Diaspora et langue arabe: “Arabes, apprenons notre langue!”

 

Par Mohamed Gherrous

Chaque année, le 18 décembre, l’UNESCO célèbre la journée mondiale de la Langue Arabe, date choisie pour commémorer la reconnaissance de l’arabe comme l’une des six langues officielles de l’ONU en 1973.

L’arabe est parlée par plus de 400 millions de personnes à travers le monde, ce qui en fait la 4ème langue mondiale après l’espagnol, le mandarin et l’anglais. Elle est aussi la langue officielle de 25 états, dont 22 sont membres de la Ligue arabe.

Cette journée de la langue arabe suscite un grand engouement dans de nombreux états non-arabes, tels que la France ou encore la Guinée, alors qu’au même moment les Arabes semblent eux-même entretenir un rapport entièrement désintéressé à leur langue et effectuent une course à l’apprentissage de langues étrangères. Ce délaissement de la langue arabe se fait notamment ressentir au sein de la diaspora arabe en France, sur laquelle nous nous pencherons dans cet article.

 

La diaspora arabe à travers le monde

La diaspora arabe dans le monde représente plus de 40 millions de personnes, toutefois, elle reste très difficile à chiffrer en fonction des pays d’accueil.  Certaines communautés demeurent très importantes, comme c’est le cas au Brésil avec ses 12 millions d’arabes (soit 7% de la population), ou moins nombreuses comme au Royaume Uni ou en Australie (moins d’un million de personnes).

Pour le cas français, il est très difficile d’obtenir un nombre certain pour deux raisons. Tout d’abord, les recensements à caractère ethnique sont totalement proscrits de la tradition statistique française. Puis, la question de la diaspora arabe est souvent abordées à travers le prisme des diasporas maghrébines uniquement (Algérie, Maroc et Tunisie), qui sont historiquement liées à la France et dont l’immigration a été la plus massive dans les années 1970.  Selon Michèle Tribalat, démographe à l’INSEE, les français d’origine maghrébine étaient au nombre de 4 millions en 2011, tandis que d’après Pierre Vermeren, professeur à Paris 1, ils seraient près de 9 millions. Néanmoins, bien que moins nombreuses, on compte également d’autres populations originaires de pays arabes, tels que des libanais, des syriens, des égyptiens ou encore des comoriens.

Selon un rapport intitulé “Redéfinir une politique publique en faveur des langues régionales et de la pluralité linguistique interne”, remis à la ministre de la Culture Aurélie Filipetti en juillet 2013, parmi les langues non-territoriales parlées en France, le nombre de locuteurs de l’arabe dialectal était évalué à 1 170 000 de personnes, dont 940 000 de locuteurs réguliers. L’arabe dialectal jouit d’ailleurs du statut de langue de France (notion élaborée en 1999 avec la Charte des langues régionales) au même titre que le yiddish, le judéo-espagnol, le berbère, le romani et l’arménien occidental. Lorsque l’on regarde les chiffres, il existe donc un véritable écart entre le nombre présumé de personnes d’origine maghrébine en France cités plus haut et le nombre de locuteurs de dialectes arabes, et on peut ainsi imaginer un écart encore plus grand avec le nombre de praticiens de l’arabe littéral.

Le problème qui se pose est alors celui de la perte progressive de la pratique de l’arabe au sein de cette diaspora. Nous nous penchons spécifiquement sur le cas français, qui nous est le plus familier et probablement le plus plus alarmant.

Aujourd’hui, la triste réalité est telle: les immigrés arabes de 2ème et 3ème génération ne pratiquent pas, ou alors très faiblement, la langue de leurs ancêtres. Ce constat est toutefois plus vrai pour les Maghrébins que pour les Orientaux (Libanais, Égyptiens, …), ces derniers étant plus rattachés à un esprit de groupe en raison de leur faible nombre, ainsi qu’à une solidarité communautaire comme cela peut-être le cas pour les Libanais par exemple.

 

(image: carte de la diaspora arabe dans le monde)

 

Arabes de France et acculturation

Les Arabes nés en France sont donc très peu arabophones, ont souvent quelques notions de dialectes régionaux, mais sont le plus généralement analphabètes en arabe littéral, c’est à dire l’arabe écrit et enseigné dans plus d’une vingtaine de pays à travers le monde.

On peut relever deux principaux facteurs à cette situation:

  • Les premières générations d’immigrés étaient principalement issues de classes populaires et peu alphabétisées en langue arabe en raison de la période coloniale. De plus, dans un souci d’intégration au pays d’accueil, la langue arabe a souvent été délaissée et mise de côté dans l’éducation des enfants, de manière consciente ou non.
  • En France, les infrastructures nécessaires à l’apprentissage de l’arabe étaient initialement peu développées et les mosquées tout simplement inexistantes. Sans lieu où apprendre l’arabe littéral, seuls les dialectes (déjà bien teintés de français pour certains) se sont transmis, de manière fragile et approximative, au sein des familles.

