La Palestine, cette mésaventure arabe

Par Mohamed G.

Depuis la fondation de l’État d’Israël le 14 mai 1948, la Palestine fait l’objet d’une âpre lutte entre les deux peuples sémites, Arabes et Hébreux, et représente dans les consciences le point névralgique d’un monde arabe dépendant des volontés des puissances étrangères. La Palestine n’est pas seulement devenue la cause arabe par excellence, qui n’a eu de cesse de susciter l’engouement des peuples et états de la région, elle est aussi celle de tous ceux qui se réclament de la paix, de l’anti-impérialisme et de la justice à travers le monde. En dépit de cette mobilisation, comment expliquer la perpétuation du problème palestinien et l’incapacité des États arabes, qui se réclament tous solidaires en premier chef, à mener cette lutte identitaire, culturelle, voire religieuse? La Palestine est une terre de civilisations : des royaumes mésopotamiens à l’Empire Romain avant de connaître la révolution des monothéismes puis les périodes arabo-islamique et ottomane. Au-delà de ce patrimoine historique richissime, la Palestine demeure aujourd’hui incontestablement une terre arabe ne serait-ce que par sa culture et sa langue. Berceau des civilisations et des religions, cette terre fut ardemment défendue pendant les croisades. Aujourd’hui, les revendications palestiniennes semblent pourtant plus appuyées par certains états et peuples occidentaux que par les Arabes eux-mêmes, pourtant premiers concernés. Derrière les slogans « Free Palestine » et les dons humanitaires, les efforts entrepris semblent superficiels et aucune action concrète ne se fait voir. Après pas moins de 11 guerres israélo-arabes (intifada comprises), une géopolitique bouleversée par l’apparition de l’État hébreu et un processus de colonisation qui semble impossible à enrayer – et ce malgré sa prohibition par le droit international -,  Wayn al malayeen al sha3b el arabi ? comme le dit la chanson populaire.
Face à Israël, les états arabes peinent à faire porter leur voix, restent immobiles, inactifs, ou pire encore, tendent à reconnaître et à commercer avec cet Etat hébreu qui les méprise tant. Derrière l’aspect sentimentaliste, Sowt Al Arab pensait nécessaire une analyse des réactions arabes face à l’occupation en Palestine. Les états arabes ont-ils réellement fait de leur maximum pour libérer leurs confrères palestiniens ou au contraire n’ont-ils agit que par peur de l’Occident et pour leurs intérêts ?

L’effort de guerre arabe, un mythe à déconstruire

En 1948, lors de la proclamation de l’Etat d’Israël, les Arabes se rendent compte – trop tard – de leurs erreurs passées. L’émigration juive vers la Palestine, phénomène qui aura marqué toute la première moitié du XXème siècle, aboutit finalement à la création d’un véritable Etat juif ne laissant que 44% des terres aux Arabes, de quoi en faire sourire le vieux Herzl depuis sa tombe. La réplique est imminente et spontanée, dans un bel élan nationaliste, les jeunes états arabes joignent leurs forces armées pour intervenir en terre sainte et reprendre en main leur histoire : c’est un échec cuisant, un désastre, une humiliation totale. La Nakba, « catastrophe », traumatise les Etats arabes. A mesure que la conscience collective palestinienne prend forme, leur soutien se fait de plus en plus discret.

Le cas de la Palestine suscite au contraire l’engouement des foules et devient une cause indispensable aux dirigeants arabes qui souhaitent légitimer leur pouvoir. Nasser, Kadhafi, Saddam Hussein, Hafez al Assad… tous useront de cette rhétorique dans leurs discours. La Palestine est un moyen de s’assurer du soutien populaire, c’est indéniable, mais les dirigeants arabes se retrouvent souvent rattrapés par leur propre démagogie.

La guerre des Six jours en 1967 voit une civilisation arabe vieille de quatorze siècles s’incliner une fois de plus devant le jeune Etat hébreu. Les Etats arabes ne l’ont pas désirée, et ne s’y sont pas préparés. Malgré les mythes populaires, cette guerre est « subie » par les Arabes, d’une part pour la simple et bonne raison qu’elle fut déclenchée à l’initiative de l’état hébreu, et d’autre part parce que cette escalade de provocations arabes – et notamment la fermeture du golfe d’Aqaba par l’Egypte – ayant mené à l’intervention punitive israélienne fut l’objet de dynamiques politiques et sociales échappant aux dirigeants respectifs. En effet, alors que l’Egypte nassérienne est soumise aux pressions populaires, on assiste en parallèle à une radicalisation latente de la résistance palestinienne, malgré les tentatives de structuration de cette dernière par les états arabes. L’organisation de libération de la Palestine (OLP), créée à l’initiative de la Ligue Arabe en 1964, gagne rapidement son indépendance et devient un acteur majeur au sein de la résistance palestinienne. Quant au roi Hussein de Jordanie, qui tient à conserver la Cisjordanie, il est peu tenté par une guerre bien aventureuse. C’est une partie de la classe politique jordanienne, ayant réalisé que la neutralité de l’Etat vis-à-vis d’Israël était propice à une guerre civile, qui pousse le roi à entrer en lice aux cotés de Nasser pour défendre la cause arabe face au voisin israélien.

Quoiqu’il en soit, cette guerre fut un désastre, mais un désastre qui a curieusement engagé les Arabes à ériger un front diplomatique commun face à leur ennemi hébreu. Les états arabes se confortent dans la cause palestinienne, qui demeure une cause arabe. En 1967, lors du sommet de Khartoum, les membres de la Ligue Arabe déclarent qu’ils forment un « front uni » contre Israël, qu’ils ne reconnaissent pas cet Etat et par conséquent refusent toute paix avec lui. Paradoxalement, c’est au même moment que les Palestiniens tendent à s’émanciper de leurs frères arabes et que l’OLP s’inscrit dans une logique nouvelle : celle d’un Etat palestinien idéaliste ou cohabiteraient chrétiens, musulmans et juifs, et non plus celle d’un Etat faisant partie intégrante de la grande nation arabe. Dans les consciences collectives, un nationalisme palestinien exclusif  – qui n’existait auparavant que sous le prisme arabe – prends alors forme progressivement, se confondant avec une idéologie alliant idées d’extrême gauche et principes islamiques.

Néanmoins, l’idée d’un front commun et soudé sur le plan diplomatique reste à relativiser tant les actions entreprises sont minimes. La guerre du Kippour de 1973 démontre que les états arabes relèguent maintenant la libération de la Palestine au second plan. Ce n’est pas guerre de libération à l’image de celle de 1948, mais simplement une guerre de récupération, les états riverains d’Israël souhaitant reconquérir les territoires perdus à l’issue de la guerre des six jours : Plateau du Golan pour la Syrie, Cisjordanie pour la Jordanie et enfin péninsule Sinaï pour l’Egypte. Les états-majors arabes ne prévoient alors aucune offensive au-delà des territoires cités.

Mettre fin aux luttes d’intérêts

Depuis 1948, les états riverains de la Palestine – Egypte, Jordanie, Syrie et Liban – ne cessent de proclamer leur position « pro-palestinienne » commune, sans toutefois agir dans ce sens de manière déterminée, et privilégiant d’abord leurs propres intérêts.

Ainsi, lors de la signature des accords de Camp David (1978), l’Egypte cherche un moyen direct d’assurer sa sécurité et aucune importance réelle n’est donnée à la question palestinienne : elle est au départ évoquée dans les négociations mais finalement abandonnée par Sadate, craignant de sacrifier les intérêts égyptiens en insistant sur le cas palestinien. Idem pour la Jordanie lorsqu’elle signe son traité de paix avec Israël en 1994. Pire encore, on assiste à plusieurs reprises à une tentative de destruction des communautés palestiniennes du Liban par différents groupes politiques. Si le triste sort réservé aux réfugiés palestiniens de Sabra et Chatilla par les partisans des Kataëb est désormais connu de tous, le siège des camps de Beyrouth mené entre autres par la milice chiite Amal en 1986 est souvent oublié.

Le véritable obstacle à la victoire palestinienne ne fut alors non pas un simple retard technologique des Arabes, mais surtout un matérialisme étatique condamnant tout espoir de réelles actions communes. Si entre 1948 et 1967, le conflit d’intérêts portait essentiellement sur le contrôle de la résistance palestinienne et sur la question de l’administration des territoires, après 1967, ce sont surtout les retombées jugées « néfastes » de la diaspora palestinienne qui les préoccupent. L’accueil des réfugiés comporte des coûts économiques directs et indirects (impact sur des marchés de l’emploi déjà défaillants, etc.) mais surtout un coût social dont les voisins de la Palestine se passeraient bien. Comment intégrer les populations palestiniennes et surtout comment endiguer leur vaillant esprit révolutionnaire qui risque de faire sombrer les états arabes dans la guerre comme ce fut le cas en 1967 ? Comment réagir face aux potentiels soulèvements des Palestiniens dans les états où ils exercent une pression démographique croissante ? Le problème ne manque pas de se poser en  Jordanie, lors de l’épisode du septembre noir de 1970, lorsque les fedayins de l’OLP, soutenus par la Syrie, tentent de renverser le roi Hussein.

Ainsi, les états riverains – et plus largement arabes dans une certaine mesure – feignent d’aider le peuple palestinien à coup de dons humanitaires ou de maigres financements politiques intéressés. Mais concrètement, aucune avancée ne voit le jour.

Sortir de la diplomatie passive

L’année 1973 demeure une année charnière. A partir de cette date, les Etats arabes passent d’une logique militaire à une logique diplomatique. Non pas que les conflits armés cessent, mais ils prennent une toute autre forme : il s’agit maintenant d’insurrections internes aux territoires palestiniens – à l’image des intifadas – auxquels les états arabes ne prennent plus part directement, ou alors d’expédition punitive d’Israël en dehors de son territoire comme ce fut le cas au Liban en 1982. Le jeu est alors diplomatique, et en 1974, Yasser Arafat, leader de l’OLP, est pour la première fois entendu par l’assemblée de l’ONU. L’Egypte, puis la Jordanie, signent des traités de paix séparés avec Israël, tandis que d’autres, comme le Maroc, entretiennent des relations à peine dissimulées avec l’état hébreu.

S’en suit alors la signature d’une ribambelle d’accords et de traités aussi inutiles les uns que les autres, n’ayant aucunement empêché l’état hébreu de lancer son processus de colonisation dans les années 1970 et de désigner Jérusalem comme capitale en 1980. Les accords d’Oslo signés en 1993 par Yasser Arafat et Itzhak Rabin, puis ceux d’Oslo II en 1995 ne font en réalité que vassaliser l’OLP et les territoires palestiniens à Israël qui demeure alors le garant d’une prétendue « autonomie ». Cela tend à décrédibiliser l’OLP et à radicaliser une partie de la population qui rejoint massivement le Hamas, mouvement révolutionnaire armé refusant le mode de gouvernance illusoire de l’autorité palestinienne.

La Palestine entre à l’UNESCO en 2011, elle est nommé état-membre observateur de l’ONU en 2012 et rejoint la Cour pénale internationale en 2015… Une série de victoires penseront les plus acharnés du droit international, mais en réalité la situation ne s’améliore pas, elle tend même à se dégrader. La colonisation ne cesse pas, et l’économie palestinienne demeure asphyxiée par la présence israélienne, en particulier à Gaza, constamment soumise aux blocus terrestre et maritime. Du coté des états arabes, on campe dans une diplomatie passive : tous condamnent mais attendent indéfiniment que leurs voisins prennent les initiatives, de peur de devenir des cas isolés. Parfois, l’état de guerre contre Israël est même sciemment utilisé par les Etats pour justifier des lois martiales ou des états d’urgence, comme en Syrie par exemple.

Au vu des faits historiques, les Arabes semblent manquer cruellement de lucidité sur l’avenir et la Palestine, qui fait pourtant partie intégrante de la nation arabe, et qui est oubliée au profit d’intérêts étatiques à court terme. Mais pourtant, l’unique solution au problème palestinien est de sortir de cette diplomatie passive et inefficace. Il est temps que les actes rejoignent les paroles. Les états arabes pourraient aller bien au-delà de la simple « non-reconnaissance » d’Israël et prendre des mesures concrètes afin de faire pression sur la communauté internationale. Si l’on note tout de même de nombreux dons humanitaires et de soutiens financiers arabes, notamment en provenance du Golfe, cela ne suffit pas à régler la situation désastreuse de la Palestine.

En se fixant une réelle politique commune et en cessant d’agir de manière séparée, la communauté internationale serait alors contrainte de mieux répondre aux revendications palestiniennes, ce qui symboliserait une victoire arabe commune, à l’heure où aucun de ces états ne semble disposer ne serait-ce que d’une once de crédibilité et de poids réel sur la scène internationale. Les Arabes n’ont cessé de faire preuve de  la même cupidité qui leur avait coûté la Palestine lors de la vente massive de terres aux sionistes au début du XX siècle. Il est peut-être temps de comprendre que nulle épée n’est plus dangereuse pour l’homme que sa propre cupidité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *