvaise gestion du pèlerinage est tout de suite mise en cause, ainsi que le manque de transparence : les média n’auraient pas eu accès au site juste après l’accident, les secouristes spontanés n’auraient pas été autorisés à apporter leur aide. Le transfert des informations – « qui sont les victimes ? », « qui sont les blessés ? » – ne s’est fait que quatre jours plus tard au compte-goutte, provoquant la colère de l’Indonésie. C’est pour cette raison que l’on peut parler de disparus : certains pays n’ont aucune information sur certains de leurs ressortissants, Mali et Nigéria en tête.

En réalité, ce type d’accident n’est pas nouveau. Plusieurs accidents similaires ont eu lieu dans les années 1990 et début 2000. Les altercations avec des ressortissants iraniens étaient fréquentes dans les années 1980, de même que certains attentats terroristes depuis 1979 avec la prise d’otage par des Saoudiens eux-mêmes. Jusqu’ici, l’Arabie Saoudite ne s’est jamais remise en cause, accusant autant que possible les étrangers, chiites le plus souvent, sunnites lorsqu’il n’était pas possible de faire autrement. Cette année, la communication saoudienne n’a pas changé : il n’y en a pas. On ne sait toujours pas pourquoi la route de sortie était bloquée, les Saoud n’ont présenté aucunes excuses et hormis quelques personnes démises de leurs fonctions, la seule prise de position d’un officiel a été de rejeter la faute sur les pèlerins Africains, réaction assez mal accueilli en Afrique et tout particulièrement au Nigéria.

Le problème pour les Al Saoud, c’est qu’en 2015, ce type de réaction n’est plus acceptable en termes de communication. En effet, la démocratisation des réseaux sociaux, la grande médiatisation de la crise et l’apparition d’espaces de discussions musulmans transnationaux vont obliger la famille régnante à prendre position. Le royaume ne peut se mettre à dos entre un milliard et un milliard et demi de musulmans, alors que certains remettent en cause la gestion par les seuls Al-Saoud – le hajj devrait être géré par les musulmans en général. La sur-représentation des iraniens parmi les victimes a été très mal vu par la République Islamique d’Iran. Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a d’ailleurs tenu de violents propos envers l’Arabie Saoudite et veut être associé à l’enquête pour déterminer qui est responsable de cette crise. Le Nigeria, dont plusieurs officiels sont morts pendant l’accident souhaite également être associé à cette enquête. La pression de la société globale musulmane, via les réseaux sociaux et les média notamment, et les attaques d’autres pays qui ressemblent presque à des ingérences sont un véritable défi pour les Al Saoud qui risquent de faire face à une grande crise de légitimité.

La légitimité des Saoud

La plupart des dynasties royales des pays arabes se revendiquent de la famille Prophète. Le roi du Maroc comme celui de Jordanie, ceux d’Irak et d’Egypte auparavant sont, que ce soit réel ou supposé, descendants du Prophète Muhammad, dynastie des Hachémites. Sous l’empire ottoman, le chérif de la Mecque était également hachémite. Lorsque les Al Saoud prennent définitivement la Mecque – ce qu’ils vont tenter de faire plusieurs fois entre 1802 et 1916 – ils expulsent le chérif Hussein. Ils occupent alors les deux lieux Saints de l’Islam, la Mecque et Médine et sont en partie critiqués pour cela. Ils doivent donc se donner une légitimité religieuse. La première phase va être celle de se revendiquer comme le seul vrai Islam, celui du Wahhabisme. Le lien entre Al Saoud et wahhabites est à la fois très ancien et très fort, les wahhabites donnant la légitimité religieuse, les Al Saoud donnant un sanctuaire pour le groupe. Dans un second temps, les Al Saoud vont se positionner comme « protecteurs des deux Lieux Saints », titre qu’ils vont s’octroyer dès les années 1980. Le problème est que ce titre est difficilement portable pour le nouveau Roi Salman alors qu’en début de règne, deux accidents ont eu lieu en l’espace d’un mois.

