Les élections législatives turques : victoire ou défaite de l’AKP?

 

Par Thomas Ciboulet

Les élections législatives en Turquie défrayent la chronique : on parle d’une défaite de l’AKP, d’une victoire des Kurdes à travers le co-président du HDP Selahattin Demirtas, l’homme qui pourrait changer le pays. Pourquoi ces élections paraissent-elles si importantes? Quels sont les réels enjeux de ces élections législatives ?

Victoire ou défaite de l’AKP?

Le score de l’AKP (Parti de la Justice et le Développement, conservateur et musulman), 40%, reste une victoire avec un net avantage sur les autres partis, 25% CHP (Parti Républicain de Peuple, à tendance kemaliste), 16% MHP (Parti d’Action Nationaliste, à tendance ultra-nationaliste) et 13% HDP (Parti Démocratique des Peuples, parti des minorités, pro-kurde et pro-PKK). Ce score reste moindre face aux victoires répétées de la majorité absolue—depuis 2002—, toujours entre les mains du parti créé par Recep Tayyip Erdogan. On peut d’ailleurs rappeler que les dernières élections, municipales puis présidentielles, avaient laissé des doutes quant à la victoire de l’AKP, sur fond de crise notamment du parc Gezi et du célèbre le réseau de Fetullah Gülen. Le parti islamo-conservateur avait largement remporté la victoire, à 49%. Son influence a depuis quelque peu diminué tout en restant le principal leader du pays.

Pourquoi cette si large couverture médiatique? Pour des raisons constitutionnelles : Erdogan ne peut plus être Premier Ministre (chef d’Etat) et est actuellement Président de la République de Turquie. Il voulait modifier la constitution turque pour passer à un régime présidentiel et redevenir ainsi le chef de l’Etat. 49% de votes permettait d’obtenir plus des deux tiers à l’Assemblée (étant donné que les partis à moins de 10% ne sont pas représentés au Parlement), mais le score de 40% est insuffisant, et l’AKP n’a plus la majorité absolue au Parlement. Sans majorité à l’assemblée, il semble impossible qu’une telle mesure soit votée, et le régime va rester primo-ministériel.

De plus, si la victoire de l’AKP est incontestable, les représentants du parti ont bien compris le message des électeurs : la sympathie dont jouissait le parti jusque là n’est pas éternel. Certaines erreurs ont pu être commise, comme par exemple des supposées atteintes à la liberté d’expression, via la fermeture de Twitter ou bien encore à travers les menaces qui pèsent sur le quotidien Cumhurriyet. De plus, la corruption, déjà révélée avant les élections présidentielles et qui a amené à la crise entre Erdogan et Gülen, ne semble pas avoir diminué. Les ministres, inquiétés par cette crise, n’ont finalement pas été traduits en justice, tandis qu’Erdogan a été accusé d’offrir des voitures de luxe à des hauts dignitaires religieux, de construire des bâtiments officiels couteux et inutiles, et même d’avoir des toilettes en or (tout de suite démenti par le Président de la République de Turquie). Enfin, certaines de ses déclarations, notamment sur les femmes ou contre les « Occidentaux » et les « agents étrangers chargés de déstabiliser la Turquie » ne sont pas au goût de toute la société, dont une partie se sent profondément européenne et occidentale, milite pour les droits de l’homme et de la femme, et n’accepte plus « l’autoritarisme » de l’ancien Premier Ministre. Erdogan a d’ailleurs souvent été décrit comme divisant les citoyens turcs, division qui est en réalité bien antérieure à son arrivée au pouvoir, mais qu’il a contribué à accentuer. Ces élections peuvent donc permettre de se demander si ces treize années de pouvoir ne sont pas un échec.

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Source : Le Temps.ch

L’arrivée des Kurdes au Parlement

L’autre grand changement de cette élection est l’arrivée d’un nouveau parti au Parlement, le HDP, parti pro-kurde. Il est aussi souvent présenté comme parti des minorités et parfois comme parti pro-démocratie de façon peut être abusive car c’est considérer qu’il n’y a pas de démocratie en Turquie, pays où divers partis peuvent exister et être élu, mais où la liberté d’expression reste très limitée. Rappelons par ailleurs que le HDP a été la cible de très nombreux attentats (le chiffre de 200 est cité), pendant la campagne, faisant plusieurs morts et ayant probablement valeur d’intimidation sans que l’on sache vraiment qui en est l’instigateur.

L’arrivée de HDP est symboliquement très forte car elle montre que l’une des bases solides d’Erdogan a changé de camp : les Kurdes conservateurs. En effet, de nombreux Kurdes votaient en masse pour l’AKP, parti qui était bien plus ouvert aux minorités que les kémalistes ou les ultra-nationalistes, et qui représentait les valeurs religieuses islamiques. Le rapprochement historique d’Erdogan avec le PKK et son leader Abdullah Öcalan n’a pourtant débouché sur aucun acte concret, tandis que l’inaction d’Ankara contre l’Etat Islamique aux côtés des Kurdes de Syrie et d’Irak à Kobane a été très mal perçu pour la première minorité de Turquie (rappelons d’ailleurs que le PKK a largement participé à la guerre contre Daesh). Si les Kurdes nationalistes votaient traditionnellement pour les partis Kurdes, force est de constater que les plus conservateurs sur les valeurs religieuses ont préféré se tourner vers le HDP que de continuer à voter AKP.

