Finance islamique: enjeux et potentiel

Par Khaoula Ammari

Avec plus de 2000 milliards de dollars à son actif, les perspectives de développement de la finance islamique ne cessent de s’élargir. Outre les pays pétroliers du Golfe qui détiennent 25% des parts de marché selon une analyse de Standards and Poor’s (S&P), les banques islamiques partent à la conquête des pays de l’Afrique arabe tels que l’Egypte, la Tunisie et le Maroc. Le dynamisme de cette finance éthico-morale ne semble pas avoir été freiné par la crise des subprimes, d’autant plus que les premières institutions financières islamiques ne virent le jour qu’un demi-siècle auparavant. En effet, ce n’est qu’à partir des années 1960 que l’ébauche d’un système bancaire où Islam et développement économique seraient compatibles fut créée. Néanmoins, des modes de financement obéissant aux lois coraniques existaient déjà au temps du Prophète, notamment pour financer les caravanes et le commerce de longue distance.

   C’est en 1962 à Mit Ghamr, une localité agricole située au nord de l’Egypte qu’un certain Ahmed Al Najjar a fondé les caisses d’épargne rurales de Mit Ghamr (CRMG), qui venaient en aide aux petits investisseurs agricoles des villages et villes moyennes égyptiennes en collectant leur épargne, puis en la redistribuant sous forme de crédit, tout en prenant soin d’exclure toute pratique d’usure ou d’intérêt (l’Islam réfutant les gains générés par les intérêts). Le modèle de Mit Ghamr sera repris par les pays du Golfe durant les années 1970, dans un contexte de flambée des prix de l’or noir et de l’émergence des pétrodollars. Suite à la création de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) regroupant l’intégralité des pays musulmans, est lancée en 1974 la Banque Islamique de Développement (BID) basée à Djeddah, en Arabie Saoudite, et ayant pour ambition d’être une banque mondiale pour les pays musulmans. C’est donc d’abord dans une optique de justice sociale que le système financier islamique est imaginé, marquant l’éveil de l’islam politique et social. Un an plus tard, c’est l’islam financier qui est né avec la Dubaï Islamic Bank, première institution financière islamique privée. Les banques participatives se multiplièrent partout dans le Moyen-Orient et principalement dans les capitales arabes, notamment à Kuwaït City, à Manama et à Amman.

   Aujourd’hui, ce sont plus de 250 banques et établissements financiers conformes aux enseignements de la charia qui opèrent dans la majeure partie du golfe Arabo-persique, dans l’Asie musulmane, mais également du côté de l’hémisphère occidental. En effet, de plus en plus de pays européens sont séduits par cette alternative à la finance traditionnelle moins risquée, et au potentiel prometteur grâce à une diaspora musulmane croissante. En 2014, le Royaume-Uni émet l’équivalent de 323 millions de dollars en sukuk, le synonyme islamique des obligations financières, ce qui amena de nombreux pays comme la France à aménager leurs normes juridiques et fiscales afin d’attirer les investisseurs du Moyen-Orient.  La force de ce secteur financier en émergence réside dans le cadre religieux qui délimite son champ d’action, et qui repose sur 5 principes fondamentaux :

  • L’interdiction de la ribâ, correspondant à la pratique du taux d’intérêt et de l’usure (prêt à un taux d’intérêt abusif). En effet, la finance islamique considère que toute rémunération d’argent placé en banque dépend du rendement de l’actif financé.
  • L’interdiction du gharar, ou d’une vente dont les détails ne sont pas connus avec certitude, engendrant un risque excessif. Un contrat doit donc porter sur des éléments certains et non aléatoires. Ce type de transaction inclut notamment la spéculation, activité qui consiste à anticiper les évolutions du niveau des prix afin d’en tirer profit.
  • L’interdiction du maysir, soit le fait d’investir dans des activités illicites et prohibées par l’Islam, à savoir le domaine pornographique, l’alcool, les jeux de hasard, l’armement etc… puisque ce sont des secteurs à forte spéculation.
  • Le partage équitable des bénéfices et des pertes entre les différentes parties d’une transaction.
  • Tout financement doit être adossé à un actif réel et identifiable, afin d’éviter toute déconnexion entre la sphère économique réelle et la sphère financière, ainsi que la formation de bulles spéculatives.