Ce besoin de légitimité est pourtant plus que nécessaire : tout d’abord, Salman qui vient de succéder à son père, a besoin de montrer son assise sur le pays. Ces deux crises sont un problème majeur pour son début en tant que Roi. L’Arabie Saoudite est également vue par certains comme un pays profondément incompétent, notamment en raison de plusieurs scandales de corruption. Cette incompétence a été pointée du doigt pour expliquer à la fois la mauvaise gestion du pèlerinage et la mauvaise gestion de la crise. Le clientélisme semble avoir été la principale stratégie du pays pour éviter le Printemps arabe. Si quelques personnes ont servi d’exemple, comme le chiite Ali Mohammed Al Nimr, condamné à être décapité, la vraie solution du régime a été d’augmenter les salaires pour acheter la paix sociale. Sur le long terme, cette stratégie n’est pas tenable étant donné que les recettes en hydrocarbures diminuent, alors que les demandes de la population ne vont qu’en augmentant. Cette ultime crise du hajj, dans un contexte difficile, n’est pas pour aider le régime, d’autant que la veille de l’accident, le pèlerinage à la Mecque était célébrée sur le réseau social Snapchat.

La légitimité saoudienne trouve également une de ses sources dans l’utilisation de la violence. La conquête de leur actuel royaume s’est faite par les armes, et le sabre est toujours présent sur le drapeau de l’Arabie Saoudite. Cette autre légitimité a également été largement mise à mal. La question des droits de l’homme, notamment la peine de mort par décapitation, est de plus en plus soulevée contre le royaume, qui ne change toujours pas de politique mais ne pourra pas tenir cette position à moins de s’isoler complètement (ce qui n’est pas tenable à la fois pour l’économie et pour la sécurité saoudienne). La prise de la Mecque – par des saoudiens, pas à cause d’une intervention étrangère – le premier jour de Muharram a également été un choc, les forces saoudiennes ne pouvant déloger les preneurs d’otages. Il a fallu une intervention du GIGN français – dont les membres ont été convertis juste avant d’entrer dans Masjid al Haram -, prouvant que l’Arabie saoudite n’avait pas de réel contrôle sur la frange radicale wahhabite de son propre pays. La stratégie d’exporter ses éléments trop agités dans d’autres guerres, en Afghanistan notamment, s’est retournée contre eux, Oussama Ben Laden ayant pris pour cible autant les Saoudiens que les Américains. Les soutiens aux groupes islamistes wahhabites armés en Syrie et en Irak représentent finalement plus une menace qu’une sécurité, Al Qaida dans la Péninsule Arabique ayant causé d’importantes victimes dans le Royaume tandis qu’Abu Bakr Al Baghdadi proclame un nouveau Califat, cherchant à capter toute la légitimité religieuse. Enfin, l’intervention saoudienne au Yémen contre la milice de Houthis n’est pour l’instant pas un succès, et il est possible que la coalition menée par Riyad s’embourbe, n’ayant pour l’instant aucune issue au conflit entamé il y a plus de six mois.

Les Saoud peuvent-ils sortir de la crise?

Il n’y a pas une seule crise qui pose problème aux Al Saoud. C’est plutôt un ensemble de crises sur un contexte difficile qui s’abattent sur le fraichement arrivé prince Salman. Dans les médias, les articles évoquant une “désintégration du régime saoudien” se multiplient. L’accident de la Mecque doit imposer une prise de conscience au royaume : s’il veut conserver sa position, le régime saoudien va devoir très vite mener des réformes, éradiquer la corruption, trouver une alternative aux hydrocarbures et surtout, offrir plus de transparence aux musulmans du monde entier. Si les réformes ne sont pas mises en place, des changements risquent d’apparaître par la contrainte d’une façon ou d’une autre. En tous les cas, la crise de la bousculade à la Mecque pourrait être le symbole d’un changement potentiel en Arabie Saoudite.

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