Fillon, la Realpolitik arabe

“Il faut frapper ensemble le fanatisme et il faut avoir l’audace de réfléchir ensemble à l’avenir du Moyen-Orient, dont les peuples paient très cher nos erreurs passées.”

   À quelques jours du premier tour des élections présidentielles, Sowt al Arab revient sur le programme de François Fillon concernant le monde arabe. Le surprenant vainqueur de la primaire de la droite et du centre propose un revirement stratégique complet pour la France, et notamment sur le dossier syrien. L’auteur de l’essai “Vaincre le totalitarisme islamique” veut en finir avec “l’esprit munichois qui transpire aujourd’hui”. C’est ainsi que la politique étrangère de Fillon se veut ferme et recentrée. Dans une tribune publiée le 24 novembre 2017, le candidat scande que la France doit savoir parler à tous les Etats, sans exception. Entre volonté de renouer avec le régime syrien et d’aborder avec toute franchise la responsabilité du Qatar et de l’Arabie Saoudite dans le financement du terrorisme François Fillon aborde le Monde Arabe au prisme de la problématique sécuritaire. Son pragmatisme ne semble guère freiner son ambition de “renouer avec le message universel de la France”.  Le candidat vendéen préféré par la communauté catholique fait ainsi de la défense des chrétiens d’orient une mesure phare de sa politique étrangère. À l’occasion d’un discours prononcé après la messe de Pâques, le député de Paris a d’ailleurs insisté sur la « nécessité pour la France de les défendre, pas seulement parce qu’ils sont des chrétiens mais parce qu’ils représentent au Proche-Orient la diversité ». De la realpolitik à l’indéfectible soutien qu’il porte aux chrétiens d’orient ; regards sur la politique étrangère arabe du candidat Les Républicains.

Collaboration avec le régime syrien et rapprochement avec l’Iran

“Je développerai des contacts avec tous ceux qui luttent contre la menace terroriste, y compris si nécessaire avec les autorités en place.” Proposition 9, politique étrangère

   Dès la primaire de droite, la question du rôle de la France dans la région du Proche-Orient a fait débat. Alain Juppé préconisait une lutte au sein de la coalition internationale, et refusait toute intervention au sol, ou encore d’alliances de circonstances avec des régimes ou groupes « déstabilisateurs » à l’image de l’Iran. François Fillon soutient quant à lui une vision diamétralement opposée. Pour l’ancien premier ministre, la France doit rétablir le dialogue avec Bachar al-Assad, avec « tous ses défauts » car la crise ne saurait être résolue sans l’intégrité de son régime. Cette idée rompt  totalement avec la politique actuelle de la France qui mise sur la dénonciation des crimes du régime alaouite et sur le soutien politique aux rebelles syriens. Plus qu’un dialogue, Fillon admet même dans certains de ses discours vouloir maintenir au pouvoir le président syrien, dans un souci de protection des minorités, et notamment la minorité chrétienne. « En cas de chute du régime, ce sont les sunnites qui prennent le pouvoir, et s’ils le prennent, pour les chrétiens, c’est la valise ou le cercueil. ».

   Un tel revirement politique impliquerait alors deux conséquences. Tout d’abord, l’acceptation d’un dialogue ouvert avec la Russie, soutien vital du régime syrien. Par la suite, un rapprochement avec l’Iran et ses alliés du Hezbollah, tous deux alliés de Bachar al-Assad. Dans la huitième proposition de son programme de politique étrangère, le candidat rompt avec l’endiguement de l’Iran : “l’Iran est une puissance régionale incontournable, à condition qu’elle respecte l’accord nucléaire et joue son rôle de stabilisateur régional”.  En sus, le candidat a félicité le régime des mollahs dans leur lutte contre le terrorisme. Cette position de rupture s’inscrit également dans la volonté de propulser les entreprises françaises dans le juteux marché iranien. Lors d’un entretien donnée à la revue internationale et stratégique le député de Paris s’est prononcé en faveur d’un dialogue entre les deux poids lourds régionaux : “la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran est meurtrière pour tous. Au-delà de la question nucléaire iranienne, le rétablissement des relations avec Téhéran et son retour sur la scène internationale devraient déboucher sur un dialogue avec Riyad. Tant que ces deux puissances se défieront, l’Orient est voué à demeurer la poudrière du monde.”

