La nouvelle identité de la Turquie et la dé-kémalisation d’Erdogan

Par Thomas Ciboulet

Qu’est-ce qu’un turc? La réponse à cette question est loin d’être aussi simple qu’on le pense. Comme le démontre l’article d’Aiché Hur, cette perception a évolué dans l’histoire. En même temps c’est l’identité de toute la Turquie qui a changé.

L’identité turque et Mustafa Kemal

Sous la période ottomane, les distinctions étaient plus religieuses qu’ethniques. Il faut attendre une sorte d’éveil national au XIXème siècle pour qu’un nationalisme turc apparaisse. Et ce nationalisme a été grandement théorisé par des non-turcs, notamment des albanais. L’identité turque est particulièrement mise en avant avec le régime des Jeunes-Turc qui prend le pouvoir après avoir renversé le Sultan Abdul Hamid II. À ce nationalisme s’ajoutera également le panturquisme, la volonté de créer un Etat regroupant tous les peuples turcs, Etat qui sera ethniquement homogène (c’est cette idéologie entre autres qui justifiera le génocide perpétré contre les Arméniens). La première guerre mondiale est propice au panturquisme : alors que les possessions ottomanes tombent les unes après les autres avec les indépendances Serbes et Albanaises, la Porte Sublime se tourne vers les peuples ethniquement turcs d’Asie centrale, sous colonisation ou protectorat russe : Ouzbeks, Azéris, Kazakhs, Kirghizes… Il faut comprendre que le peuple que l’on appelle Turc aujourd’hui descend en réalité d’une tribu turque, les Ottomans, mais que la diversité des peuples turcs est bien plus vaste, allant jusqu’à la Sibérie et la Chine occidentale.

Seulement, l’empire ottoman perd la guerre. Il se retrouve démembré et des Etats sont créés pour la plupart des minorités : Grecs, Arméniens, Kurdes. C’est alors qu’apparait un ancien membre des Jeunes-Turc, un militaire, Mustafa Kemal. Il va tout d’abord juger les dirigeants Jeunes Turcs, qu’il va condamner par contumace à mort, notamment pour les crimes commis contre les Arméniens. Ensuite, il libère l’Anatolie des puissances européennes, fait la guerre aux Grecs à l’ouest, aux Arméniens à l’est grâce à l’aide des Kurdes, qu’il va finalement trahir et assimiler, niant leur identité. Il créé ainsi un nouveau pays, la Turquie, dont il a étendu le territoire mais sans trop revendiquer : il veut en effet un Etat homogène. Et surtout, Mustafa Kemal ne veut pas gêner les puissances européennes.

Il va créer une nouvelle identité à son pays. La race Turque serait descendante des hittites, l’une des plus anciennes races au monde, indigène de l’Anatolie est non d’Asie centrale. Ces théories n’ont aucun fondement théorique mais elles permettent deux choses à Mustafa Kemal : une garantie pour le nouveau voisin soviétique de ne pas se mêler des affaires d’Asie centrale. Et surtout, il vient de créer une nation européenne. Mustafa Kemal va moderniser le pays, en réalité il va surtout effacer toutes traces ottomanes : changement d’alphabet passant de l’arabe au latin, modernisation de la langue, vêtements et manières occidentales obligatoires, interdiction de l’ordre Mevlevi (derviches tourneurs), émancipation considérable de la religion en faisant de la Turquie un pays laïque. Mustafa Kemal prendra le nom d’Atatürk, « le père des Turcs », son régime aura un soutien inconditionnel des militaires, et un culte de la personnalité sera mis en place autour de sa personne après sa mort. Si la laïcité du régime est souvent mise en avant, le pays est également très nationaliste, nationalisme qui se cristallise autour de la personnalité du leader.

Le régime tient autant que possible : s’il a montré des sympathies vis-à-vis de l’Allemagne nazie et la théorie des races, il soutiendra finalement le « camp démocratique » pendant la Seconde Guerre mondiale. La Turquie devient membre de l’OTAN, et sera un soutien des Etats Unis dans la région. Il montrera des signes de faiblesses dans les années 70 : nationalisme kurde, terrorisme d’extrême gauche, revendications arméniennes… L’invasion et l’occupation de Chypre puis la déportation des Grecs du nord de l’île n’ont pas amélioré l’image d’Ankara dans le monde. Il faut un coup d’Etat en 1980 pour rétablir la situation. Mais le pays subit également la crise économique des pays émergents dans les années 90. C’est dans ce climat qu’arrive au pouvoir un nouveau parti, l’AKP, avec à sa tête, un leader charismatique : Recep Tayyip Erdogan.

Le retour de l’identité ottomane

L’élection de l’AKP, parti musulman au pouvoir créé une sorte d’onde de choc. On avait peur notamment que le régime instaure une république islamique. Pourtant l’armée n’a pas fait de coup d’Etat, tout en restant très méfiante vis-à-vis du nouveau pouvoir. C’est pourquoi l’AKP va au départ se montrer très démocratique. On a des avancées sur le dossier kurde, des négociations avec le PKK, une plus grande liberté d’expression, le droit des minorités ethnique est plus respecté que sous le CHP, le parti kémaliste nationaliste. Au fur et à mesure, l’AKP s’ancre un peu plus dans le pays : victoire une deuxième fois aux élections, arrestation du réseau Ergenekon qui prévoyait un coup d’Etat, réseau qui impliquait des mafieux, des loups gris (ultra nationalistes panturquistes) et des militaires. Puis en 2010, une réforme constitutionnelle affaiblit encore l’influence de l’armée. À partir de ce moment, Erdogan peut définitivement se sentir en confiance. Les droits des minorités ethniques n’avancent plus aussi vite, tandis que les opposants au régime et les alévis (musulmans hétérodoxes) sont marginalisés.

De par les changements considérables qu’il apporte et de par sa personnalité charismatique, Erdogan apporte un nouveau régime. Par exemple, la religion qui était auparavant mise à l’écart, est désormais prônée par le pouvoir, le voile interdit à l’université est à présent autorisé. Mais c’est surtout sur l’idéologie et la politique extérieure que la politique turque a changé : Erdogan et son nouveau Premier ministre, ancien ministre des Affaires Etrangères Ahmet Davutoglu rendent à la Turquie son héritage ottoman, héritage oublié par les années de kémalisme. Dès la chute de l’URSS, la Turquie essaye de s’implanter en Asie centrale, chez ses « frères turcs », où elle va subir un stop de la Russie. Mais petit à petit les liens se tissent, et la Turquie est aujourd’hui un acteur au moins mineur dans la géopolitique de la région.

C’est sur la politique européenne que la rupture est la plus importante : si l’AKP continue à demander à rentrer dans l’Union Européenne, ce n’est désormais plus du tout sa priorité. Désormais le pays vise plutôt à être une puissance régionale entre l’Europe et le Moyen Orient, et ne veut pas être subordonné aux normes juridiques occidentales. D’un point de vue culturel, on peut noter la création d’un Turkvision, équivalent de l’Eurovision (auquel la Turquie participait jusqu’à présent, sauf la dernière édition de 2014) pour les peuples turcophones. Le pays a également modifié sa politique au Moyen Orient, se détachant de plus en plus de l’Etat d’Israël dont il était le soutien pour se rapprocher des pays arabes. Mais ce rapprochement s’est fait un petit peu trop tôt : la Turquie soutenant des régimes jugés “autoritaires” qui sont tombées avec le printemps arabe. Seul Bachar Al-Assad est resté, son ennemi traditionnel pour des conflits liés à l’eau et des conflits territoriaux entre les deux pays. Le bilan d’Ankara reste mitigé : des conflits avec quasiment tous ses voisins (Arménie, Grèce, Chypre, Bulgarie, Syrie et Kurdistan Irakien).

Les Turcs de l’an 2000 ne sont donc plus des européens mais les descendants d’une ancienne grande puissance, l’empire ottoman. C’est un bilan là aussi mitigé. La Turquie reste un modèle dans le monde. Modèle politique, au moins pour les occidentaux qui y voient un rempart à l’islamisme : après les printemps arabes, on a souvent entendu parler du modèle turc comme modèle politique pour les pays de Maghreb, à tort ou à raison. De plus, les années de l’AKP ont été synonyme de forte croissance économique. Après la crise des années 90 la Turquie devient un pays émergent, membre du G20, un acteur régional et international. Enfin, la Turquie s’exporte dans le monde, avec des marques, par exemple la compagnie aérienne Turkish Airlines, ou avec des éléments de soft power, notamment ses séries diffusées partout dans le monde, y compris chez un vieil ennemi, la Grèce. Pourtant la réussite n’est que partielle. Sur le soft power, la Turquie n’a pas été retenue pour les JO de 2020 (qui se dérouleront à Tokyo), ni pour l’exposition universelle de la même année (qui aura lieu à Dubai), et n’est pas retenue pour un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Et en plus des conflits évoqués ci-dessus, les questions kurdes, chypriotes et arméniennes ne sont pas réglées, ce qui n’améliore pas l’image d’Ankara dans le monde.

La personnalité charismatique d’Erdogan ne peut pas remplacer celle d’Ataturk, du moins pour le moment. Pourtant, si le père des turcs est toujours présent partout dans son pays en portrait, jusque sur les journaux, son héritage disparaît de plus en plus : l’armée a perdu beaucoup d’influence, la Turquie a renouvelé avec son passé ottoman, et ne se considère plus comme pays européen mais oriental et musulman. En revanche, Erdogan divise le pays entre ses partisans et ses « ennemis », laissant peu de chance à son héritage de rester aussi incontestable que celui de Mustafa Kemal sur une aussi longue période.

 

2 pensées sur “La nouvelle identité de la Turquie et la dé-kémalisation d’Erdogan

  1. Il est rare de lire des articles concernants la Turquie qui sont écrit d’un point de vue impartial. L’auteur est resté neutre et l’article était super a lire, mes encouragements.

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