Dominique de Villepin : “Il faut avancer vers un Helsinki Moyen-oriental“

.

Lors de la conférence intitulée Monde Arabe : la France a-t-elle encore son mot à dire ? Un membre de l’auditoire a retranscrit les propos de Dominique de Villepin. L’ancien premier ministre a mis en garde avec son franc parler habituel contre la posture belliciste de l’Occident à l’égard de l’Orient, méconnaissant ainsi la profonde dynamique de ressentiment et d’humiliation qui mine cette région. Du haut de l’estrade surplombant l’amphithéâtre Émile Boutmy de Sciences Po l’ex Ministre des Affaires étrangères reste fidèle à son discours du non à la guerre en Irak : la vocation de la France n’est pas de mener la guerre tambours battants mais de mettre sa puissance au service d’une paix équilibrée et sa diplomatie au service des peuples. En critiquant la diplomatie de combat menée depuis la première guerre du Golf, Dominique de Villepin réhabilite la posture gaullienne faite d’idées simples face à un “Orient compliqué”. La diplomatie doit primer sur la guerre ; elle doit rester l’art de mener à bien des initiatives et des projets toujours dans la concertation et la volonté de trouver des solutions positives pour que nous puissions vivre dans un monde à visage humain. Après une brève présentation, Dominique de Villepin a eu le plaisir de répondre à quelques questions, dont trois relatives au Monde Arabe. Retour sur ces deux heures passées en compagnie de cet invité exceptionnel.

Mémoires de paix pour temps de guerre

Au delà du Monde Arabe, Dominique de Villepin a tenu à définir un panorama des risques qui surplombent notre époque et les problématiques globales qui y sont associées. Le constat est pessimiste mais réaliste.  Nous sommes dans une planète où un mouvement inquiétant sans garde fou a repris son cours. La paix est menacée et les inquiétudes croissent. Le terrorisme se renforce sur le dos des états faillis. “Nous sommes dans un monde sous pression ; l’esprit du temps c’est l’esprit de guerre “. Les armées sont capables d’exécuter des ordres de missions mais sont elles capables de construire la paix ? L’ancien diplomate répond par la négative. Selon lui la première guerre du Golf introduit une dérive belliqueuse dans le Monde Arabe et représente le vecteur d’un nouvel essor de l’islamisme. Toute intervention militaire comporte en elle même un double effet déstabilisateur :  la guerre détruit les structures d’un État et de toute une société. Des villages balayés, des marchés détruits par les drones … Ces dommages collatéraux laissent des traces indélébiles. On ne gagne pas la guerre militairement, on la gagne politiquement.  La guerre une fois terminée n’ouvre pas le chapitre de la paix. La paix est un métier ce qui implique une métamorphose des armées mais aussi un changement du logiciel diplomatique des pays occidentaux. Toutefois, cet esprit de guerre est inséparable de ce que Dominique de Villepin nomme l’esprit de revanche. L’humiliation persistance sur la scène internationale des pays du sud se traduirait aujourd’hui par une exacerbation des tensions communautaires. On ne comprend rien à la situation au Moyen Orient si on n’analyse pas le jihadisme comme un moyen de revendiquer une dignité. La diplomatie implique une capacité à l’empathie. A contrario l’esprit de guerre du côté occidental est inepte pour comprendre cet esprit de revanche. Selon l’ancien premier ministre, la première arme du diplomate est de donner de la reconnaissance à son interlocuteur. La diplomatie consiste à avancer ensemble pour trouver des solutions positives. Dans ce marasme collectif, il dénote trois phénomènes pour qualifier l’état du monde ; phénomènes qui permettent d’appréhender plus efficacement le triste sort du Monde Arabe.  À la perte des structurants étatiques s’ajoute l’étiolement de l’idéologie baassiste panarabe depuis la fin de la guerre froide donnant ainsi la place libre au développement de l’islamisme. Enfin, Dominique de Villepin a critiqué le rôle des Etats unis et la place des néoconservateurs dans l’adoption d’une posture guerrière. La tentative de retrait initiée par Obama n’était pas suffisante pour favoriser l’émergence d’un multilatéralisme durable. Le Conseil de sécurité des Nations unies reste non représentatif du nouveau monde qui se dessine tandis que la voix des institutions internationales peine à se faire entendre dans un monde qui a plus que jamais besoin d’espoir.

La dénonciation d’une mondialisation hégémonique fut également l’opportunité pour Dominique de Villepin d’entonner d’un accent très gaullien un récital en faveur de la vocation française. L’abandon des valeurs d’indépendance, d’intermédiation et de justice condamnent la France au retrait alors que sa voix reste autant attendue qu’entendue. Plus que jamais, la France doit recouvrer sa vocation qui a bâti son prestige international. “La France peut être un pays du Nord et du Sud “. Cette capacité d’intermédiation manque justement à la politique extérieure de la France à l’égard du Monde Arabe.

Des propositions concrètes pour le Moyen Orient

Nous oublions trop souvent que la diplomatie est avant tout un savant mélange d’initiatives et de projets. Dominique de Villepin le réaffirme en dessinant deux priorités dans la gestion des crises dans le Monde Arabe. Tout d’abord, il ne peut y avoir de Moyen Orient durable sans états solides et responsabilisés. Reconstruire l’Irak et préserver l’unité nationale est primordial. Cela implique d’être capable de peser dans le jeu diplomatique  pour inclure les tribus sunnites ayant été marginalisées à la suite de l’invasion américaine puis de l’entrée en vigueur de la Constitution fédérale de 2005. Réintégrer ses populations se sentant dominées par la majorité chiite doit s’intégrer dans une stratégie sociale tridimensionnelle : réserver des places dans l’armée, l’administration et la politique.  Il faut adopter une stratégie inclusive vis-à-vis de tous les groupes. Dans le dossier syrien, l’ancien chef du Quai d’Orsay réitère ce double impératif de pragmatisme et de multilatéralisme sans lequel tout cessez-le-feu durable est inenvisageable. Nous devons rejoindre le club des états qui se battent pour la consolidation des états. Dans un second temps, il est essentiel de reconstruire les pays dévastés en mobilisant l’énergie des pays voisins sans laquelle toute aide étrangère deviendrait vite inutile.  Sans effort collectif une paix durable au Moyen Orient restera lettre morte.  Intervenir sans que les monarchies du Golf et l’Egypte n’agissent est une impasse.

Cet objectif de « mobiliser et responsabiliser les pays de la région »  renforce la conviction de Dominique de Villepin selon laquelle “ Plus nous faisons la guerre là-bas plus l’insécurité est grande ici” . Deux initiatives peuvent s’avérer efficaces pour éviter l’enlisement. Dans un premier temps en matière de sécurité “Il faut avancer vers un Helsinski moyen-oriental”. Les accords européens de sécurité signés en 1975 marqueraient un excellent précédent de règlement pacifique des conflits dont ferait bien de s’inspirer les pays arabes. Cette nécessité de dialogue est un appel au renforcement des instances communautaires. En effet, les seules instances communes dont disposent la région sont beaucoup trop faibles au vue des enjeux à affronter : la Ligue Arabe, la Ligue Islamique Mondiale et le Conseil de Coopération du Golf ne sont pas capables de résoudre les problèmes de la région.  Dans un second temps, de Villepin continue dans la comparaison historique en affirmant que la recomposition saine de la région doit s’axer en priorité sur le plan économique. “ L’égoïsme est la règle dans cette région ”; la Jordanie et le Liban souffrent  du poids des réfugiés dans leur pays tandis que les pays du Golf se contentent de simples dons financiers). La création d’un grand fonds dont 10 % serait consacré aux aides pour les plus touchés par les conflits serait un grand pas en avant dans la reconstruction du Moyen Orient.

Créer des emplois pour la jeune population, insuffler de nouvelles dynamiques régionales, consolider les instances communautaires de décisions … La stratégie de long terme est la seule qui vaille : les 200 millions que l’on veut donner à la Libye sont insuffisants et le chantage turc sur la question des réfugiés attestent de notre incapacité à œuvrer pour l’application d’une vision prospère.

L’Europe et les Etats Unis feraient mieux de s’inspirer du projet chinois de la grande route de la soie qui parie sur le développement des infrastructures et la cohérence des relations régionales.

Réponses aux questions – entre pragmatisme et vision d’avenir

1) Né à Rabat, vous avez une relation très particulière au Maroc. Dans un entretien donné au Huffington Post Maroc en date du 25 novembre 2014 vous vous déclarez en faveur d’une coopération accrue entre les pays du Maghreb en raison des réalités historiques, culturelles et géographiques qui vont dans ce sens. Après plus d’un demi-siècle après son départ d’Afrique du Nord, quelle politique étrangère la France doit-elle adopter vis-à-vis de cette région ? Par quels moyens notre pays peut-il favoriser cette union maghrébine ?