Bien que l’apprentissage de l’arabe en France se soit depuis développé, il reste toujours un défi pour les enfants de l’immigration arabe. Aujourd’hui, les lieux d’apprentissages se trouvent essentiellement dans les mosquées, qui livrent cependant l’apprentissage d’un arabe coranique, et dans des instituts privés, indirectement réservés à une certaine élite intellectuelle. En 2015, les cours d’arabe dans les collèges et les lycées ne représentaient que 0.2% des enseignements en langue étrangère, alors qu’au même moment le russe ou le chinois jouissent d’une plus grande part.

L’apprentissage de l’arabe tend aussi à se répandre de manière timide en tant que langue vivante optionnelle dans les milieux universitaires mais la demande reste toujours plus forte que l’offre d’enseignements. Par ailleurs, de plus en plus de formations dédiées à la langue arabe existent. Cependant, ces formations qui enseignent les richesses de la langue semblent susciter en premier lieu l’intérêt d’individus sans lien direct avec la civilisation arabe qui visent des carrières dans des milieux diplomatiques ou économiques liés à la région.

Ainsi, malgré le développement de l’enseignement de l’arabe dans le monde universitaire, l’apprentissage de l’arabe apparaît toujours, à tort, comme une mission impossible pour une grande partie de la diaspora arabe. Et le plus inquiétant reste par dessus tout cette tendance à la complaisance et la normalisation de cet analphabetisme. La langue arabe, et d’une manière générale l’arabité, est réduite au folklore, à un aspect de sa personne que l’on met occasionnellement en avant par pur exotisme, dans une société française multiculturaliste où “avoir des origines” est devenu tendance. On assiste par exemple à la ponctuation du français par des mots issus des dialectes arabes dans les parlers populaires.

Un des grands dangers de cette méconnaissance de l’arabe par les Arabes de France est aussi qu’il tend une falsification identitaire sans précédent et à un accroissement de la division inter-arabe. En effet, une tendance générale consiste à répéter qu’il n’existerait pas de langue arabe propre, que les Arabes ne se comprendraient absolument pas entre eux ou encore que l’Arabe serait uniquement la langue du Golfe. Pourtant, si l’on s’intéresse de plus près aux différents dialectes arabes, on se rend rapidement compte que ceux-ci ne diffèrent que sur une minorité de vocabulaire et sur certaines prononciations, l’essentiel de la langue, de sa syntaxe, sa conjugaison, ou encore sa grammaire étant semblable et compréhensible pour qui maîtrise l’arabe littéral.

En réalité, on tend à se baser sur notre (non-)expérience personnelle avec la langue arabe et ses différentes déclinaisons régionales pour affirmer que les dialectes arabes ne sont pas compréhensibles entre eux.

L’autre danger est la perte culturelle des enfants issus de l’immigration: les Arabes de France ont du mal à définir ce qu’il sont, comme peut en témoigner le flou qui règne autour leur identité. L’arabe de France lambda a du mal définir ses origines et on constate qu’il effectue souvent lui-même des amalgames entre les termes “arabe”, “musulman”, “maghrébin” voire même “berbère” ou “africain”. Une réappropriation culturelle est nécessaire afin de clarifier les choses et de permettre à chacun de s’identifier à une identité réelle et non plus à des fantasmes issus tout droit de la colonisation.

(photo: Institut du Monde Arabe, à Paris)

Pour un accroissement de l’apprentissage de l’arabe

Un défi majeur pour les enfants de la diaspora arabe est alors celui de la redécouverte de leurs racines, dont l’élément central demeure la langue arabe. Une réelle prise de conscience est nécessaire, afin de réveiller un véritable intérêt autour de la langue arabe, qui est malheureusement souvent reléguée de manière simpliste à la langue de l’Islam.

Cependant, cette langue millénaire ne représente pas qu’un outil religieux utilisé lors de prières. En effet, elle donne également accès à une culture aussi dense que les territoire qu’elle fait vivre, ouvre la porte à un héritage civilisationnel peu égalé, et occupe un rôle croissant dans le monde de l’emploi.

De plus en plus de projets d’instituts et d’associations destinées à répandre l’arabe voient le jour tels que l’Institut Fassaha, les Passionnés de la Langue Arabe ou encore l’Académie. Ces initiatives visant à populariser l’apprentissage de l’arabe doivent alors être multipliées, mais surtout soutenues et sollicitées, car sans une demande appropriée, cette tendance finira par s’estomper. En France, l’entraide entre arabophones, et aspirants à l’arabophonie doit devenir monnaie courante et chaque arabe se doit, à son échelle, de redoubler d’efforts pour la redécouverte et la sauvegarde de son patrimoine linguistique.

Nous nous sommes ici exclusivement concentrés sur le rapport entre la diaspora et sa langue d’origine, néanmoins, les enjeux de l’apprentissage de l’arabe en France dépassent de loin les questions identitaires. Comme le soulignait en 2016 Jack Lang, ancien ministre de la Culture et président de l’Institut du Monde Arabe, il faut agir pour une multiplication et une revalorisation de l’enseignement de l’arabe en tant que langue étrangère dans les lycées et les universités françaises.

Arabes de France, réapproprions nous notre culture d’origine et apprenons notre langue, voici le message que nous voulions transmettre en cette semaine de la langue arabe.

 

Sources:

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