Julien Rochedy : “La Syrie mérite de survivre”

Dans un contexte où le conflit syrien ne cesse de faire couler l’encre et le sang, l’équipe de Sowt Al Arab à tenu à vous offrir le témoignage dissonant de Julien Rochedy. Connu pour ses anciennes responsabilités au Front National – parti dont il a claqué la porte en octobre 2014 – et ses réflexions politiques ce jeune entrepreneur a eu l’occasion de se rendre à plusieurs reprises en Syrie. Son reportage Syriennes—disponible en bas de page— où il filme la vie de femmes à Damas en temps de guerre vient de rencontrer un étonnant succès. Si son franc parler peut en irriter plus d’uns il n’en reste pas moins que Julien Rochedy pointe du doigt les incohérences du discours médiatique. Nous vous présentons ici l’entretien résultant de notre entrevue.

Julien Rochedy, ton intérêt pour la Syrie peut en choquer plus d’un. Ancien directeur du Front National de la Jeunesse et souvent étiqueté “identitaire” ton engagement sur ce conflit moyenoriental ne semble pas naturel. Comment expliquestu ton affection particulière pour ce dossier ?

Je ne m’en rendais pas compte que cela pouvait paraître paradoxal … J’ai toujours été très ouvert aux relations internationales. J’ai obtenu un master dans cette spécialité et mon passage au Front National m’a permis d’accentuer cet intérêt. Jeune, j’ai eu la chance de me rendre en Serbie puis en Russie et, aujourd’hui, des pays comme l’Iran et l’Algérie suscitent mon engouement.  À dire vrai, tout ce qui est assimilé au “camp des méchant“ ou au “mal absolu” m’intéresse. Dans cette configuration, j’ai toujours pu m’apercevoir que la situation était beaucoup plus complexe que ce que l’on pouvait entendre de par chez nous, en particulier en se rendant sur le terrain. Mon intérêt pour la Syrie résulte d’une expérience personnelle. Dans un premier temps, j’ai pu m’y rendre dans le cadre d’une délégation parlementaire en mars 2016 ce qui a été l’occasion de rencontrer le président Bachar al Assad ainsi qu’un certain nombres d’officiels. Je suivais déjà le conflit de très près et m’opposais vivement à une intervention occidentale. Lorsque l’on me présente une situation de manière manichéenne je ne renonce jamais à me poser des questions sur la réelle version des faits.  À partir de ce premier voyage, j’ai pu me rendre compte que la situation était bien plus complexe qu’il n’y paraît. Toute position moralisatrice ne résistait pas à ce que j’avais pu voir de mes yeux. Évidemment, les détracteurs répondront que j’avais “vu ce que le gouvernement voulait que je vois” … Le problème étant que j’y suis reparti dans un cadre privé avec des amis syriens que je m’étais fait sur place. Cela va sans dire que je n’ai aucunement la prétention de dire que je connais la Syrie de fond en comble mais j’ai pu tout de même y sentir l’ambiance générale. Tant bien que même je n’aurais pas écouté le point de vue des rebelles armés – peut-on d’ailleurs discuter avec ces gens là ? –  j’ai tout de même pu écouter le peuple syrien et notamment la partie qui soutenait encore le régime ; donnant ainsi un autre angle d’attaque dans ce conflit dont nos médias se plaisent à n’en donner qu’un.

Cet investissement peut aussi étonner dans la mesure où tu sembles éprouver depuis quelque temps un intérêt certain pour la civilisation arabo-musulmane alors que ton ancienne appartenance politique laisse entendre que c’est au contraire ce que tu repousses. Comprends-tu cette critique ?

Lorsque j’étais au Front National, j’étais d’ores et déjà opposé à la mouvance « riposte laïque » c’est à dire à l’islamophobie pure et dure … Ma position est simple : je suis opposé à l’islamisation de la France car l’Islam est une religion étrangère qui s’implante progressivement sur notre territoire le modifiant ainsi dans la durée.  Cela aurait été exactement la même chose si des millions de bouddhistes débarquaient. … Ce n’est pas contre l’Islam en soi. Toutefois, j’avoue avoir nuancé cette position en Syrie : disons que je me suis “radicalisé” à l’encontre de l’Islam tout conservant mon ouverture initiale. J’ai pu découvrir ce que je refusais d’admettre : dans le cas syrien, l’islam a une dynamique dangereuse et meurtrière. Voir et recevoir le témoignage de syriens qui vivent au jour le jour cette radicalisation m’a heurté. À Damas des femmes portent le voile alors qu’elles ne le portaient pas quelques décennies auparavant. Lors du tournage de mon reportage Syriennes j’ai entendu des histoires horribles sur ce que Daesh et les groupes rebelles faisaient aux populations locales.  Les arabes avaient réussi à faire une synthèse fragile entre leur passé religieux et la modernité laïque et séculière.  Ce retour à l’obscurantisme freine la progression de ces pays. Sur le cas syrien le réalisme s’impose. Bachar al Assad a gagné la guerre et notre pays doit le comprendre !  Dans ces pays le nœud du problème tient en ce que que les modérés doivent être plus radicaux. Vis-à-vis du gouvernement syrien je suis prêt à passer l’éponge sur l’usage de la violence dans la mesure où ce n’est qu’à ce prix qu’il sera possible de maintenir l’unité du territoire et de l’État ainsi qu’une certaine liberté des mœurs. Regardez ce qui se passe chez nous : à peine 300 morts et les français sont prêts à abandonner une partie de leurs libertés publiques pour être un peu plus en sécurité. Lorsque le terrorisme tue on ne peut se résoudre à une réponse imprégnée de  beaux idéaux. Il faut se mettre à la place des syriens. On continue à critiquer l’autoritarisme du “régime” alors que le pays est confronté à des dizaines de milliers de blessés, réfugiés, tués. Cela est insensé. Les nations parcourues par le terrorisme, la violence et l’islamisme se dotent de pouvoirs autoritaires car elles n’ont pas d’autres choix si elles veulent assurer une existence décente à leurs citoyens.

Tu viens de parler ton reportage Syriennes qui a connu un franc succès sur internet et les réseaux sociaux. Quel était ton objectif en filmant ses femmes de Damas en plein conflit ?

J’ai fait ce reportage pour montrer une facette méconnue de ce conflit …  J’ai pris en compte un sujet sensible pour prendre à revers la bien-pensance médiatique. Entendre parler en permanence du droit des minorités et du droit des femmes m’a poussé à filmer sur le terrain de ce qu’il en était en Syrie et notamment des risques que les rebelles font planer sur ces acquis sociétaux. J’ai emmerder beaucoup de médias avec ce reportage. Il ne s’agissait pas d’asséner une autre vérité dogmatique mais simplement de donner accès au plus grand nombre à une vision réelle bien que dissonante. Dans le cas syrien, les gens étaient très radicaux et sont toujours influencés par la rhétorique “Bachar le méchant dictateur”. Mon reportage sur ces jeunes femmes syriennes courageuses tend à relativiser cette posture arrêtée en mettant en éclairage les enjeux annexes.  Il ne faut pas oublier que la France soutient des rebelles qui condamnent l’avenir de ces femmes mais aussi le reste de la population à une vie imposée où la liberté se fera rare.

Dans une perspective plus globale, quelle est ta vision de la diplomatie française idéale, notamment à l’égard des pays du Golf  ?

L’influence française a fortement décru ces dernières années du fait de notre alignement et notre manque de conviction. Sur le Golf, ce sont le Qatar et l’Arabie Saoudite qui ont besoin de liquider leurs milliards de dollars dans notre économie pour se diversifier. Nos finances ne souffriraient pas ! Ils ont tout intérêt à investir en France. C’est notre lâcheté qui nous pousse à continuer à accepter toutes les concessions que ces pays soumettent à nos dirigeants. On s’est mis un boulet au pied, je pense sincèrement qu’on pourrait s’ouvrir à d’autres marchés et ce n’est pas un réel problème.  Dans une perspective plus globale, il y a sans nul doute un rééquilibrage à opérer. J’étais d’ailleurs favorable à l’initiative de l’Union pour la Méditerranée de Nicolas Sarkozy. Le bassin méditerranéen et l’Afrique sont des partenaires privilégiés. S’allier à tous les pays qui sont historiquement liés à notre ancien empire relève de la logique pure et simple. Les américains sont en train de changer de logiciel en orientant leurs forces vers la Chine et en adoucissant leur relation avec la Russie. Face à l’avancée du multiculturalisme, la question que nous devons nous poser pour demain est aisée : que va-t-on faire avec les différentes communautés qui composent la France ? Utiliser les individus ayant une double culture pour conserver et développer notre influence dans le monde peut être une possibilité.  À titre d’exemple, la France à tout intérêt à se tourner vers le Maghreb.

Pour revenir sur ta position sur le conflit syrien, n’oublieraistu pas que les rebelles resteront syriens après la guerre ? Dans cette optique le pari français de soutien aux forces rebelles ne peutil pas s’avérer pertinent en particulier au moment de reconstruire la Syrie ? Par ailleurs un fédéralisme voire une dislocation de l’État est il envisageable ?

La Syrie a marché vers l’unité, par son expérience coloniale et son baasisme laïc, mais les minorités sont-ils la question de demain? En ce qui concerne la partition de l’État syrien, tout le monde y pense car il faut être prêt à tirer sa carte du jeu. Des projets sont sur la table mais une réforme constitutionnelle valorisant la décentralisation semble plus plausible. Je pense que les syriens tiendront plus que nous aux affronts auxquels font face les États-nations. Les syriens tiennent à leur État : Il est une source de fierté nationale.  Pour un musulman sunnite, il est vrai que Bachar el Assad n’est pas musulman mais il est en même temps l’incarnation du modèle syrien …. c’est qui pose problème au sein de la communauté musulmane sunnite.   Dans un second temps il ne faut pas oublier que la Syrie s’est réellement libéralisée depuis une dizaine d’années. C’est injuste de critiquer le gouvernement parce que ce phénomène d’ouverture a mécaniquement provoqué une progression des inégalités. Si les zones rurales se sont paupérisées et que tout une frange des sunnites a été contrainte à l’exode rurale vers les périphéries des villes, c’est à cause de la mondialisation. Le gouvernement a tenté d’équilibrer les externalités mais la mondialisation a été trop forte puis causée la guerre. Est-ce vraiment la faute du gouvernement syrien ? Je trouve ça injuste d’imputer la responsabilité sur le gouvernement d’un processus que l’ensemble des pays connaissent y compris les nôtres. Les travaux de Christophe Guilluy sur la France périphérique en attestent. Le gouvernement syrien sait pertinemment que le combat se jouera sur la question de sa légitimité. Des lois d’amnistie sont votées, des rebelles pacifiques tolérés … Bachar al Assad n’est clairement pas dans une stratégie de destruction de la population sunnite. Je reste convaincu qu’il faut le soutenir et garantir la stabilité de l’État. Nous avons déjà vécu la destruction de l’Irak et de la Libye ; renouveler ces erreurs serait suicidaire.

Pour achever cet entretien, que répondrais tu à un français fermement anti-Bachar al Assad ?

La Syrie est une mosaïque opaque de communautés. Cette Syrie séculière tient son existence au maintien de l’État. L’État, qu’on le veuille ou non, c’est Bachar al assad. La Syrie plonge dans le chaos sans Bachar Al Assad. Le seul point de vue juste et réaliste c’est de soutenir son gouvernement d’autant que les appuis russe et iranien lui garantissent une longueur d’avance. La guerre une fois terminée, le pays se reconstruira et retrouvera la stabilité. Après 7 années de guerre, la sécurité et la paix doivent primer sur une révolution politique illusoire. Il faut impérativement soutenir l’Etat syrien ! Les forces rebelles sont incapables de maintenir le pouvoir.  Leur désunion est latente ; il n’existe pas d’alternatives crédibles. Tous leurs arguments consistant à incriminer le gouvernement syrien sont illégitimes et discutables. Ne tombons pas dans la propagande de guerre habituelle. J’ai pu constaté avec des officiels syriens qui me paraissaient sincères que le massacre des syriens est à l’opposé de leur objectif : ils savent qu’il faudra composer à l’avenir avec les rebelles syriens en les intégrant progressivement dans le champ politique. Réaliser des massacres dans des écoles, pour eux, c’est exactement l’inverse de ce qu’ils recherchent. Je dirai même que le gouvernement n’est pas assez sévère. Tout le monde sait qu’à Damas toute une population adhère au projet des rebelles On peut voir des quartiers où les femmes sans voile sont interdites d’entrer. La Syrie forme un peuple qui ne se résume pas à un islam obscurantiste. Mon mot de la fin sera concis : la Syrie, par son histoire, mérité de survivre. Voici la raison de mon engagement.

 

Le reportage “Syriennes”  disponible ici .

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