Naturellement il existe un espace commun et beaucoup de liens entre les pays de la région. Nous devons accompagner le développement du Maghreb. La France devrait renforcer et développer des projets communs avec chacun de ces pays. La dynamique d’intégration régionale serait sans nul doute profitable au Maghreb. Néanmoins Il est évident que cette dynamique est empêchée par la nature conflictuelle des relations entre l’Algérie et le Maroc. L’absence de commerce intramaghrébin condamne les économies de l’Afrique du nord à la souffrance. Sur le dossier du Sahara occidental, la diplomatie française et européenne ne joue pas le rôle de médiateur qu’elles devraient assumer. la France doit être en première ligne au côté de l’Espagne, l’Italie et le Portugal. Idem pour le cas de l’Algérie qui vit une période difficile de transition ; la France doit l’accompagner. Les initiatives à mener sont nombreuses : plan européen sanitaire pour l’Afrique du Nord, un renforcement de la coopération dans domaine scolaire et universitaire, des partenariats entre nos entreprises et les entreprises locales …. et pourquoi pas un Erasmus maghrébin ?

2)   Vous avez — lors d’un entretien sur Europe 1 en décembre 2016 —  affirmé que le conflit syrien est une guerre de position se jouant désormais à Alep et qui est le terreau d’une future bataille diplomatique.  Vous avez par la suite ajouté le 20 janvier que la guerre risque de pencher en faveur de ceux qui soutiennent le régime en place (Russie, Chine, Iran). La France se retrouve déjà isoler dans le processus de paix et est absente des négociations d’Astana. Quelle politique la France devrait-elle mener à présent en Syrie ? Quelles sont les leçons diplomatiques a tiré du conflit syrien ?

Le conflit syrien est d’autant plus complexe qu’il regroupe en réalité trois conflits : une guerre civile, une guerre régionale et une guerre d’hégémonie internationale. il y a des alliances et des contres alliances qui se font. À titre d’exemple la Turquie se retourne vers la Russie après une période de fortes tensions et une volonté assumer de renverser Bachar al Assad. Cela témoigne qu’une posture diplomatie est toujours susceptible de changements. En réalité, la stratégie de militaire française est secondaire dans le sens où elle  n’est pas un élément déterminant. L’attraction diplomatique quant elle est beaucoup plus déterminante : nous pourrions en faire davantage.  La diplomatie est un art vivant ; ce n’est pas l’art de prendre des postures morales.

« La diplomatie droit de l’hommiste » est une impasse : l’étique n’est pas une  posture diplomatique. À l’inverse la morale de l’action au service des peuples en est une. Mettre en place le plus tôt possible des corridors humanitaires, favoriser l’appui à des organisations locales capable d’offrir des secours … Nous étions omnibulés par une intervention militaire ce qui a rétrécis notre champ de vision.  Les russes ont été beaucoup plus pragmatiques : faire la guerre efficacement pour ensuite se présenter en hommes de paix.

3) Que pensez-vous de l’Union pour la Méditerranée créée par Nicolas Sarkozy en 2008 ? Quelle est votre retour critique sur cette initiative et quelle place ce projet peut=il occuper dans notre diplomatie ?

Sarkozy a le mérite d’être à l’initiative de ce projet qui relève du bon sens géopolitique. Aujourd’hui, nous avons toutes les raisons de reprendre ce dossier à la fois à des fins de vision d’avenir mais aussi dans une optique de sécurité régionale. Imaginez qu’il y ait une tragédie en Algérie dans les années à venir avec un afflux massif de population … L’actuelle tragédie des réfugiés qui meurent en Méditerranée doit nous rappeler de ne pas délaisser notre frontière maritime. Nous nous devons de créer les bases d’une solidarité de part et d’autre de la méditerranée. Le plan Juncker et ses 315 milliards d’investissements européens aurait pu allouer de grands moyens à ce projet. Toutefois l’Union pour la Méditerranée n’a pas été suffisamment ambitieuse. Inscrite dans un projet euromaghrébin, celle-ci aurait été beaucoup plus porteuse et intéressante. C’est, malheureusement, une belle idée gâchée par l’absence de concertation entre les différents acteurs étatiques et une trop faible allocation de moyens. Il n’en reste pas moins que cette union reste une idée neuve qu’il nous faudra reprendre.

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *