Chronique de Sowt : Populariser la culture pour enfin former une Ligue Arabe

Par Hela Amdouni

« Etant réunis aujourd’hui au Royaume Hachémite de Jordanie, à quelques kilomètres des territoires palestiniens occupés, nous réaffirmons notre soutien au peuple palestinien et nous appuyons les efforts visant la réconciliation et la formation d’un gouvernement d’unité nationale, sous l’égide de la légitimité nationale palestinienne, présidée par son excellence, le président Mahmoud Abbas. » L’objectif de la caméra se tourne et se fixe sur un président palestinien… totalement endormi. « Deuxièmement, nous affirmons, avec force, que nous redoublons d’efforts pour parvenir à une solution pacifique visant à mettre fin à la crise syrienne, à réaliser les aspirations du peuple syrien, à préserver son unité nationale et à protéger sa souveraineté et son indépendance. » A nouveau et comme pour se moquer de ces « déclaration-slogans », la caméra se tourne et fixe à présent, une chaise vide et une inscription figée : République Arabe Syrienne.1

Mustapha se courba, attrapa la télécommande du bout des doigts et enfonça le bouton off « Je ne sais même pas pourquoi on continue à s’infliger cette satire. »

– Moi je sais. On veut continuer à y croire.

– Continuer à y croire, tu dis ? Mais y-a-t-on jamais véritablement cru Zeina ? Cela fait 28 sommets que nous subissons cette chimère, sans noter une seule avancée dans quelque domaine que ce soit ! Des réunions en grande pompe, des dépenses colossales pour « constater », « affirmer », « dénoncer » sans jamais prendre la moindre mesure ! Moi aussi je peux constater, affirmer et dénoncer … Et je n’ai même pas besoin de budget pour ça ! Je peux le faire depuis mon fauteuil !

-C’est vrai que depuis sa création… ça fait combien… 72 ans maintenant, la ligue n’a pas vraiment été efficace. Entre les guerres israélo-arabes de 1948 et 1967, la guerre civile libanaise, la guerre du Golfe, l’invasion de l’Irak, c’est plutôt l’impuissance qui a régné, soupira Zeina, comme fatiguée de cette simple énumération.

-Pourquoi remonter à une époque où nous n’étions même pas nés ? Il suffit de regarder la destruction massive qui se trame en Libye, en Syrie, au Yémen, en Irak… La liste est bien fournie. Ne t’inquiète pas. T’as même d’autres exemples où la stabilité n’est qu’apparente ! En fait, la seule et unique fois où il y a eu une action commune, dit Mustapha en agitant son indexe pour bien illustrer l’unicité de l’action, c’était en 1973, faut-il le rappeler.

-Le pire c’est que même au-delà de la politique, la ligue reste fidèle à son inefficacité. Te rends-tu compte que depuis 1997 la grande zone arabe de libre-échange (GAFTA) et l’union douanière sont sur le tapis sans la moindre concrétisation2 ! Le secrétaire général, Ahmed Abul Gheit, en est encore, vingt ans après, à appeler à « la nécessité d’avancer de façon concrète vers la réalisation de la GAFTA et de l’union douanière. »

-Non ce n’est pas cela le pire. Le pire c’est que ce sujet est remis à l’ordre du jour non pas à des fins de développement économique mais à des fins de stabilité politique. Rappelle-toi la déclaration3 du Roi d’Arabie Saoudite lors du sommet de 2013 où il insistait sur la nécessité d’investir davantage dans les pays arabes et de multiplier les échanges commerciaux interarabes et ce dans le but de « répondre aux bouleversements et aux défis que vit le monde arabe en termes de précarité, chômage et maladies ».

-Oui comme si avant les années 2011-12 et -13, toutes ces problématiques n’existaient pas ! De toute façon, cette institution ne s’occupe que d’appuyer les régimes en place sans se préoccuper, aucunement, des peuples. Cela me pousse parfois à me demander comment cette… chose a vu le jour.

-T’es sûre de vouloir aborder ce sujet maintenant ? Cela me fatigue rien que d’y penser ! s’exclama Mustapha en levant les sourcils et en soupirant légèrement.

– En fait, il y a une chose en particulier que je ne comprends pas ! Si tu survolais le Pacte4 de 1945, tu remarquerais aussitôt une ambigüité inouïe : la Nation Arabe se conjugue tantôt au singulier, tantôt au pluriel.

-C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que dès les premières lignes, le Pacte parle d’opinion publique arabe et de Nation Arabe au singulier et dans le même temps il parle d’Etats arabes au pluriel en insistant fortement sur leurs souverainetés. Par ailleurs, ce même pacte invite à la fois les pays arabes à se rapprocher en créant des instances communes telles qu’un parlement arabe (article 19) ou une cours de justice arabe (article 20), tout en sacralisant le droit de chaque membre à opter pour la politique internationale qu’il entend même quand celle-ci est inconciliable avec la politique adoptée par la ligue.

-Je t’avais dit que c’était une chimère cette Ligue des Etats Arabes, répliqua Mustapha avec vivacité. Il réfléchit un instant : « Et si tu veux mon avis, il y a au moins deux raisons à ce charabia. La première, je la qualifierais d’extrinsèque ; sais-tu que la ligue arabe a été mise en place avec le concours du Royaume Uni ? »

-Vraiment ? demanda Zeina en écarquillant les yeux.

-Oui Madame. Parfaitement. Laisse-moi te dire qu’à sa naissance la LEA a été décrite comme « une tête anglaise sur un corps arabe ». Tu sais que nous, Arabes, avions nourri à travers le mouvement de la Nahda et la résistance à l’Empire Ottoman, une véritable volonté de construire une Nation indivisible et que ces ambitions ont été balayées par l’impérialisme britannique et français durant la première guerre mondiale.

-Oui, ça je sais.

-Et bien durant la seconde guerre, pour essayer de regagner la sympathie des pays arabes, le Royaume Uni leur a suggéré de s’unir et a proposé de les soutenir dans cette démarche. D’ailleurs, la nature de cette union a été décidée par les Britanniques qui entre un royaume arabe unifié, une fédération arabe moderne républicaine et démocratique et une « union souverainiste » ont évidemment opté pour la formule la moins « rapprochée » soit l’union souverainiste5.

Voyant sa femme hébétée et perdue dans ses pensées, Mustapha lança en ricanant, comme pour la réveiller : « Je n’ai pas fini Zeina, il reste la raison intrinsèque ».

Zeina décela une certaine amertume dans le rire de son mari. Elle le fixa puis, l’air absent, répondit : « oui, j’écoute ».

-La raison intrinsèque est la dislocation de l’unité arabe. A l’époque de la fondation de la ligue, les peuples arabes avaient un moteur commun, celui d’accéder à l’indépendance. L’épreuve de la colonisation a soudé la jeunesse arabe qui s’est battue sans relâche pour son autodétermination. Les années passant, le noyau initial de sept pays indépendants s’est vu élargir pour atteindre le nombre de 22. Mais paradoxalement, aujourd’hui qu’ils sont libres, aujourd’hui qu’ils ont un poids important aussi bien géographiquement que démographiquement, les Etats arabes semblent ne plus rien partager ; ni idéaux, ni ambitions, ni projets, ni…

-J’admets que ton propos porte beaucoup de vérité mais là je suis obligée de te couper. Excuse-moi mais aurais-tu oublié que nous parlons tous la même langue ? Ai-je besoin de te dire que l’élément linguistique constitue tout de même la colonne vertébrale de toute culture ? Peut-être as-tu raison sur les plans politique et économique, c’est vrai que chaque pays suit ses propres intérêts sans se soucier des autres. Mais sur le plan culturel, loin des gouvernements et des institutions, les peuples continuent à partager une langue, un patrimoine, une mémoire !

