Le conflit israélo-libanais de 2006 ou la montée en puissance du Hezbollah

(photo: un groupe de soldats du Hezbollah)

Par Damien Saverot

Région d’Ayta el Chaeb, Liban-Sud, 12 Juillet 2006. Lorsqu’une division israélienne s’avance en territoire libanais, la milice chiite libanaise Hezbollah réplique face à l’incursion étrangère armée. Le bilan est de huit morts côté israélien, mais deux soldats de Tsahal sont capturés. Il n’en faut pas plus pour le ministre israélien Ehud Olmert : l’accrochage près la frontière constitue un casus belli. L’opération « Juste Rétribution » (nom donné en Israël), ou  la sixième guerre israélo-arabe, est déclenchée. Toutefois, les conflits entre la milice chiite et Tsahal n’ont rien de nouveau au moment où le conflit débute : Environ 2 300 incursions militaires ont été effectuées par l’armée israélienne en territoire libanais entre l’année 2000 et 2006, provoquant à maintes reprises des répliques du Hezbollah. Parallèlement à ces échauffourées se sont déroulées, dans le même temps, plusieurs attaques israéliennes à Gaza contre des mouvements palestiniens tels que le Hamas (dans le cadre de l’opération « Pluie d’été »). La manœuvre est ainsi définie par Ehud Olmert : il s’agit d’une offensive armée ciblant la totalité du territoire libanais et dont l’objectif officiel est de supprimer les infrastructures du Hezbollah, récupérer les soldats enlevés et protéger le nord d’Israël des tirs de roquettes.

La sixième guerre israélo-arabe a vu s’opposer d’un côté le groupe chiite libanais Hezbollah, dirigé par Hassan Nasrallah (soutenu dans une moindre mesure par l’armée libanaise) et les forces israéliennes,  entre le 12 juillet et le 14 août 2006.  Si les événements n’ont duré que trente-trois jours, le bilan du conflit de 2006 a été très lourd et ses répercussions sur la société libanaise se ressentent encore aujourd’hui.

Une des questions soulevées par la guerre de 2006 est avant tout celle de la définition même du Hezbollah : est-ce une milice communautaire, une armée régulière, un « Etat dans l’Etat » ? L’organisation est-elle entièrement au service de la nation libanaise ou bien pilotée par l’étranger ? Au moment où le conflit éclate, durant l’été 2006, les actes du Hezbollah ont des répercussions sur la totalité du Liban, même dans les zones où ce dernier n’a aucune autorité ;  il est important de rappeler que le gouvernement libanais n’a jamais officiellement déclaré la guerre à l’Etat hébreu.

 Durant l’année 2006, la popularité du Hezbollah avait pourtant faibli : suite à l’assassinat de Rafiq Hariri en 2005 et la « Révolution du Cèdre », les troupes syriennes quittent le Liban après 15 ans d’occupation. Le Hezbollah, ayant tissé à l’époque des liens très forts avec le régime de Damas, est fragilisé : plus d’un million de libanais, soit plus d’un quart de la population totale, manifestent à Beyrouth contre l’occupation de l’armée syrienne, et votent massivement pour la coalition dite « du 14 mars », opposée au Hezbollah.

En 2006, c’est la déficience générale de l’Etat au Liban qui favorise les évènements de 2006 : absence de service public, de stabilité politique, de sécurité sociale et d’armée efficace. Ce sont les défaillances de l’Etat qui ont favorisé l’avènement du Hezbollah en tant que puissance incontestable au sein du pays des cèdres. Bénéficiaire de l’aide financière de la République Islamique d’Iran, le Hezbollah a su s’imposer, malgré sa popularité de plus en plus faiblissante au sein de la population.