   Répondant aux impératifs de la religion musulmane, la finance islamique s’est démarquée par sa résistance à la crise économique de l’automne 2008, qui a dévoilé les limites du système financier conventionnel régi par un capitalisme avide de profit. Parce qu’elles n’étaient pas exposées aux titres financiers toxiques et à forte spéculation, les banques islamiques se sont épargnées des conséquences désastreuses de la crise, grâce au partage mutuel des risques entre la banque et ses clients. Alors qu’un client ayant contracté un crédit hypothécaire auprès d’une banque conventionnelle supporte seul les risques liés aux évolutions futures de la conjoncture économique et aux fluctuations de la valeur du bien immobilier dont il devient propriétaire, c’est la banque islamique qui s’approprie le bien et sa responsabilité dans le cas d’une murabaha. Les stricts préceptes dirigeant la finance islamique permettent aux produits financiers qu’elle propose de se rattacher à l’économie réelle, et à plus grande échelle, cela empêcherait tout débordement irraisonné et hors-de-contrôle dont est victime le secteur financier aujourd’hui. Car malgré les performances plus qu’encourageantes de la finance islamique, elle reste peu développée au sein même du monde arabe.

   La baisse des prix du pétrole ayant résulté en un recul de 22% des émissions de sukuks dans les pays du Conseil de Coopération du Golfe (Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unies, Koweït, Oman et Qatar), est en partie responsable du ralentissement de la finance islamique dans la péninsule arabique. Mais le principal frein à l’élargissement de son efficacité reste le manque de documentation concernant cette industrie. Selon une étude menée en 2013 par des économistes de la Banque Mondiale (Demirgüc-Kunt, Klapper et Randall), moins de 50% des adultes en Algérie, au Maroc, en Tunisie, et en Egypte sont au courant de l’existence d’un modèle financier compatible avec la charia. La quasi-absence d’éducation financière de la population musulmane, principale clientèle visée par les banques islamiques, contribue à réduire la compétitivité de celles-ci face à leurs homologues traditionnels alors même que la finance islamique semble être un précieux outil favorisant l’intégration financière du monde arabe. Avec seulement 18% des adultes détenant un compte dans des institutions financières, la région MENA (qui englobe le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord) arrive en tête du classement mondial du taux de non-bancarisation des ménages selon des statistiques de la Banque Mondiale et dans cette part, 12% des personnes interrogées justifient ce choix par des motifs religieux. Le manque de ressources financières et la pauvreté dont souffre 17% de la population du monde arabe constitue également un rempart contre l’inclusion financière. En s’adressant exclusivement aux segments défavorisés de la population musulmane, la microfinance islamique participe d’une part à l’intégration bancaire et financière des habitants les plus démunis en leur fournissant des crédits vitaux tels le Qard al Hassan qui est un prêt subvenant aux besoins de court terme, ou encore le Takaful qui est une assurance mutuelle contre les accidents de la vie. Elle remplit d’autre part l’objectif social de l’Islam de venir en aide aux plus vulnérables. Ce créneau demeure toutefois au stade embryonnaire puisque la finance islamique représente moins de 1% de la sphère de la microfinance, et le seul pays du monde arabe qui concentre cette activité est actuellement le Soudan. Une impulsion gouvernementale est par conséquent nécessaire à l’essor de ce secteur dont l’avenir est porteur d’espérances, plus particulièrement en ce qui concerne la lutte contre l’insécurité alimentaire dans les pays déchirés par la guerre tels la Somalie, la Palestine, ou encore la Syrie.

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