-Sans doute, mais cette arabité populaire est aujourd’hui plus que marginalisée. Pour être véritablement conscients de leur langue et de leur culture communes et pour pouvoir les promouvoir à travers, les écrits, le cinéma, le théâtre, les musées… Il faudrait déjà que les peuples arabes maitrisent ce vecteur linguistique. Or, je te rappelle qu’un rapport tout récent6 indique que nous comptons 97 millions d’analphabètes dans le monde arabe. Il s’arrêta un instant puis reprit : « S’ils arrêtaient de nous importuner avec leurs bals -à peine- masqués annuels, s’ils laissaient tomber cette (a)politique et qu’ils s’occupaient davantage d’éducation et de culture, peut être que là, oui, une unité arabe se redessinerait véritablement et des projets en découleraient tout naturellement. »

-Pour être tout à fait honnêtes, il faut dire que l’ALECSO qui est un organe dérivant de la ligue travaille justement sur ces questions. Cette organisation a tout de même amorcé plusieurs projets tels que l’encyclopédie de calligraphie, l’encyclopédie des penseurs arabes, des études dans le domaine de l’éducation. Ils viennent également de lancer un programme

dédié au patrimoine qui vise à « reconstituer ce qui a été détruit par les guerres… Zeina grimaça comme pour essayer de se remémorer une dernière action et prouver ainsi sa bonne foi. « Ah oui voilà… ils ont aussi parlé de mettre en place un site internet pour des visites virtuelles des capitales arabes. »

-Oui j’ai vaguement entendu parler de ces initiatives et c’est un bon premier pas mais ce n’est guère suffisant, je suis désolé. Il faut arrêter cette approche verticale de la culture. Des encyclopédies, des centres de documentation, c’est indispensable mais cela ne permet pas de toucher le plus grand nombre. Ce sont toutes les classes sociales qui doivent bénéficier de ces actions et pas seulement les intellectuels et les chercheurs. L’âge d’or du monde arabe, il est nécessaire de le connaitre mais à côté de cela, il faut sortir de cette nostalgie paralysante. Il faut encourager la créativité, s’intéresser aux jeunes, organiser des concours, des ateliers… Il faut populariser la culture. C’est uniquement de cette façon que nous pourrons redonner de la valeur à notre langue et à notre patrimoine. C’est uniquement de cette façon que l’arabité revêtira un sens.

-Assez parlé de politique, de culture, de ligue arabe, d’institutions… J’ai besoin de respirer et le match de foot a déjà commencé, plaisanta Mustapha en rallumant la télé.

-En tout cas, il ne faudra pas compter sur toi pour populariser la culture et reconstituer sur cette base une institution qui reflète véritablement l’unité arabe, le taquina Zeina.

Bibliographie

  1. Pour visionner l’intégralité de la déclaration finale du 28ème congrès de la Ligues des Etats arabes : lien youtube
  2. Pour plus d’informations au sujet de la Zone arabe de libre-échange (Greater Arab Free Trade Area – GAFTA) et l’union douanière : cliquez sur ce lien
  3. Pour écouter l’intégralité de la déclaration du Roi d’Arabie Saoudite lors du 24ème sommet (2013) : cliquez sur ce lien
  4. Le pacte de 1945 est le pacte fondateur de la Ligue des Etats Arabes. Il fut signé le 22-03- 1945 par les sept pays suivants : la République Arabe Syrienne, l’Emirat de Cisjordanie, le Royaume d’Irak, le Royaume d’Arabie Saoudite, la République Libanaise, le Royaume d’Egypte, et le Royaume du Yémen. Plus d’informations ici
  5. L’Orient arabe aujourd’hui – Olivier Carré P-133.
  6. Selon les rapports “the Human Development Reports for 2013” et “the Global Monitoring Report on Education for All for 2012”, parmi la population arabe qui s’élève à 353,8 millions de personnes; seulement 256,946 millions savent lire et écrire, ce qui revient à dire que 96,836 millions de personnes sont analphabètes.
Cet article a été publié dans Opinion.

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