La décision de la Cour suprême libyenne marque-t-elle la fin de « l’hémorragie » du pays?

Par Yannis Boustani

Le Jeudi 6 novembre, les cris de joies éclatent dans les rues de Tripoli. Les « sages » libyens, sous encadrement policier, viennent de rendre leur verdict tant attendu. En prononçant l’inconstitutionnalité de l’amendement qui avait conduit aux élections législatives de juin dernier la cour annule de facto le résultat de ces dernières et tranche en faveur de l’ancien parlement. À l’accoutumée fortement respectés pour leur sagesse,  la masse de critiques à l’égard de leurs décisions témoigne du climat anarchique du pays. Cette cour constituée d’un président, nommé par le Conseil National de Transition, et de hauts magistrats compétents vient ici de rendre un verdict hautement politique puisqu’engageant l’avenir de tout un pays.

La vérité est amère pour les uns, joyeuse pour les autres, laissant la porte ouverte aux passions mais cette décision s’imposait pour faire avancer un pays en proie à la perte de tous repères étatiques.

Jusqu’à cette décision, la Libye avait deux parlements et deux gouvernements différents!

Par sa décision, la cour constitutionnelle libyenne met théoriquement fin à ce flou institutionnel: le parlement de Tripoli reste en activité, le gouvernement qui en découle reste le seul exécutif légitime. Mais comme bien souvent il y a un gouffre entre théorie et pratique, un détour par l’histoire récente du pays permet de dégager certaines clés de compréhension.

Une situation institutionnelle déplorable: L’histoire d’un « Failed State »

La chute de Mouammar Kadhafi en août 2011 après de longs mois de frappes aériennes et d’appuis occidentaux aux rebelles restera gravée comme l’acte annonciateur du chaos libyen. Cette croisade pour les droits de l’homme présente néanmoins un bilan mitigé: absence d’autorité étatique, quantités impressionnantes d’armes laissées sur le territoire, une société profondément divisée entre partisans, rebelles mais aussi groupuscules islamistes. Évidemment, sans pouvoir central, la situation n’a fait qu’empirer. Le Conseil national de la résistance (crée à l’occasion de la révolte libyenne) assure, à la «libération»,  un semblant de gestion du pays, ou du moins des villes qu’il a sous son emprise. Finalement, le 8 Août 2012, Moustapha Abdel Jalil, président du conseil, laisse les reines du pays au congrès général national, parlement fraîchement élu au suffrage universel par la population. La nouveauté n’endigue toujours en rien la propagation de milices et groupuscules se bousculant pour s’accaparer la manne pétrolière!

Les dernières élections législatives en juin 2014, bien qu’encensées par la communauté internationale comme la marque d’un progrès démocratique et d’un état en reconstruction,  n’ont fait en réalité qu’aggraver les divisions, en  particulier religieuses. Après les élections, la chambre des représentants entre en fonction à Tobrouk, une ville de l’est, bien loin de la capitale Tripoli. En effet, les mouvances Fajr Libya et les groupuscules islamistes se sont farouchement opposées à la légitimité de ce nouveau pouvoir et ont donc appelé le Parlement sortant, le Congrès Général National à continuer sa mandature.

Devant cette bataille institutionnelle, la communauté internationale a vite choisi son camp: le nouveau parlement de Tobrouk, élu au suffrage universel, deuxième expérience de démocratie libérale dans ce pays, a suscité l’engouement des puissances occidentales. D’autant plus que les résultats ont enregistré un net recul des frères musulmans. Ces louanges doivent être confrontées à la réalité politique de ce mouvement. Ce parlement reste localement faible: au bord de la frontière égyptienne celui-ci n’a pas de contrôle sur les trois villes les plus importantes du pays.

Une décision explosive, un avenir incertain

Comme nous l’avons vu, la décision des juges constitutionnels s’inscrit dans une logique de pacification institutionnelle. Cependant, la décision de quelques hauts juristes va-t-elle suffire à mettre un terme à « l’hémorragie libyenne », déclenchée par l’intervention de l’OTAN dans le renversement du guide suprême Kadhafi à l’été 2011, laissant derrière elle l’explosion du pouvoir centralisé, des armes, une terre de non droit ouverte aux terroristes que les puissances occidentales combattent tant? Nous ne pouvons être que pessimistes quant à  l’avenir du pays. Tout d’abord en raison de l’absence de consensus autour de la décision d’annuler les dernières élections: le Parlement de Tobrouk a immédiatement refusé de se plier au verdict en réaffirmant sa légitimité démocratique et en critiquant des juges « politisés ». La décision pourrait alors bien devenir le point d’orgue d’un conflit généralisé au sein d’un pays morcelé. Les dernières nouvelles ne font que conforter ce constat. La capitale libyenne, théâtre d’affrontements quotidiens entre les milices, vient de vivre deux attentats près des ambassades d’Egypte et des Emirats Arabe Unis tandis qu’une série d’attentats à la voiture piégée s’est déroulée à Tobrouk. Force est de constater que la dislocation du pays s’accélère et les volontés de médiation par la communauté internationale sont en échec.

En plus d’une situation interne très compliquée, le cas libyen fait planer un danger sur toute la région. En devenant une plateforme du terrorisme et du trafic, ce territoire fait peser une menace sécuritaire. D’une part pour l’Europe qui subit à ses frontières l’arrivée massive d’immigrés clandestins. D’autre part pour la région: les groupes islamistes qui font régner le désordre dans la région (Mali, Algérie, Tunisie) partent de Libye et arment les groupuscules à partir de cette « plaque tournante ».

Malgré cette décision la Libye reste donc un pays profondément et durablement divisé (est-ce d’ailleurs encore une nation?), matrice d’un chaos aussi bien national que possiblement moyen-oriental. Il serait bien facile d’émettre des critiques sur la gestion du pays, les élites, les groupuscules islamistes qui, certes justifiables, obstruent la cause initiale: l’ingérence des pays occidentaux qui par leur intervention ont ouvert une « boîte de Pandore ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *