Conférence de Palerme, Forza Italia o Libia ?

Par Yannis B.

Déchirée depuis la chute de Kadhafi en 2011, la Libye peine à se reconstruire. La Conférence de Palerme du 12 et 13 novembre a permis de rassembler une nouvelle fois les principaux belligérants et membres de la communauté internationale mais n’apporte qu’une faible pierre au long chemin de la reconstruction nationale. En collaboration avec les Nations Unies, le gouvernement de Giuseppe Conte signe ici un retour en force de l’Italie dans le dossier libyen malgré la forte influence française et les tensions entre les deux hommes forts du pays, Al Sarraj et le maréchal Haftar. Si l’organisation d’élections fin 2018 prévue par l’accord français de mai dernier n’est manifestement plus à l’ordre du jour, une consultation nationale donnant la parole à toutes les composantes du peuple a été annoncée par l’envoyé spécial des Nations Unies Ghassan Salamé en janvier prochain … en Libye. L’intitulé de la Conférence de Palerme n’attend en effet plus que d’être appliqué : for Libya with Libya.

Une Conférence pour l’Italie ?

 

La Conférence de Palerme pour la Libye ne marquera pas l’histoire. En substance, ses conclusions ne font que répéter ce que l’accord cadre de Skhirat du 17 décembre 2015, les différentes résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et la Conférence de Paris du 29 mai 2018 posaient déjà. Elle réitère que la solution à la crise ne pourra être que pacifique et politique, dans le respect de la souveraineté nationale et dans le cadre d’un processus de réconciliation impliquant l’ensemble des libyens désireux de participer pacifiquement à la transition de leur pays. Entachée par les soubresauts de Khalifa Haftar, qui après s’être désisté s’est finalement présenté après négociations avec son allié égyptien et le patron des services italiens Alberto Manenti, la Conférence sicilienne s’affiche comme un véritable succès diplomatique dans la mesure où les italiens ont réussi à rassembler les acteurs qui comptent. D’une part, la diplomatie italienne peut se féliciter d’avoir réussi à réconcilier – ne serait-ce que pour quelques photos – l’Armée Nationale Libyenne dirigée par Haftar, le Gouvernement d’union nationale représenté par Fayez Al Sarraj, le président du Parlement de Tobrouk Aguila Salah et le président du Haut Conseil d’Etat Khaled Al Mechri. D’autre part, Giuseppe Conte peut s’enorgueillir d’avoir réuni une multitude de représentants étrangers, affirmant ainsi le rôle de cheffe de file de son pays dans la résolution de la crise affectant son ancienne colonie.

Plus d’une trentaine de délégations étrangères se sont retrouvées en Sicile. Les organisations internationales étaient également représentées avec l’Union européenne, la Ligue arabe, l’Union africaine, la Banque mondiale, le FMI et les Nations Unies.

La préparation de la Conférence sert avant tout au rayonnement italien ; la diplomatie est ici un levier d’influence avec comme objectif le développement de partenariats durables et diversifiés. Quelques jours avant la Conférence, le Premier ministre italien s’est ainsi rendu en Tunisie puis en Algérie pour renforcer l’influence  de son pays et de ses entreprises. Bien que discrète, l’Italie n’en reste pas moins un acteur commercial de poids au Maghreb. En guise d’illustration, l’Italie est aujourd’hui le premier client de l’Algérie avec 4,43 milliards de dollars d’importations. Principale destination du gaz naturel algérien grâce au gazoduc Transmediterranean, L’Italie profite de la longue coopération entre son entreprise ENI (l’équivalent italien de Total) et l’entreprise d’Etat algérienne Sonatrach pour affermir ses positions. Ce rapprochement commence à prendre forme par le biais d’initiatives bilatérales pour l’heure confidentielles. Le Consulat général d’Algérie à Milan organisera ainsi le 29 novembre en cours un forum économique algéro-italien dédié aux opportunités d’affaires et d’investissements en Algérie. Même stratégie en Tunisie ou, en marge de l’invitation du président Beji Caïd Essebsi à la Conférence pour la Libye, les 900 entreprises italiennes ont été invitées à renforcer leur présence.

Du côté du Golfe, l’Italie tente d’aménager des canaux de discussions avec les parrains du conflit. Les  visites du ministre de l’Intérieur Matteo Salvini au Qatar le 30 et 31 octobre et de Giuseppe Conte aux Emirats le 15 novembre s’inscrivent dans une démarche similaire : faire de la Conférence de Palerme une campagne de crédibilité pour le Gouvernement, et la Libye un argument pour renforcer l’influence diplomatique et économique Italienne. Parler du dossier libyen permet en somme à l’Italie d’obtenir des avantages économiques. Le géant italien des hydrocarbures ENI est le principal bénéficiaire de cette politique. Le mardi 13, en marge de la Conférence, la Compagnie nationale pétrolière d’Abou Dhabi et ENI ont signé un accord de concession de 40 ans pour la production de gaz en mer de Hail, Ghasha et Dalma.  Ce projet est estimé à plusieurs milliards de dollars.

Sur son compte Twitter, Matteo Salvini s’affiche avec le Premier ministre Qatari et déclare que le petit émirat est “un pays respectueux et tolérant qui a rejeté l’extrémisme, qui veut investir en Italie, qui ouvre les portes à nos entrepreneurs et qui nous donnera un coup de main dans la stabilisation de la Libye” allant à contre-courant des électeurs de la Ligue.  La Conférence de Palerme devient l’utile prétexte pour approcher le Qatar, connu pour son soutien auprès de certaines milices et militants des Frères musulmans depuis l’insurrection libyenne. La visite de Giuseppe Conte quelques jours plus tard permet à l’Italie de renforcer son rôle de médiateur : les  Émirats Arabes Unis étant un important soutien de Khalifa Haftar.

Des ingérences étrangères sources de tensions

La Libye vit depuis le début de l’insurrection de 2011 au gré des ingérences étrangères. Deux camps se sont progressivement dessinés. D’un côté le Gouvernement d’union nationale reconnu par la communauté internationale siégeant à Tripoli dont Al Sarraj à la responsabilité. De l’autre, le parlement de Tobrouk allié au maréchal Haftar, seigneur de guerre et ancien compagnon de route de Kadhafi.  Le premier jouit de nombreux soutiens : le Qatar et la Turquie voit dans la coalition locale appuyant Sarraj un proxy affilié aux frères musulmans tandis que la communauté internationale l’a progressivement reconnu comme seule autorité politique légitime. Le second se pose en garant de la lutte contre le terrorisme, glanant le soutien des Emirats Arabe Unis, de l’Egypte, de la Russie et de la France. Le maréchal Haftar en capitalisant sur le “précédent Al Sissi” ( le rétablissement d’un Etat souverain via un tour de vis sécuritaire) s’est imposé comme interlocuteur indispensable à la résolution du conflit, en particulier depuis la reconquête de Benghazi en 2017.

La Conférence de Palerme s’est naturellement faite le théâtre de ces rivalités internationales multiples, ainsi que de plusieurs rencontre bilatérales en marge. Face au refus de Khalifa Haftar de discuter avec ceux qu’ils assimilent aux terroristes, la Turquie et le Qatar ont décidé de quitter précipitamment les pourparlers. Le vice-président turc Fuat Oktay a préféré claquer la porte après avoir été tenu à l’écart d’une réunion informelle des principaux acteurs de la crise libyenne estimant. L’Egypte est également accusée de favoriser son propre agenda et de soutenir coûte que coûte le maréchal Haftar.

Une nouvelle lutte d’influence franco-italienne vient se superposer aux divisions multiples minant la Libye. L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en mai 2017 marque un tournant dans la conduite des négociations. Voulant sortir du statu quo et réaliser un coup d’éclat, le président français n’hésite pas à s’immiscer dans les affaires intérieures du pays.  La France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, a toujours signé les déclarations des Nations Unies affirmant que le Gouvernement d’union nationale était le seul légitime. Mais, en même temps, la France épaule, via ses forces spéciales et la DGSE, l’Armée nationale libyenne de Haftar contre les milices islamistes. Cette posture, entamée sous le quinquennat Hollande, se trouve renforcée par la nomination de Jean-Yves Le Drian au Quai d’Orsay.  Haftar est vu comme le seul garant crédible de la stabilisation de la Libye, condition sine qua non pour obtenir fin des trafics en tout genre et de la crise migratoire.  A deux reprises, l’Elysée organise des rencontres entre les parties au conflit afin d’accélérer la résolution de la crise et s’adjuger par la même occasion une influence certaine dans l’avenir libyen.

Emmanuel Macron invite le 25 juillet 2017 à La Celle Saint-Cloud, le Président du Conseil présidentiel du Gouvernement d’entente nationale et le commandant de l’Armée nationale libyenne

La Conférence de Palerme s’inscrit dans une démarche italienne visant à recouvrir le leadership que la France tente de lui ravir. Fière de services de renseignements et diplomatiques jouissant d’une compréhension fine de l’échiquier libyen, l’Italie a mal pris l’immixtion unilatérale du nouveau président français dans que ce qu’elle considère être son pré carré. Par l’organisation de cet événement rassembleur, l’Italie marque un cran d’arrêt à la percée solitaire française, d’autant que l’organisation d’une Conférence nationale vient contrecarrer l’ambition élyséenne de voir s’organiser des élections à la fin de l’année 2018.

Le bras de fer de la reconstruction nationale

L’étalement des divisions et l’absence d’accord décisif n’enterre toutefois pas la processus de réconciliation déjà largement amorcé. Le vote le 5 novembre de la résolution 2241 du Conseil de sécurité des Nations Unies et la Déclaration commune adoptée à l’issue de la Conférence de Palerme viennent consacrer une unification des attitudes quant aux prochaines étapes nécessaires à la paix. Deux enjeux majeurs méritent l’attention. L’armée doit être subordonnée à un pouvoir civil unique élu et ne pas interférer dans le champ politique ; le Gouvernement d’entente nationale doit d’urgence exercer un contrôle exclusif et effectif sur la National Oil Corporation, la Banque centrale de Libye et la Libyan Investment Authority. La manne pétrolière s’avère être au cœur des luttes locales, et nourrit l’appétit des Etats étrangers. Symbole du morcellement de la souveraineté libyenne, le contrôle des puits et la redistribution des richesses liées s’annoncent lents mais indispensables à toute entente nationale. Cet été, les gouvernements de la France, des États-Unis, de l’Italie et du Royaume-Uni se félicitaient de l’annonce de la reprise par la Compagnie pétrolière nationale libyenne de son activité vitale au nom de tous les Libyens. D’ailleurs, nous retrouvons ici l’italien ENI qui vient d’annoncer en ce début du mois de novembre la conclusion d’un accord avec la National Oil Corporation et la General Electricity Company afin de soutenir les projets énergétiques et d’améliorer l’efficacité du réseau électrique public. Pour autant, le Gouvernement d’union nationale rencontre encore des difficultés à assurer sa mainmise dans un contexte de recrudescence des violences à Tripoli. Début septembre une attaque de l’Etat Islamique contre le siège de la Compagnie nationale de pétrole marquait un regain d’intensité des attaques aux portes de la capitale.

Le 20 septembre 2017, Ghassan Salamé annonçaient un plan d’action pour la Libye dont la pièce maîtresse serait l’organisation d’une Conférence nationale. A ce titre, il a mandaté le 9 février 2018 le Centre pour le dialogue humanitaire de Patrick Haimzadeh basé à Genève pour mener les consultations populaires et clarifier les objectifs de la Conférence. Dans un rapport tout juste publié, le Centre rend compte des 77 réunions tenues dans 43 lieux différents afin de donner une vision claire des attentes du peuple libyen. Celles-ci sont rassurantes et élémentaires après plus de 7 années de chaos  : l’attachement à la souveraineté nationale, à l’armée et aux ressources naturelles du pays, l’envie de sécurité, le besoin d’une gouvernance décentralisée, la nécessité d’organiser des élections transparentes et d’entamer le processus de justice transitionnelle…. Autant de préoccupations longtemps tenues en otages par les ingérences et sommets diplomatiques guidés par les agendas nationaux. Prévue pour janvier, cette Conférence nationale tentera l’exploit de mettre au premier plan les libyens et devra poser les jalons d’une élections attendue courant  2019.

Pour ce faire, les Etats devront s’effacer pour laisser la mission onusienne travailler efficacement…Chose difficilement concevable au regard de l’histoire récente. Seule une posture plus marquée de la part des Etats-Unis seraient en mesure d’éviter toute prétention à l’hégémonie des puissances moyennes. Le 18 novembre, le Trésor américain imposait des sanctions sur Salah Badi, l’un des dirigeants du front Al Soumoud et de Fajr Libya ; qui ont tous deux défié la fragile coalition du Gouvernement d’entente. En septembre, le Trésor avait visé un autre chef de milice Ibrahim Jadhran pour l’attaque d’ installations pétrolières. Ce sujet pourrait motiver une attitude plus pressante de l’Oncle Sam : stabiliser la Libye et augmenter sa production de pétrole pourrait aider les Etats-Unis à limiter les effets des sanctions sur l’Iran sur le coût du baril.

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