ENTRETIEN avec Pierre Vermeren: quelle solution au chaos libyen?

Pierre Vermeren est professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur au laboratoire IMAF. Ses deux derniers livres s’intitulent Le choc des décolonisations. De la guerre d’Algérie aux printemps arabe XIX-XXe siècle (Paris, Odile Jacob, 2015), et La France en terre d’islam, Religions et colonisation XIX-XXe siècles (Paris, Belin, 2016). Sowt al Arab a eu l’occasion de lui poser quelques questions sur le dossier libyen, qui semble au point mort depuis maintenant plusieurs années.

1 – Pouvez-vous nous faire un récapitulatif des événements depuis la chute du régime de Kadhafi ? Où en est la Libye aujourd’hui?

Après la chute des présidents tunisien et égyptien, un soulèvement populaire a éclaté en Libye contre Kadhafi à l’hiver 2011. Il a été rapidement pris en main en Cyrénaïque (Est du pays) par l’opposition endémique, à la fois régionaliste et islamiste. L’intervention occidentale du printemps 2011, soutenue par l’ONU et quelques pays arabes, devait protéger la population de Benghazi, mais elle entraîne la chute du régime et s’achève en traque, puis en liquidation, de Kadhafi, le 20 octobre 2011.

Un processus politique conduit aux premières élections libres et générales dans l’histoire de ce pays pour désigner une assemblée constituante. Elle élit le Congrès général national (CGN) le 7 juillet 2012, qui porte à sa tête une majorité nationaliste et révolutionnaire, tandis que les islamistes sont minoritaires, en dépit de leurs bons scores. Ce CGN, qui est livré à de véritables guerres politiques, échoue dans sa mission constituante, mais aussi dans sa mission de stabilisation du pays. Les gouvernements successifs qui dirigent le pays sont placés sous son contrôle, sans parvenir à reconstruire l’armée face aux milices, ni à empêcher la progressive paralysie de l’industrie pétrolière, ni le grignotage territorial et politique des islamistes (en majorité d’obédience Frères musulmans) dans l’ouest, ni à rétablir la sécurité dans le pays. Seul l’énorme pactole pétrolier permet de payer les fonctionnaires, les exilés (1 million en Tunisie) et d’importer les biens nécessaires.

Début 2014, face à cette paralysie, de nouvelles élections générales ont lieu, pour élire « l’Assemblée constituante libyenne » (ACL). Une nouvelle fois, les islamistes sont battus, mais ils refusent leur défaite, notamment au prétexte que le taux de participation a été très bas. Malheureusement, la nouvelle assemblée ne parvient pas à se réunir à Tripoli, et quitte l’ouest pour l’est, s’installant à Tobrouk (l’ancienne capitale royale), sous protection du puissant général Haftar, qui symbolise la permanence de l’armée libyenne, grâce au soutien égyptien. Mais à Tripoli, l’ancien Congrès général (CGN) reste en place, cette fois dominé par les islamistes, qui tiennent la capitale (celle-ci compte 1 habitant sur 3 du pays). Ces milices islamistes de Tripoli et de Misrata parviennent à en expulser les milices berbères des Zentan à l’été 2014.

Des deux chambres constituantes émanent deux gouvernements rivaux, dont celui de Tobrouk, qui bénéficie de la légalité et de la reconnaissance internationale. Toutefois, au vu des enjeux internes et régionaux, l’ONU nomme un représentant spécial pour sortir de la crise : pendant un an et demi, il organise, avec le soutien des puissances et des pays de la région, des négociations qui semblaient avoir abouti à la mi-décembre 2015, par l’accord de Skhirat (Maroc). Mais en mars 2016, le gouvernement Sarraj qui a été nommé ne parvient pas à rentrer dans le pays, plusieurs milices de Tripoli s’y refusant, de sorte qu’il faut encore négocier. Entre temps, l’Etat islamique en Libye s’est implanté, sur la côte orientale d’abord, puis au centre du pays, dans la région de Syrte. Il compterait, en mars 2016, 5000 hommes, souvent des étrangers arrivés par la mer, qui constituent à terme une menace mortelle pour le pays.

2 – La Libye peut-elle encore être considérée comme un Etat ? L’ « empire du vide des tribus » ne revient-il pas naturellement au galop après 50 ans de centralisme ?

Cet Etat existe en droit international, mais force est de constater qu’en dépit des multiples tentatives de reconstruction, il est aujourd’hui extrêmement fragilisé. Les fonctionnaires et les pensionnés sont toujours payés, ce qui est presque miraculeux, mais ça ne pourra pas durer indéfiniment. Déjà, les pensions versées à l’étranger ont été divisées par deux. Il existe aujourd’hui trois  gouvernements… et deux parlements. Dès l’été 2011, on avait parlé de menace d’éclatement du pays, car la Libye de Kadhafi, en dépit de son autoritarisme à tendance dictatoriale, n’a jamais vraiment conforté une unité nationale fragile. L’Etat de Kadhafi, la « République des masses », c’était un régime fragile, avec des centres et des instances de pouvoir décentralisées et démultipliées. M. Kadhafi, fils de la tribu des Ghadhafa, membre de la confédération Warfalla, n’a jamais renoncé aux structures tribales pour calmer les tentations séparatistes. Il a donc conforté le tribalisme et le régionalisme pour maintenir l’unité de son pays. Mais quand la contrainte et la peur ont disparu, les pouvoirs locaux dont ont émané des centaines de milices, ont pris le dessus. Les Libyens ne sont pas contre un Etat, d’ailleurs aucune région particulière n’a proclamé son indépendance, mais ils veulent un Etat faible, et donc impuissant. Nous en sommes là.

3 – Comment la Libye pourrait-elle achever sa transition ?

La priorité absolue et urgente est de parvenir à un gouvernement d’unité nationale, et au vote d’une constitution, sur une base qui sera à mon avis inévitablement fédérale, peut-être avec des parlements régionaux. Mais le commandement de l’armée doit être centralisé afin de reprendre la lutte pour le contrôle des frontières, en partenariat avec les voisins du pays qui sont dotés d’armées puissantes. Tant que le pays, qui compte des milliers de kilomètres de côtés et de rivages, sera une passoire ouverte à tous les vents de la Méditerranée, du Sahel et du Sahara, le pays sera en péril, car les salafistes et les djihadistes de tout poil entendent bien s’y implanter durablement. En outre, seule la sécurité pourra permettre à terme une reprise efficace de l’exportation pétro-gazière, seule à même de pérenniser les ressources de l’Etat. Mais cette reconstruction d’un Etat central, même faible, d’une armée et de forces de sécurité, avec la reconquête de pans entiers du territoire, nécessitent au préalable un accord politique, et alors seulement une assistance onusienne, européenne, maghrébine et égyptienne, en appui (qu’elle soit militaire ou administratif).

4 – D’où provient  l’enracinement de Daech en Libye ? Pourquoi cet intérêt stratégique de la part du califat autoproclamé pour ce pays ?

L’Etat islamique, alias Daesh, est une organisation extrêmement opportuniste, à l’affût de toutes les causes, de tous les groupes et de tous les individus qui pourraient (ou auraient intérêt/ou une raison particulière) de se radicaliser et de s’affilier à lui. Or la Libye est un morceau de choix… C’est le pays qui possède les plus grandes réserves pétrolières d’Afrique, qui est bien équipé, mais qui est aussi incontrôlable en l’état actuel ; il est situé aux portes de quatre pays ennemis jurés des islamistes (Algérie, Tunisie, Egypte et Tchad), à quelques encablures de l’Italie et au cœur de la Méditerranée, en lien direct avec le Sahel et le bloc Mali-Niger par la passe de Salvador… Tous ces avantages stratégiques au sein d’un pays grand comme trois fois la France, presque vide et livré à de très nombreux groupes de combattants, cela ne se trouve nulle part ailleurs. L’implantation à Syrte est judicieuse, car elle est située près des terminaux pétroliers au cœur du pays, dans une zone tribale hostile aux deux parlements (puisqu’il s’agit de la région de Kadhafi très mal traitée après la révolution), et ouverte sur la Méditerranée, ce qui permet : a/ de faire circuler librement armements, hommes et capitaux par la mer (notamment par la Turquie des Frères musulmans), ou en provenance du Qatar b/de faire commerce des migrants vers l’Italie, ce qui, à raison de 1000 dollars par tête, représente une source d’enrichissement énorme (800 000 personnes, c’est 800 millions d’euros) c/de menacer directement l’Italie ou des bâtiments de passage au large, puisqu’en l’état la Libye n’a pas de marine sur près de 2000 km de côtes d/de couper la Lybie en deux, ce qui peut aussi se retourner contre Deash s’il y avait deux fronts. Bref, il y a de très nombreuses raisons de s’installer en Libye, surtout si la victoire de Bachar et de l’Irak en Syrie obligeait à des transferts massifs de combattants vers l’extérieur.

5 – Comment expliquer l’insouciance de la communauté internationale et ce malgré l’urgence de lutter contre Daech et les autres mouvements terroristes ?

Je crois que la communauté internationale est tétanisée par ce qui se passe en Syrie, en Irak, puis en Turquie avec la crise des migrants. L’Amérique d’Obama s’est désengagée et a décidé de laisser la Méditerranée aux Européens, « les intérêts vitaux des Etats-Unis n’étant pas affectés ». Le retour de la Russie en Méditerranée se concentre sur la Syrie. L’Europe est en pleine crise politique et sécuritaire… Et finalement, seule l’Italie et la France sont vraiment concernées en Europe, mais les deux pays sont en pleine crise intérieure et s’essayent à des réformes complexes. Ils ont d’énormes problèmes financiers, d’autant que la France est déjà engagée sur de nombreux terrains (Barkane, Centrafique, Syrie, Irak, opération Sentinelle…), et que ses moyens sont tendus au maximum. La France et l’Italie seules n’ont manifestement pas les moyens d’intervenir à deux, elles ne le veulent d’ailleurs pas sans une coalition onusienne. Quant aux voisins, seule l’Egypte a l’air de participer activement aux côtés d’Haftar en Cyrénaïque… mais elle a aussi de nombreux fronts à surveiller. L’Algérie professe qu’elle veut un règlement politique sans ingérence, même si quelques opérations ont prouvé les limites de cet engagement. La Tunisie assiégée se barricade, et le Tchad lui-même est peut être engagé dans une crise de succession… Tout cela explique que la situation internationale que l’on connaît se perpétue, bien qu’elle ne soit pas tenable…

6 – Une nouvelle intervention internationale se profile-t-elle ? Si oui, dans quel cadre légal ? À ce propos quelles sont vos réactions à propos de l’aide secrète apporté par les militaires français sur le terrain ?

En dehors des interventions déjà en cours, plus ou moins ponctuelles, occultes ou anciennes, qu’en est-il ? Personne ne veut y aller sans le soutien de l’ONU. Or l’ONU ne peut pas y aller sans l’appel d’un gouvernement légitime : et justement, celui-ci fait défaut pour les raisons qu’on a dites… Et donc on attend. La seule chose qui pourrait précipiter une intervention serait une provocation très meurtrière de l’Etat islamique (sur un bateau, une côte européenne, sur un convoi massif de migrants…). Apparemment ils l’évitent en attendant de se renforcer, même si l’attaque contre la Tunisie à Ben Guerdane tend à démontrer leur impatience d’en découdre.