 

La stabilité comme enjeu

Toutefois, cette victoire reste bien plus symbolique qu’autre chose, malgré la couverture médiatique qui peut en être faite. Hormis la réforme constitutionnelle qui n’aura pas lieu, l’AKP est dans une situation où elle devrait former une coalition. Il est bien entendu exclut pour le CHP de participer à un gouvernement « islamiste », et il est peu probable que le HDP accepte de s’allier avec Erdogan alors que sa base électorale regroupe principalement les déçus de sa politique.

Une alliance avec le MHP est possible mais il va être difficile de concilier les très fortes revendications nationalistes des « loups gris » avec la politique des islamo-conservateurs trop centrée autour d’Erdogan. Autrement dit, on ne sait pas si une coalition est possible, et si oui il est difficile de dire laquelle. Certains pourraient penser que l’arrivée d’un parti pro-minorité au Parlement prouve une volonté de plus de démocratie, de multiculturalisme ou de liberté d’expression de la part de la société turque. C’est possible, mais ceci reste à comparer avec les 16% des ultra-nationalistes du MHP, troisième force politique du pays, clairement contre les minorités (y compris les Turcs alévis) et dont le score a augmenté depuis les élections municipales de 2012. De grands changements politiques ne sont donc pas à prévoir pour l’instant tandis que le pays semble difficile à gouverner.

Un enjeu de taille se pose pour savoir si le pays pourrait rester stable. En vue d’une possible crise politique qui peut arriver, il faut ajouter qu’Erdogan devra abandonner la direction du parti. Cela implique donc d’arrêter la trop grande personnalisation de l’AKP, mais également trouver un autre leader charismatique. Ahmet Davutoglu, actuel Premier Ministre et ancien Ministre des Affaires Etrangères, semble le seul capable de prendre la relève mais ne bénéficie ni du charisme, ni même du soutien d’Erdogan qui l’a critiqué publiquement à plusieurs reprises.

Le fond de crise syro-irakienne est aussi très important, il a d’ailleurs été déterminant dans ces élections, avec la révélation de livraisons d’armes de la Turquie vers la Syrie. Si le gouvernement précise que ce fut pour les populations turkmènes locales, l’opposition n’hésite pas à mentionner l’aide aux islamistes. Est-ce que la position turque, particulièrement ambigüe sur le conflit à ses frontières, peut être maintenue? Rien n’est moins sur. Enfin, l’annonce de la « défaite » de l’AKP a vu les bourses turques perdre de la valeur, signe du manque de confiance des investisseurs internationaux si l’AKP venait à tomber. Le parti qui s’est construit sur les formidables taux de croissances des années 2000, auxquels il n’est pas totalement étranger ni entièrement responsable, semble être le gage de stabilité économique de la Turquie, stabilité économique qui commence à s’effriter. D’autant que le principal électorat de l’AKP reste la classe moyenne émergente de province conservatrice (contrairement aux citadins de l’ouest ouverts sur l’Europe), et que des échecs économiques pourraient entrainer une deuxième lourde sanction sur l’électorat du parti.

Il est bien sur trop tôt pour tirer la moindre conclusion sur l’avenir du pays. On peut seulement noter qu’aujourd’hui la Turquie repose en très grande partie sur l’AKP, et surtout sur Erdogan. Cette baisse relative du score écrasant des islamo-conservateurs a pourtant d’importantes conséquences, dont il est difficile de mesurer l’ampleur tant la situation est complexe.

Evolution électorale depuis 2011
Aux derniers élections législatives (2011), l’AKP avait 50% des voix, score en progression lors des Présidentielles de 2014 à 51%. La chute à 40% ne signifie donc pas une défaite mais implique un important changement, le parti n’est plus le seul leader et doit faire une coalition – déjà refusée par les trois autres partis. Le CHP est resté constant entre 2011 et 2015 avec environ 25% des suffrages, tandis que le MHP a connu une augmentation de 3 points, passant de 13% à 16%. Les deux partis s’étaient alliés pour les dernières présidentielles (avec d’autres partis, principalement nationalistes ou socialistes) autour du candidat Ekmeleddin Ihsanoglu. Demirtas, autrefois sous l’étiquette BDP n’avait obtenu que 9% aux dernières présidentielles. Sa base électorale est clairement au sud-est du pays, dans les régions majoritairement kurdes, tandis que les électeurs AKP sont surtout au centre du pays et le CHP recrute principalement à l’ouest. Le MHP n’a pas un ancrage territorial particulier, ce qui ne l’empêche pas d’effectuer de bons scores dans de nombreuses régions.
Ces élections marquent donc un changement assez radical, tant pour le score de l’AKP que pour l’arrivée des Kurdes au Parlement. Le changement est en revanche assez minime pour le MHP, et le CHP ne semble pas avoir profité de la (modeste) crise de confiance en l’AKP.

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