Le soutien d’une partie de la population libanaise restée fidèle, dans la banlieue sud de Beyrouth, au sein des régions frontalières avec Israël mais également dans plusieurs régions du sud du pays, de Saïda à Bint Jbeil, est également un facteur important dans la sociologie du Hezbollah. Entre 1982 et 2006, le Hezbollah s’est battu dans le sud-Liban contre l’armée israélienne. Les miliciens du « Parti de Dieu » ont été perçus comme des libérateurs ou des héros de la nation dans les villages occupés par Tsahal, même pour les libanais qui ne sont pas membres de la communauté chiite. Cette lente reconquête du territoire a favorisé la position de force du Hezbollah, qui connaît parfaitement les moindres recoins de la région lorsque le conflit éclate.

Enfin, depuis la naissance du parti, tous les combattants du Hezbollah sont entraînés à se battre contre un seul objectif : Israël, depuis son aviation à ses forces terrestres. Les troupes chiites sont conscientes des points forts de l’ennemi (une des aviations les plus puissantes au monde, un réseau d’espionnage très efficace) ainsi que ses faiblesses (une armée de jeunes conscrits peu expérimentés; la volonté des responsables militaires de préserver leurs soldats, tandis que les combattants du Hezbollah sont prêts à mourir en martyrs).

De l’autre côté, les officiers israéliens ne sont pas préparés à une guerre ouverte avec le Liban. Amir Peretz, ministre de la défense israélienne, n’a strictement aucune expérience militaire et pense baser sa stratégie sur des frappes aériennes massives au Liban, qui s’avèrent inefficaces tant que les troupes au sol n’occupent pas le terrain. De plus, si le Shin Bet/Shabak a réussi à étendre son réseau d’espions sur la quasi-totalité du territoire libanais (en quelques jours selon Yuval Diskin, ancien chef du service à l’époque), les services de renseignement n’ont pas réussi à infiltrer « le Parti de Dieu », ou à avoir des informations suffisantes sur ses moyens militaires. Selon l’analyse militaire Michel Goya, les soldats israéliens pensaient avoir affaire à des petites guérillas, comme cela a toujours été le cas durant les occupations israéliennes en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. A l’inverse, Tsahal fait face à une armée moderne, hiérarchisée et fanatique. Les officiers israéliens n’ont pas connaissance des objectifs réels de l’intervention : officiellement, il s’agit de récupérer les soldats israéliens enlevés par le Hezbollah et d’empêcher les militants de tirer des roquettes sur les villes du nord de l’Etat hébreu. Toutefois, dès les premiers jours du conflit, les forces de défense israéliennes établissent un blocus des ports libanais, bombardent l’aéroport de Beyrouth, la route de Damas, les réserves de ressources pétrolières dans plusieurs régions ainsi que des ponts dans tout le pays. Suite à l’offensive terrestre, les soldats israéliens connaissent de nombreuses pertes et certains officiers doutent de l’efficacité de la guerre[1].

Plusieurs événements militaires marquent les coups de force du Hezbollah, comme le bombardement du navire israélien Hanit au large de Beyrouth ou encore les tirs de roquette sur Nazareth et Haïfa.

Le bilan de la guerre est lourd pour les deux camps. Côté Hezbollah, on compte entre 300 et 600 morts; côté israélien, 119 soldats ont été tués et beaucoup d’armes lourdes ont été détruites ou capturées. Concernant les civils, 44 israéliens ont été tués suite à des attaques de roquettes ou incursions terrestres du Hezbollah, et environ 1100 civils libanais ont été tués suite à des bombardements israéliens.  Adoptée le 11 août 2006 à l’unanimité, la Résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies aboutit à un cessez-le-feu approuvé par le gouvernement libanais, le Hezbollah et le gouvernement israélien. Quelques accrochages subsistent durant le mois d’août, mais le conflit s’arrête officiellement le 14 août 2006.

Militairement, le Hezbollah a su montrer l’étendue de son arsenal, détruisant ou capturant de nombreuses armes de guerre utilisées par l’Etat hébreu. Les cadres du parti chiite ont maintenu le secret sur leurs opérations, et n’ont pas été infiltrés par les services de renseignement israéliens durant le conflit. La victoire du Hezbollah dans l’opinion libanaise est d’autant plus renforcée par les aides sociales que le groupe a apporté à la population du sud-Liban : suite aux nombreuses destructions de village, le Hezbollah a offert la reconstruction des maisons, quartiers, commerces et villages ainsi que plusieurs autres aides aux populations victimes des bombardements israéliens. Par l’intermédiaire du Hezbollah, le régime iranien a ainsi financé la reconstruction de la moitié du pays des cèdres. A l’inverse, les résultats pour la population libanaise sont désastreux : avec plus d’un million de déplacés et des milliers de blessés, la situation sanitaire du Liban est aussi désastreuse que lors la guerre civile. A la fin du conflit, l’aviation israélienne a notamment largué plusieurs bombes au phosphore sur le sud du pays. Une grande partie des terrains situés dans la région du sud-Liban sont (encore aujourd’hui) parsemés de bombes à sous munition placées par l’armée israélienne durant l’opération, tandis que la quasi-totalité des infrastructures du Liban (et notamment celles du Hezbollah) ont été détruites.

Pour de nombreux analystes occidentaux, arabes et israéliens, la guerre de 2006 fut un conflit très mal géré par Israël. Au nord du pays, durant le mois de juillet et août 2006, la population israélienne manifeste contre le gouvernement de Ehud Olmert, perçu comme incapable de protéger efficacement la population israélienne. Plusieurs centaines de milliers de citoyens israéliens sont déplacés vers des régions situées plus au sud de la frontière afin d’être protégés des tirs de roquette en provenance du Liban. A Tel Aviv, à l’inverse, quelques manifestations pacifistes sont organisées afin de protester contre l’opération militaire au Liban. La communauté internationale a également vivement condamné le bombardement par Israël de la centrale électrique de Jiyé (au sud de la capitale libanaise) : une marée noire est apparu dans la mer Méditerranée et a atteint les côtes turques et grecques, provoquant une catastrophe écologique majeure. Un rapport de la commission Winograd, publié en 2008, souligne la très mauvaise gestion du conflit par les dirigeants israéliens, notamment le premier ministre Ehud Olmert ainsi que le ministre de la défense Amir Peretz ; ce dernier démissionne peu après les évènements survenus au Liban.

A la fin de la guerre, les responsables politiques et militaires israéliens ont déclaré « tenir la totalité des responsables politiques libanais comme responsables des activités du Hezbollah ». Ehud Olmert est donc revenu sur ses premières déclarations qui portaient uniquement sur la destruction du Hezbollah en tant qu’objectif des opérations. Ce revirement a renforcé le discours tenu par le Hezbollah : selon Hassan Nasrallah, le conflit de 2006 n’est pas « la victoire d’une communauté, d’une secte ou d’une milice, mais celle du Liban tout entier », une vision du conflit que beaucoup de libanais ont gardé depuis. Enfin, depuis 2006, l’armée libanaise est à nouveau présente dans le sud du Liban et plusieurs groupes politiques laïcs, chrétiens et musulmans sunnites ont rejoint la coalition politique dirigée par le Hezbollah (dite du « 8 mars »). Par le biais de nombreux organes de communication, tels que la chaîne de télévision Al-Manar ou le Musée de la Résistance Islamique (fondé sur une colline anciennement occupée par les forces israéliennes au sud-est de Saïda), et grâce au soutien de la République Islamique d’Iran, le Hezbollah continue d’étendre son influence sur toute une partie de la société libanaise, qui lui est reconnaissante d’avoir protégé le Liban des agressions israéliennes.