   Le candidat LR a toutefois rectifié le tir au début du mois de janvier sur RMC en déclarant qu’il ne souhaitait pas le maintien de Bachar al-Assad au pouvoir et que « Bachar al-Assad est un dictateur, c’est un manipulateur et j’attire l’attention des médias français sur le fait qu’il n’est pas forcément indispensable de se prêter aux manipulations de Bachar al-Assad ». Néanmoins, il insiste toujours sur la mise en place d’un dialogue avec Damas, dans le but de mettre un terme à la guerre civile syrienne, mais surtout de lutter contre la montée de Daech dans la région.

   Pour Fillon, la France a été mise de côté dans la lutte pour la paix, la sécurité et la stabilité dans la région, et se doit de récupérer cette place de meneuse qui lui revient. Cela passe selon lui par l’affirmation d’une politique française claire et assumée, pour le candidat LR, la France doit reprendre les devants : « Nous avons été mis hors-jeu sur la scène diplomatique : à l’été 2013, abandonnés en rase campagne par les Américains et les Britanniques et humiliés lorsque nous avons voulu attaquer seuls Bachar Al-Assad ; et aujourd’hui, mis de côté par les Américains et les Russes, qui ne nous associent plus à leurs discussions. Remettons notre pays au centre du jeu. »

   La reprise du dialogue avec le régime syrien voire la réouverture de l’ambassade française à Damas se profile en cas de victoire du candidat. La récente polémique à propos de Fabienne Blineau, candidate à l’investiture des Républicains pour les sénatoriales et soutien de François Fillon, renforce les preuves d’une volonté de normaliser à terme le dialogue avec le régime syrien. Cette dernière s’est affichée sur les réseaux sociaux avec l’épouse du responsable du programme d’armes chimiques syrien.

Palestine/Israël : Accompagner la solution à deux états

   Dans la droite lignée de la diplomatie gaullienne et du quinquennat socialiste, François Fillon s’engage dans son programme écrit : “Je ferai tout pour faire émerger la solution des deux Etats, dans le respect absolu de la sécurité d’Israël et du droit des Palestiniens à vivre dans un Etat reconnu”. Dans un entretien donnée au site Elnet le candidat avait réagi à la conférence de Paris organisée sous l’égide du Quai d’Orsay afin de relancer la solution à deux états : “les Palestiniens ont légitimement droit à un État. Israël doit également voir respecter son intégrité territoriale et sa sécurité. Les négociations menées depuis quelques années ont été un échec. L’idée d’organiser une conférence sur la paix à Paris sans les parties au conflit n’avait aucun sens. Je suis contre une reconnaissance unilatérale mais pour le dialogue et la volonté commune de parvenir à une solution territoriale. Je m’impliquerai personnellement. Il faut une coordination avec l’Union européenne et les États-Unis, un agenda de négociation pragmatique pour restaurer un minimum de confiance entre les parties.”  L’ancien premier ministre reste donc très nuancé et consensuel ; aucune reconnaissance unilatérale n’est à envisager. Sur la question du boycott de produits israéliens, Fillon se fait beaucoup plus ferme et incisif. Invité à la réunion des Amis du CRIF pour prononcer une allocution, Fillon condamne cette pratique : “le boycott est contraire aux règles qui sont les nôtres, je condamne le BDS et les appels au boycott”.

Lutte contre le fondamentalisme islamique

   La pierre angulaire de la politique étrangère arabe voulue par Fillon reste la lutte contre le fondamentalisme islamique qu’il juge dangereux à la fois sur le plan interne et externe à la France. Les concessions faites à la Russie et aux régimes dictatoriaux valent la peine à condition de vaincre ce  “totalitarisme”. L’éradication de Daech est ainsi une priorité des plus urgentes pour le candidat de droite. Face à cet “ennemi numéro 1”, François Fillon juge qu’il faut désormais travailler dans une large coalition internationale avec la Russie et l’Iran. Ce dernier prévoit aussi bien des mesures internationales que nationales. Dans un entretien donné à Atlantico le député de Paris va jusqu’à comparer Daesh aux Nazis : “Je veux démontrer que nous ne sommes pas confrontés à une menace ponctuelle, passagère, mais qu’il s’agit d’un mouvement puissant, visant à prendre le contrôle d’une grande partie du monde avec des méthodes et une idéologie totalitaires, voire une tentation génocidaire, à l’encontre des chrétiens d’Orient, des juifs qu’ils veulent expulser d’Israël. Et ce mouvement totalitaire est en train de créer les conditions d’un affrontement que je qualifie de risque d’une troisième guerre mondiale.” Dans l’optique de rompre avec une diplomatie trop morale, le candidat n’a également pas épargné ceux que l’opinion publique soupçonne de financer le terrorisme et fondamentalisme. Lors de son récent meeting à Lyon en avril 2017 le candidat lance : “Faut-il être fou pour préférer assommer les fortunes françaises que de se rouler par terre devant les fortunes du Golfe.”

