Irak: quelles perspectives pour l’après Daech?

Par Yanis A.

Le 9 décembre 2017, le Premier ministre irakien, Haider al-Abadi, proclamait la victoire du gouvernement et de ses alliés après trois ans de combats contre l’Etat islamique qui a menacé l’intégrité territoriale de l’Etat irakien en occupant plus du tiers de son territoire. En effet, l’EI s’était emparé, lors de son offensive éclair en 2014, de la quasi-totalité des régions sunnites dans l’ouest, le centre et le nord du pays. Cependant, l’Irak doit désormais faire face aux problématiques d’après-guerre, d’autant plus que des résidus terroristes restent présents. En mai 2018, les élections législatives permettront de revitaliser la démocratie irakienne bien que l’influence iranienne reste réelle ne doit pas être sous estimée lors de la reconstruction politique.

La guerre face à l’Etat Islamique est-elle réellement terminée ?

Si la défaite militaire de l’Etat islamique marque un tournant dans la lutte contre le jihadisme dans la région, la coalition internationale n’a pas atteint tous ses objectifs. En perdant la totalité de ses territoires en Irak, l’Etat Islamique redevient une organisation clandestine et s’apprête à réemployer les modes opératoires classiques du terrorisme. Il possède encore certaines caches, de nombreux dépôts d’armes, mais également des hommes dévoués. La traversée du désert de l’organisation ne sera pas une partie facile pour le gouvernement irakien qui peine à consolider son pouvoir dans un pays divisé entre chiites, sunnites et kurdes.

Le jour même de la proclamation du Premier ministre irakien, les forces pro-gouvernementales ont annoncé avoir tué dix kamikazes de Daech qui se sont réfugiés dans un tunnel près de Kirkouk. L’armée irakienne a d’ailleurs annoncé son intention de nettoyer la vallée Wadi Houran dans la province d’Al-Anbar où les combattants de l’EI se sont réfugiés.

De plus, la doctrine défendue par l’EI continue de séduire dans les régions arabes sunnites, notamment à Falloujah, à Ramadi et Tikrit, où elle a réussi à rallier ceux qui regrettaient le régime de Saddam Hussein et ont été marginalisés par les pouvoirs kurde et chiite depuis le début des années 2000.

En reprenant les dernières positions contrôlées par Daech, l’armée irakienne et les combattants de Hachd al-Chaabi, la Mobilisation populaire, composée principalement de milices armées politico-religieuses chiites, s’imposent comme les vainqueurs de ce conflit et apparaissent donc les plus légitimes à se maintenir au pouvoir au nom de la stabilité et de la paix. Néanmoins, au lendemain d’une guerre qui a, une fois de plus, divisé de manière profonde les Irakiens, l’ordre interne et l’unité du peuple semblent durablement ébranlés.

Ordre interne, milices chiites et populations sunnites

Si la participation des milices de la Mobilisation populaire dans le combat contre l’EI a suscité l’engouement des opposants à Daech, elle a également engendré de l’inquiétude. Le gouvernement irakien doit désormais affirmer son autorité face à ces milices, composées d’environ 140 000 hommes, qui lui ont servi de bras armés pendant cette guerre. Ces milices ont principalement protégé la capitale et les villes saintes chiites,  là où l’armée était en déroute. Selon le porte-parole du mouvement, Ahmed Al-Assadi, les pertes s’élèveraient à 8000 morts et 14 000 blessés.

Cependant, ces actes de bravoure sont entachés par les nombreuses exactions commises à l’encontre des populations sunnites du pays, et les accusations de pillages. Ces milices ont connu leur genèse durant la guerre Iran-irak (1980-1988), telle que la milice Badr, lorsque Téhéran a décidé d’inciter bon nombre de chiites irakiens à rallier la cause du Croissant chiite contre leur propre état, leur propre nation, ou encore lors de l’invasion américaine de 2003, en apportant leur soutien aux américains pour faire tomber le Président Saddam Hussein.

Le Premier ministre irakien, Haider al-Abadi a plusieurs fois vu son autorité bafouée par les chefs de milices, tel que le chef adjoint de la Mobilisation populaire, Abou Mahdi Al Mohandes, qui était d’ailleurs inscrit sur la liste antiterroriste américaine pour avoir participé à l’attaque des ambassades de France et des Etats-Unis au Koweit en 1983, ou encore le chef de la milice Badr, Hadi al-Ameri, tous deux guidés sur le champs de bataille en Irak par Ghassem Soleimani, général iranien de la force al-Qods. Durant cette guerre face à l’EI, ces milices ont défié l’autorité du pouvoir central en privilégiant certaines batailles à d’autres pour des raisons religieuses, notamment de défense des zones chiites, pour in fine étendre leur influence dans la région.

Mickael Knights, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, a par ailleurs affirmé que le chef adjoint de la Mobilisation populaire se servait du budget national (1.63 milliards) qui leur est alloué, afin d’étendre le pouvoir militaire et financer différentes milices chiites.

Se pose maintenant la question de la légitimité populaire en vue des prochaines élections, puisqu’il est essentiel de remarquer que ces milices entendent bien être représentées aux législatives de 2018 pour conquérir le pouvoir politique. Le 14 décembre, les chefs des milices Badr et la Ligue des vertueux, Hais al-Ameri et Qaid al-Khazali, ont affirmé qu’ils se sépareraient de leurs branches armées afin de respecter les règles du scrutin qui interdit aux partis politiques d’avoir une milice armée.

« L’opinion générale est qu’elle reste une force indépendante sous l’autorité du premier ministre. Il y a une volonté d’en limiter le nombre de combattants et de réorganiser la chaîne de commandement », a avancé  Hakim Al-Zamili, le président de la commission parlementaire de défense et sécurité, proche du dignitaire chiite Moqtada al-Sadr.

Si l’on s’en tient à ces mots, nous sommes en droit de nous poser la question suivante : cette déclaration n’est-elle pas un moyen d’affirmer que l’indépendance de la Mobilisation populaire serait la meilleure des solutions, à l’instar des gardiens de la révolution iranienne ?

A l’heure des règlement de comptes d’après-guerre, les Sunnites sont les premières victimes. Des yezidis auraient massacrés 52 civils sunnites. Human Rights Watch a annoncé que le 4 juin 2017 “des forces yézidies ont détenu puis apparemment exécuté des hommes, des femmes et des enfants de huit familles qui fuyaient les combats entre l’EI et les unités paramilitaires de la Mobilisation populaire à l’ouest de Mossoul “. Cet acte est considéré comme une vengeance contre des tribus sunnites qui sont accusées de s’être alliées à l’EI durant la guerre.

Les Sunnites se retrouvent de facto écartés du jeu politique, dispensés d’une représentation digne qui porte la voix d’une population qui s’est vue imposer le soutien aux milices chiites, en ayant conscience du risque politique future, ou le soutien aux combattant de l’Etat islamique qui s’étaient présentés en libérateurs de la communauté sunnite mise de côté et humiliée depuis la chute du Président Saddam Hussein.

Un rapprochement avec l’Arabie Saoudite

Depuis l’invasion du Koweit en 1990 par Saddam Hussein, les relations irako-saoudiennes étaient au point mort, et cette situation s’était prolongée suite à la prise du pouvoir par les chiites soutenus par l’Iran. Voyant une configuration régionale susceptible de tourner en la faveur du Monde arabe sunnite, l’Arabie Saoudite est entrée en jeu ces derniers mois afin de soutenir ce pays considéré frère, impliqué dans une lutte régionale historique entre le Monde arabe et le Monde perse, et dans laquelle la communauté sunnite est en danger.

Téhéran s’est proposé en premier pour participer à la reconstruction de l’Irak. Sa reconstruction, mais également celle de la Syrie, seront un moyen d’étendre de manière définitive l’influence iranienne dans la région. Lors de la reprise de Mossoul,  le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale (CSSN) Ali Shamkhani, dans un message adressé à M. Abadi et à l’ayatollah irakien Ali al-Sistani, avait annoncé que “Le gouvernement, les forces armées et la nation d’Iran (…) sont prêts à apporter leur aide aux déplacés et blessés et pour la reconstruction des villes et des infrastructures”.

Par le biais de la bonne entente Etats-Unis-Irak, Mohamed Ben Salmane entend rétablir une diplomatie apaisée avec l’Irak. En août dernier, l’Arabie Saoudite a rouvert le poste-frontière d’Arar et a fait un don de dix millions de dollars destinés aux réfugiés irakiens. Riyad a également promis de lancer la réouverture de l’oléoduc qui relie l’Irak à la mer Rouge, et les compagnies aériennes saoudiennes ont repris depuis octobre leurs liaisons avec Baghdad. En novembre, l’Arabie Saoudite a envoyé son nouvel ambassadeur en Irak.

Le 22 octobre 2017, le Roi Salmane et Haider al-Abadi, en la présence de Rex Tillerson, ont mis en place le Conseil de coordination conjoint pour les relations bilatérales ; une organisation principalement axée sur la lutte antiterroriste et la reconstruction de l’Irak. Les deux parties ont également signés différents accords d’ordre économique, tels que la constructions d’autoroutes et de ports en Irak.

C’est grâce à cette lutte contre le terrorisme, le réengagement américain sur la scène irakienne, et bien évidemment l’accession au trône de Salmane et de son fils Mohamed ben Salmane, que les deux pays espèrent concrétiser leur tentative de rapprochement. En effet, le Premier ministre irakien, de par ses positions nationalistes, et sa volonté de débarrasser l’Irak du joug iranien, a tenté de se rapprocher de Riyad pour des raisons politiques puisque l’Arabie saoudite exerce une réelle influence sur les tribus arabes sunnites en Irak, mais également économique étant donné que l’Irak a besoin de cent milliards de dollars afin de reconstruire les régions sunnites dévastées par la guerre et in fine aboutir à une réconciliation nationale.

L’Arabie Saoudite a compris que son soft power et ses investissements en Irak pourraient  peser bien plus efficacement sur le pays qu’un renversement brutal du pouvoir au profit d’un état plus démocratique où les sunnites pourraient jouer leur carte. La quasi-inexistence d’interlocuteurs sunnites pousse les dirigeants saoudiens à se tourner vers les groupes politiques les moins soumis à Téhéran, tel que l’actuel Premier ministre irakien. Sachant qu’elle ne peut écarter définitivement l’Iran de la scène politique irakienne, l’Arabie Saoudite ne cherchera pas la confrontation directe avec l’Iran en Irak, et préfère profiter de l’occasion qui lui est donnée pour participer autant qu’elle le peut à la reconstruction de l’Irak et la revalorisation des populations sunnites. En s’impliquant davantage en Irak, le royaume arabe saoudien permet dans une certaine mesure aux Etats-Unis de maintenir ses positions en Irak, notamment ses troupes, mais aussi de réduire l’influence iranienne dans un contexte de guerre froide arabo-persane.

Les enjeux des prochaines élections seront donc décisives pour les prochaines années en Irak. La question des milices est centrale  :  « Les Saoudiens veulent des assurances sur l’avenir des milices chiites [liées à l’Iran], sans savoir ce que cela doit être exactement : leur désarmement? Leur marginalisation politique? », a avancé Kenneth Pollack, chercheur à l’American Entreprise Institute.

Outre la nécessité de combler le vide sécuritaire, la corruption se présente aussi comme un réel fléau en Irak, qui se trouve parmi les dix pays les plus corrompus au monde selon Transparency International. Haider al-Abadi a affirmé à ce sujet que la lutte contre la corruption serait “le prolongement naturel des opérations” militaires, parlant d’une “bataille à laquelle tout le monde doit participer”.

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