Autre élément, il ne faut pas penser que la Libye échapperait à des interventions extérieures… Depuis 2011, il est probable que des forces spéciales occidentales ont toujours été à la manœuvre, notamment dans le sud pour empêcher un déversement de forces et d’armes vers le Sahara malien (les Français surveillent Salvador), mais aussi vers le Tchad. D’ailleurs, c’est peut-être ces interventions discrètes, et récemment révélées dans le cas de la France, qui ont permis que ça ne dégénère pas en guerre civile. Pour l’instant chacun tient son territoire et ses trafics, mais il n’y a pas eu de grand mouvement de guerre et de conquête territoriale comme pendant la révolution (sauf pour Daesh peut-être)…

7 – Qu’en est-il du rôle des pays voisins ? Quelles sont leurs positions respectives ?

Pour l’Egypte, on sait qu’elle est engagée fortement aux côtés d’Haftar et de Tobrouk, car elle ne peut pas laisser son désert occidental devenir un deuxième Sinaï. Quant à l’Algérie, outre des opérations ponctuelles pour liquider ou capturer des terroristes, comme à la suite d’Aïn Amenas, elle intervient politiquement, mais elle peut aller beaucoup plus loin pour crédibiliser son offre, ayant largement les moyens d’intervenir militairement.

A ce stade, je pense que le Tchad peut stabiliser les Toubous dans le Sud-est, comme l’Algérie avec les Touaregs au Sud-ouest, même si c’est plus difficile… Quant à la Tunisie, elle se contente d’ériger un mur, ou plutôt un fossé de protection pour empêcher des incursions, si cela est possible…

8 – Quelle est votre intime conviction sur le cas libyen ? Avez-vous des hypothèses, des espoirs, des remarques à partager pour conclure cet entretien ?

Je crois que la résolution des conflits et la reconstruction du pays (dans une forme juridique à inventer) est dans les mains des Libyens. Seuls les chefs politiques et militaires peuvent faire une sorte de paix des braves, chacun ayant la perspective d’administrer sa ville, sa région ou sa tribu… Algériens, Marocains, Européens, ONU, tout le monde les y encourage. Mais la guerre devient un confort une paresse et une habitude. C’est une rente pour les chefs de guerre. Comment les faire changer d’opinion… Peut-être la perspective d’être ruinés, mais il y a encore des réserves… Ou la peur d’être colonisés par l’Etat islamique, mais pour l’instant on en est loin… Ou la perspective de voir le pays se déliter, mais cela aurait aussi des avantages, à condition de garder des puits de pétrole.

Je pense depuis le début que la chance principale de la Lybie reste sa richesse pétrolière (notamment parce que le pays est peu peuplé, et aussi parce que les champs de pétrole se trouvent au centre du pays). La Libye pourrait atteindre un niveau de vie  proche du Qatar ou des Emirats… Je ne sais pas si c’est enviable, mais ça fait réfléchir, et c’est j’espère ce qui emportera la décision quand les réserves de dollars viendront à manquer. Les Libyens n’ont pas besoin de se transformer en pilleurs, ils ont la richesse sous leurs pieds… Encore faut-il qu’ils l’exportent… Donc s’ils étaient rationnels, la réconciliation serait au programme… mais voilà, ce n’est pas le cas.

On n’en est peut-être pas loin, car les pressions internationales et régionales sur les acteurs sont très fortes, même si certains pays n’ont pas intérêt à la stabilisation. Ni l’Etat islamique, ni la Turquie, ni le Qatar voire l’Arabie n’ont vraiment intérêt, pour des raisons diverses, à ce que la paix et le retour à la normale s’imposent en Libye.

Mais il faut parier sur le succès de pressions amicales et continues face à la menace croissante de Daesh. Il risque à nouveau d’y avoir des morts, mais ce pourrait être pour la bonne cause si les milices l’emportent, et signent au préalable / ou à cette occasion un compromis politique, qui conditionne tout soutien extérieur massif… Le pire n’est jamais sûr, et il y a des raisons objectives de croire en une amélioration de la situation. Une certitude, ce sera long.

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