L’ancienne milice rivale chiite Amal, dirigée actuellement par Nabih Berry, a rejoint la coalition du 8 mars aux côtés du Hezbollah. En 2006, le général chrétien Michel Aoun et le Courant Patriotique Libre s’unissent également au groupe chiite. Même les militants d’extrême gauche, laïques et opposés idéologiquement à l’idée d’une organisation politico-religieuse, ont apporté leur soutien à Hassan Nasrallah dans une logique anti-impérialiste. Le Parti Communiste Libanais rejoignit le camp du Hezbollah en 2007. Des anciennes figures de la guerre civile, notamment Souha Bechara, militante libanaise communiste et chrétienne (célèbre pour avoir tenté d’assassiner le général Antoine Lahd) ont également rejoint le Hezbollah suite au conflit avec l’Etat hébreux.

Malgré les condamnations de la communauté internationale, et de plusieurs pays occidentaux qui considèrent l’organisation comme étant de nature terroriste, le Hezbollah est devenu depuis 2006 un acteur majeur de la politique libanaise, ainsi que dans la société civile, et depuis 2011 une force militaire très présente au sein de la guerre civile en Syrie. L’Iran a depuis obtenu un rôle prépondérant au sein de la communauté chiite libanaise, et a réaffirmé sa puissance au sein de la résistance politique des pays arabes, notamment dans la lutte contre l’Etat israélien.

Une des questions demeurant centrale pour la société libanaise est celle de la force militaire du Hezbollah, supérieure à celle des autres communautés mais également à celle de l’Etat. Depuis la fin de la guerre, le débat est relancé : le Hezbollah doit-il rendre ses armes à l’Etat ? La même problématique était soulevée dans les années 1990 à  la fin de la guerre civile. L’analyste et ancien ministre des finances Georges Corm déclarait en 2008 : “Rappelons que la première attaque d’envergure de l’armée israélienne contre le Liban a eu lieu en 1968 [avant la création du Hezbollah, en 1982]. Personnellement, je fais partie de ceux qui pensent que le Liban a été martyrisé par Israël durant 40 ans et que sans des garanties très solides qu’Israël ne s’en prendra pas encore au Liban, désarmer le Hezbollah aurait été une erreur majeure.”

En conséquence, il semblerait que tant qu’une armée libanaise laïque et efficace ne voie pas le jour, un éventuel désarmement du Hezbollah n’apparaît ni possible ni souhaitable pour la stabilité du pays.

Références:

[1] https://www.youtube.com/watch?v=ap-19oWOJ7A – Reportage d’i24 News sur la guerre du Liban

Une pensée sur “Le conflit israélo-libanais de 2006 ou la montée en puissance du Hezbollah

  1. Je pense que la dernière guerre d’Israël contre le Liban avait constitue un espoir pour beaucoup de chrétiens d’en finir avec le Hezbollah (représentant une tres grande part des chiites qui forment la majorité au Liban), qui a toujours tenu lui a l’unité du Liban dans son forme multiconfessionnelle.
    On sait également que les chrétiens n’ont pas montre le moindre signe de résistance au sens propre au cours de cette guerre, leurs quartiers ont été épargnes par les attaques israéliennes.
    Cependant il faut savoir que Le Hezbollah est un parti politique religieux très dynamique, une sorte d’armée du salut puissante et très organisée dont le mot d’ordre est la lutte contre la corruption qui gangrene le Liban, contre la précarité dans les zones chiites, ses dirigeants dont le charismatique Hassan Nasrallah, homme intelligent d’une perspicacité et une clarté d’esprit exceptionnelles
    (C’est les israéliens qui le disent : aujourd’hui des analystes israéliens lui ont confère le titre d’homme de l’année à cette époque pour les israéliens, celui qui a réussi a faire fuir un tiers d’israéliens de leurs maison et qui disait toujours la vérité pendant la guerre, il ne roule t pas sur l’or et colle a la réalité de leur base.
    Alors que les israéliens avaient baptise “pluie d’eté” leur guerre contre le Liban, le Hezbollah avait appelé sa riposte “La promesse divine authentique” (promesse de ne pas perdre malgré les petits moyens dont dispose ses combattants) des le premier jour de guerre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *