La Syrie des Al Assad

Par Yanis.A

Damas, 15 mars 2011, la vague des printemps arabe frappe le pays. Les manifestations se multiplient  de plus en plus en raison de la réponse des forces armées syriennes. Cette armée est au service du parti Baas depuis cinquante ans. Hafez Al Assad désigna Bassel son fils aîné, au poste de président. Mais le destin en a été autrement : la mort de Bassel pousse le second de ses fils, Bachar, diplômé en ophtalmologie depuis 1988 à prendre le pouvoir.

Une famille qui a changé le destin de la Syrie

Bachar Al Assad est élu nouveau président de la République Arabe Syrienne en 2000. Sa montée au pouvoir est indissociable de la position de sa famille dans la politique syrienne. Les Al Assad — famille originaire de la région de Lattaquié et  qui gouverne depuis les années 1960 — se sont imposés comme l’une des familles plus influentes du monde arabe.

Hafez Al Assad, était militant au sein du parti baath depuis l’âge 16 ans. Il opte pour une carrière militaire en raison du manque de moyen de sa famille. Il a donc été envoyé en URSS, où il sera militairement formé.

Baassiste convaincu, Hafez Al Assad opte pour prôner l’union arabe, tout en s’opposant à Gamal Abdennasser et à la République arabe unie, ce qui va lui coûter des années d’emprisonnements. C’est en 1964 que Hafez est nommé chef de l’état-major par la coalition militaire baasiste, dirigée par le sunnite Amin Al Hafez, auteur du coup d’état ayant eu lieu la même année. Cette montée en force d’Hafez Al Assad symbolise le début de l’ascension de la minorité alaouite dans la sphère politique syrienne

La Guerre froide joua un rôle conséquent dans la transformation du pouvoir syrien. En 1966, le pro-soviétique Salah Jeddid, pourtant issus du parti Baas, renverse le pouvoir et chasse les fondateurs du parti, Michel Aflaq et Salahdine Al Bitar, hors de la Syrie. Hafez Al Assad, de son coté, s’impose très rapidement, et parvient à son tour à mettre en œuvre un coup d’Etat pour renverser Jedid. Il place d’abord à la tête du pays Ahmad Al Khati, dans l’attente d’élections officielle mais dispose en réalité d’un pouvoir politique complet.

Une fois au pouvoir de manière officielle en 1971, il hérite d’un poste fragilisé par les  renversements devenus fréquents et les précédentes dictatures militaires. Al Assad parvient tout de même à s’imposer comme un réel chef d’Etat, à apporter une certaine stabilité politique et à appliquer un semblant d’idéologie baasiste en Syrie. Il instaure un profond culte de la personnalité à travers ses discours, ses apparition publiques ou encore à l’aide d’affiches d’une propagande sans précédent et de statues à son effigie. La culture tribale arabe, dont il hérite, incite le jeune président à s’entourer de tous ses proches : la minorité alaouite s’impose de plus en plus dans le pays et le « Lion de Damas » instaure un gouvernement sur lequel il peut compter en toutes circonstances. Sous le régime baasiste syrien, la propagande fut aussi progressivement tournée vers son fils, Bassel Al Assad général de l’armée, qui fut censé succéder à son père.

Bassel est d’emblée présent aux côtés des armées, il est chef de la garde présidentielle. Mais c’est en 1994, que le destin en  a décidé autrement : Bassel meurt d’un accident de voiture, et il est à compter de ce jour considéré comme « martyr ». La mort du jeune lionceau ne laisse plus d’autre choix pour Hafez Al Assad : Bachar Al Assad, son deuxième fils lui succédera.

Bachar, jeune président progressiste?

Avant le décès de son frère aîné, le  « jeune» Bachar vivait à Londres dans son appartement au sud de Hyde Park. Il travaillait au St Mary’s Hospital, auprès du docteur Ed Schulenber, qui garda d’ailleurs un bon souvenir de Bachar et le qualifiera plus tard de « gentil » et « sympathique ». Sa distance avec le pouvoir lui maintenait encore une certaine innocence, mais en 1999 le court de sa vie changea totalement. En 1999, il intègre l’académie militaire de Homs et devient Colonel. Parallèlement à cela, il est régulièrement envoyé en mission gouvernementale. Il rencontrera notamment Jacques Chirac, président français. Le 10 Juin 2000, la politique syrienne prend un réel tournant, Hafez Al Assad meurt d’une crise cardiaque, la Syrie entre dans 40 jours de deuil national.

Le destin de Bachar, qui n’a que 34 ans, est désormais scellé : le Parlement réforme la Constitution et l’âge minimum pour être candidat à la présidentielle est abaissé, il était de 40 ans, désormais il est de 34 ans. Le 12 Juin 2000, Bachar est promu chef des forces armées syrienne par le vice-président syrien Abdal Halim Khaddam. Le 25 Juin 2000, Bachar sera proposé président de la République arabe syrienne par le Parlement. Il remplit en effet la principale condition pour accéder au poste de président: il est à la tête parti Baas syrien. A ses débuts, Bachar apparaît comme l’homme qui marquera une renaissance pour le pays, il promet des réformes, notamment des réformes libérales, qu’elles soient économiques ou politiques : on parle de « Printemps de Damas ». Le gouvernement libère des centaines de prisonniers politiques, les intellectuels du pays sont permis de se regrouper pour discuter de démocratisation et du renoncement à l’état d’urgence mis en place depuis 1963.

Toutes ces réformes libérales, prennent fin petit à petit, avec pour cause « les anciens du régime » qui refusent cette libéralisation. Bachar est majoritairement entouré d’hommes qui furent proches de son père, des hommes voulant mener une politique relativement conservatrice.

Les Al Assad et la légitimation du pouvoir : De la laïcité à l’islam

Avec le régime d’Al Assad, l’islam devient une source de légitimité. Certes la référence à l’arabisme et au nationalisme continue à figurer dans le discours officiel, mais une importance particulière est accordée aux références religieuses, à l’identité et à l’héritage religieux de la nation arabe. Cette orientation constitue une rupture avec la vision radicale de ses prédécesseurs qui assimilaient la religion à une pensée réactionnaire contraire à l’esprit scientifique et à la pensée progressiste et laïque.

Issu d’une communauté minoritaire longtemps considérée par les conservateurs sunnites comme hérétique, le régime syrien des Al Assad, soucieux de ne pas passer pour être au service de sa communauté alaouite, mène une démarche de légitimation qui se traduit par une réintroduction des références à connotations islamiques dans le discours officiel et un rapprochement avec les dignitaires de l’islam sunnite. C’est au niveau de la personne même du leader que la démarche de légitimité s’opère.

Les présidents Al Assad père et fils ne manquent pas d’afficher une certaine piété en se présentant sous le regard des caméras de télévision nationale aux côtés des dignitaires religieux tels que le Mufti de la République Aḥmad Kuftārū, en train de prier et participant publiquement à des cérémonies religieuses dans différentes mosquées sunnites pendant le mois du ramadan.

Hafez al-Asad est désigné par la presse nationale comme, un « combattant » en lutte pour la libération de la Palestine et du Liban et comme le « commandant croyant ». Dans le même souci d’afficher sa volonté de diffuser l’islam, le régime facilite la construction des mosquées, la création d’institutions d’enseignement religieux tel que les « Instituts Hafez al-Asad pour la mémorisation du noble Coran », la création d’écoles religieuses privées gérées par des dignitaires proches du régime ou encore en diffusant des émissions religieuses à la télévision.

Cette revalorisation de l’islam, permet au régime des Al Assad, d’avoir l’appui d’un peuple à nette majorité musulmane.

Héritage et politique extérieure

En arrivant au pouvoir, le jeune lionceau a connaissance des rapports diplomatiques assez complexes que détient la Syrie avec certains pays. La relation la plus tendue qu’entretient le régime syrien est sans aucun doute celle qu’il partage avec Israël. La création d’Israël en 1948 a suscité la coalition de beaucoup de pays arabes, mais c’est la guerre des Six Jours, en 1967, qui sera une réelle « claque » pour la Syrie. A l’issue de celle-ci, l’Etat syrien sera dans l’obligation de céder le plateau du Golan à son voisin hébreu. Hafez Al Assad a toujours été formel sur le sujet : Israël est l’ennemi de la Syrie et des Arabes. Le conflit israélo-syrien a toujours été entretenu par des attaques discrètes, notamment avec l’envoi de militaires syriens à la frontière du Golan et les tirs à répétition sur les bergers israéliens à la frontière, ou encore avec l’infiltration du Mossad dans le gouvernement Syrien, dont Eli Cohen aura été victime et sera pendu par Hafez Al Assad.

Le gouvernement syrien se montre aussi très proche du Hamas, et encore plus du Hezbollah. Les Etats-Unis et Israël ont plusieurs fois accusés la Syrie d’avoir soutenu ces groupuscules, et surtout d’accueillir des réfugiés armés palestiniens en Syrie. Ayant récupéré le flambeau, Bachar Al Assad s’oppose constamment à Israël et qualifie dans ses discours le sionisme d’« idéologie assassine ».

Mais au contraire le gouvernement baassiste syrien, en dépit des petite querelles qui ont pu avoir lieux, s’est montré de plus en plus proche du régime baasiste irakien jusqu’à sa chute en 2003, notamment en s’étant opposé à l’intervention américaine et avoir soutenu militairement, par le transfert d’armes et de milices, Saddam Hussein. Bachar comptait marcher sur les pas de son père, avec une tentative de réconciliation et d’avancée dans les relations arabes, notamment avec son voisin rival irakien.

Mais l’essentiel de la diplomatie syrienne est sans aucun doute tournée vers « l’axe chiite »,  soit le Hezbollah libanais et l’Iran, avec lesquels la Syrie entretient des liens profonds de par leur proximité confessionnelle.

Les liaisons diplomatiques entre le Liban et la Syrie, commencent réellement en 1975 à l’aube de la guerre civile libanaise qui oppose les communautés religieuses entre elles, avec pour fond le conflit israélo-palestinien. Ce sont les têtes des milices chrétiennes, Pierre Gemayel et Camille Chamoun qui demandent à Hafez, l’intervention de l’armée syrienne, pour maintenir le pacte de 1943 qui permet aux chrétiens de garder le trône présidentiel. Hafez intervint et les troupes syriennes restèrent sur place jusqu’à la révolution du Cèdre en 2005.

Bachar tentera tant bien que mal d’entretenir cette « relation fraternelle » notamment en  intervenant au Liban en 2006 pour contrer les attaques israéliennes. Il soutient le Hezbollah sur le front, essentiellement pour les bombardements sur le Nord d’Israël. Ce sera officieusement une victoire syro-libanaise, même si officiellement l’issue de la guerre se termine sur un statu quo ante bellum.

Le régime face à la guerre civile

Bachar sort une nouvelle fois vainqueur lors des élections présidentielles de 2007.  Il obtient 97.62%  des suffrages. Néanmoins, l’authenticité de cette réélection est remise en cause par une partie de la population. C’est en Mars 2011, dans la vague du Printemps Arabe, que des réelles contestations commencent à voir le jour. Face aux réponses des forces de l’ordre, les insurgés n’hésitent pas à s’attaquer aux places publiques et à des bâtiments symboliques. La chute de la statue de Hafez al Assad deviendra un symbole marquant de la révolte. On est passé de simples contestations à une tentative de renversement national. La Guerre civile syrienne commence : Bachar Al Assad convoque les généraux, et s’entretient plus particulièrement avec son frère Maher Al Assad, général de la garde républicaine.

La révolte, considérée comme une révolution par les rebelles, évolue de plus en plus. En aout dernier, l’ONU a annoncé un bilan s’élevant à plus de 200 000 morts depuis le début du conflit. Mais cette guerre civile devient de plus en plus complexe, car l’opposition est extrêmement divisée. Le Hezbollah de Nasrallah reste fidèle à la famille Al Assad, et s’occupe des frontières libanaises, et une bonne partie de l’armée reste aux côtés du gouvernement. L’opposition  à la famille Al  Assad est assez mitigée : Nous avons d’un coté les rebelles syriens avec l’armée syrienne libre, d’un autre les kurdes au nord, tous deux soutenus par des pays étrangers hostiles au régime syrien. Parallèlement à cela des mouvements islamistes sont de plus en plus influents sur le terrain, notamment depuis la proclamation du califat islamique à cheval entre l’Irak et la Syrie par l’Etat Islamique.

L’armée syrienne et le gouvernement sont désormais pointés du doigt à travers le monde entier pour leur nombreuses répressions telles que celles de Hama, Houla, Al Koubeir, ou encore Treimsa. Ces répressions causeront la division au sein même de la famille : Bouchra Al Assad, sœur du président, quitte le pays pour Dubaï avec ses 5 enfants, en raison de son désaccord avec les actes de son petit frère. En Syrie cette affaire fait scandale, d’après des rédacteurs en chefs et journalistes, le président aurait accusé sa sœur d’avoir été proche de la rébellion. Pour la mère, Anissa Makhlouf, ce sera le même voyage, elle quitte la Syrie, pour les Emirats Arabes Unis, afin de rejoindre sa fille.

Bachar a toutes les cartes en mains. Son prédécesseur a bâti un solide empire, alimenté par des relations diplomatiques, économiques et politiques qui semblent être pour longtemps en faveur du régime syrien. Néanmoins, la Guerre civile a profondément affaibli la famille. Le 12 avril 2014, Bachar affirme : «  Dites à Poutine, que je ne suis pas Ianoukovitch. Je ne partirai pas » et cela tend à devenir vrai. Désormais, la révolte d’une partie de la population est progressivement effacée des projecteurs au profit de la montée en force  de l’Etat Islamique, devenu l’ennemi commun des « pros » comme des « antis »-régime.

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