   Loin de se contenter de simples piques, Fillon prévoit une fois élu d’engager un dialogue franc avec l’Arabie saoudite et le Qatar, en ce qui concerne plus particulièrement l’appui, direct ou indirect, au fondamentalisme islamique (proposition 10 de politique étrangère). Quelques mois auparavant, il estimait que l’Arabie Saoudite “n’est certainement pas notre alliée” et que le royaume était “à l’origine de la montée de l’intégrisme au sein de l’ensemble de la communauté musulmane mondiale avec le wahhabisme.”. En décembre dernier le chef de file de la droite avait même refusé de rencontrer le prince héritier Mohamed Ben Salman. À l’instar des autres candidats, Fillon se garde bien d’indiquer des mesures précises à l’encontre de ces pays. Premier ministre, celui ci se gardait bien de critiquer ceux qu’il considérait comme partenaires d’affaires. « Les liens qui unissent la France avec l’Arabie saoudite n’ont cessé de se renforcer. Sur le plan politique, ce partenariat s’exprime par les concertations très étroites sur le contexte régional », avait-t’il assuré lors d’une visite dans le royaume des deux mosquées sacrées en février 2011. Le chef du gouvernement avait par ailleurs affiché la « détermination » de Paris à « franchir un nouveau cap ». Alstom et la SNCF sont « totalement mobilisées pour décrocher le contrat » sur le projet de TGV Jeddah-La Mecque-Médine, estimé à 10 milliards d’euros, faisait-t’il valoir. Comment François Fillon compte-t’il donc concilier diplomatie économique et attitude de fermeté ?

Priorité à l’Histoire

   Pour “renouer avec le message universel de la France”, le député de Paris annonce à sa 17ème proposition : “Je renforcerai les liens si particuliers qui nous unissent aux pays de la rive sud de la Méditerranée, à commencer par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie mais également Israël, l’Égypte ou le Liban.”.   Le candidat affirme dans le même temps veiller à soutenir et développer la francophonie ; le Maghreb ne disparaît pas donc l’imaginaire politique de Fillon. À ce propos, la victoire de l’ancien premier ministre aux primaires de novembre dernier a fait l’objet de vives critiques de la part des autorités algériennes. Son premier cercle contiendrait de nombreux pro-harkis comme en atteste la présence dans son staff de campagne de Sarah Boualem, élue LR à Marseille et petite-fille de Saïd Boualem ; porte-parole des harkis rapatriés en France en 1962. Sa porte parole Valérie Boyer avaient par ailleurs dénoncé dans une question soumise le 16 février 2016 au Ministère des affaires étrangères  « les pressions que subissent les militants démocrates amazighs et plus particulièrement kabyles en Algérie ». Les postures fermes vis à vis de l’Islam, souvent qualifiées d’islamophobes, sont tout autant des facteurs d’inquiétudes pour les pays du Maghreb et les français qui y sont originaires.

   Malgré son envie de diplomatie réaliste visant à favoriser les intérêts français dans le Monde Arabe François Fillon donne priorité aux centres d’implantation historique de la France. La sécurité du Liban doit ainsi être privilégiée. Jérôme Chartier, envoyé spécial du candidat au Liban pour rencontrer les responsables politiques de la scène locale, a ainsi affirmé le 15 avril lors d’une réunion publique : “Une France grande et indépendante est une France bonne pour le Liban et pour les Libanais”.

   La priorité donnée à la protection des Chrétiens d’Orient laisse apparaître le coeur du projet de politique étrangère arabe de François Fillon : une ligne résolument inspirée du général de Gaulle qui se matérialise par l’ambition de faire de la France une force d’équilibre n’oubliant pas son histoire millénaire et son passé chrétien.

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