L’Arabie Saoudite et ses démons

Par Yannis Boustani et Yanis Atigui

En ces temps de guerre généralisée au Moyen-Orient, la politique saoudienne polarise les débats. Plus d’une fois attaquée pour sa gestion interne du point de vue des droits de l’homme, elle est aujourd’hui accusée d’une confessionnalisation excessive et de mener une croisade contre l’Iran. Cependant, il est nécessaire d’apporter une analyse de fond sur la rationalité  saoudienne que ce soit sur ses aspects économiques ou bien politiques. L’Arabie saoudite est-elle vraiment en déclin politique et économique ?

La place de l’Arabie Saoudite sur l’échiquier international

Un état diabolisé aux alliés diplomatiques toujours fidèles

Tantôt considéré comme un pays privant son peuple de liberté, tantôt considéré comme un allié économique primordial sur la scène  politique du Moyen Orient, les diables de l’Arabie Saoudite resurgissent en ces temps de tensions dans la région. L’Arabie Saoudite a pendant longtemps été épargnée des critiques et jugements à propos de sa politique intérieure et son application « rigoriste » de l’Islam, mais depuis les années 2000 les menaces à son égard se sont multipliées par le biais d’associations ou d’organisations, telle que Freedom House.

Dans une certaine mesure, l’Arabie Saoudite serait un état privant ses habitants de certains droits, mais un allié économique à ne pas frustrer. La France, à ce titre, exporte principalement vers l’Arabie Saoudite dans le domaine pharmaceutique, aéronautique ou encore spatial[1].

Laurent Fabius s’est rendu le 11 avril en Arabie saoudite pour s’entretenir avec le roi Salman et de nombreux responsables politiques saoudiens. Il a rencontré notamment le prince héritier, le vice-prince héritier et ministre de l’intérieur, son homologue, le ministre de la défense et directeur de cabinet du roi, le ministre des finances, le ministre du pétrole ainsi que le président de la KACARE, organisme chargé de l’énergie nucléaire civile.

A l’occasion de sa première visite en Arabie saoudite depuis le début du règne du roi Salman, Laurent Fabius a réaffirmé son attachement à l’amitié et au partenariat stratégique entre les deux pays. Il a évoqué avec ses interlocuteurs saoudiens les crises au Moyen-Orient et travaillé au renforcement de nos relations bilatérales dans tous les domaines, notamment économique et commercial.

 Ces derniers mois ont d’ailleurs mis en lumière le double jeu mené par les responsables occidentaux :

                        – Septembre 2015, marque l’accession de l’Arabie Saoudite à la « direction du panel du Conseil des droits de l’homme à l’ONU, ce qui en retour suscite la colère de plusieurs associations « défenseurs des droits de l’Homme ».[2]

                        – En octobre 2015, le premier ministre Manuel Valls a notamment affirmé au Forum économique franco-saoudien à Riyad qu’il incitait les entreprises saoudienne à venir investir en France[3].

Et en ce qui concerne le pétrole, l’Arabie Saoudite reste l’un des principaux fournisseurs en France[4] et en Europe[5]. Force est de constater que l’Arabie Saoudite a de nombreux accords avec les pays occidentaux, ces mêmes pays dans lesquels les médias sont constamment dans la critique du système saoudien, voulant faire la une sans réellement creuser le sujet.

Il y a d’une part les médias courants qui saisissent les affaires de peines capitales, notamment l’affaire du jeune Ali Mohamed Al Nimr[6] à la fin de l’année 2015, le jeune de 22 ans, qui participait de près à des rebellions pro-chiites soutenues par Téhéran[7]. Ce jeune garçon qui devait être exécuté, ne l’a d’ailleurs toujours pas été.  Et d’autre part, les médias « alternatifs » qui sont pour la plupart diffusés au sein même de la communauté musulmane, avec des articles évoquant un pseudo « Wahhabo-sionnisme », et d’autres complots à tout va.

Une image détériorée au sein des pays arabes, un espoir d’une revivification de l’état saoudien ?

Cette diabolisation n’est pas du tout favorable à la politique saoudienne au sein du monde arabe. L’Arabie Saoudite a réussi à regrouper autour d’elle de nombreux pays ces dernières années, mais a su aussi se mettre à dos beaucoup d’autres pays qui auraient pu être des alliés politiques et économiques de premier choix. L’Algérie s’est d’ailleurs ouvertement démarquée de la politique saoudienne, en continuant de soutenir Bachar Al Assad, et en maintenant ses relations avec l’Iran.

Longtemps vus comme les protecteurs universels des musulmans par les croyants du fait de l’hégémonie wahhabite sur les lieux saints, les Saouds sont à présent victimes d’attaques depuis leur propre « camp ». Le régime saoudien est débordé tant par son adversaires iranien qui véhicule une image de « saoudiens-mauvais musulmans » (argent, drogues et non-respect de la pluralité), tant par les « extrémistes sunnites » qui propagent une vision d’une Arabie Saoudite partisane des enfants de Satan (Israël et États-Unis). La dynastie saoudienne fait face à une contestation d’un tout autre ordre qui s’attaque à ses fondements même : une attaque sur sa légitimité spirituelle. Les récentes vidéos de l’autoproclamé califat islamique menaçant de manière récurrente la monarchie en l’accusant de trahison fait trembler les princes. Al Baghdadi dans son dernier communiqué tire à boulets rouges sur le royaume gardien des deux mosquées sacrées. L’Arabie saoudite sait que c’est sur ce front que le danger prospère : c’est dans cette optique que s’inscrit sa récente décision de dresser sa propre coalition anti-terroriste en ré-appuyant sur le statut de khawarij des « jihadistes ».

« Dès lors, on discerne mal les causes de l’aveuglement de ceux qui, en Occident, ne cessent d’accabler le Royaume saoudien tout en fermant les yeux sur les agissements de l’Iran qui constitue pourtant l’État perturbateur de la région, notamment en raison d’un programme nucléaire auquel les mollahs sont loin d’avoir renoncé. Pour être clair, l’État dangereux – que l’on pourrait même qualifier d’État voyou – dans la région, c’est l’Iran des ayatollahs. C’est aussi l’État criminel par excellence. [8]»

Récemment, nous avons pu voir que les tensions qui divisent l’Iran et l’Arabie Saoudite ont poussé des pays comme le Koweit, les Emirats Arabes Unis, le Qatar, Djibouti, le Soudan et le Bahreïn[9] à rappeler leur ambassadeurs en Iran. Cela démontre dans une certaine mesure que la diplomatie saoudienne n’est pas un échec, mais sa stratégie de communication paraît bien plus mitigée.

 La question des droits de l’homme perturbe les médias actuels qui font abstraction des actes du gouvernement iranien et de sa politique oppressive envers les opposants politiques et les minorités religieuses qui ne sont d’ailleurs pas organisées en groupes rebelles comme c’est le cas de la minorité chiite en Arabie saoudite.

« Amnesty International notait, le 23 juillet 2015, que les autorités iraniennes auraient exécuté 694 personnes entre le 1er janvier et le 15 juillet 2015, « dans le cadre d’une hausse sans précédent du nombre d’exécutions dans le pays ».   Outre les trafiquants et des criminels, ces exécutions frappent aussi des personnes accusées d’adultère requalifié de « viol », de prétendus « espions » et, surtout, des opposants politiques et des membres des minorités ethniques et religieuses accusés d’« inimitié à l’égard de Dieu » et de « corruption sur terre », dont des prisonniers politiques kurdes, des musulmans sunnites ou des membres de la minorité arabe de la région du Khouzistan (Arabistan) comme le poète Hachem Chaabani, en janvier 2014. Ahmed Shaheed, rapporteur des Nations unies pour l’Iran a pu souligner, le 27 octobre 2014, qu’on a vu « une personne exécutée pour avoir fait un don à une organisation étrangère »! »[10]

Mais l’Arabie Saoudite tente en vain de maintenir son leadership sur le monde arabo-sunnite, pour l’unir sous un même bloc en adoptant  une politique extérieure commune. Pour les années à venir, une dé-diabolisation sera nécessaire , une remise en question de sa politique religieuse se présente comme une question primordiale et bien évidemment la place de l’économie au sein du Royaume.

Qu’en- est il de la « crise économique » saoudienne ?

Le déclin surévalué de l’Arabie Saoudite

Les récentes décisions du cabinet royal de l’Arabie saoudite laissent une nouvelle fois entendre raison – en apparence – aux dernières critiques de journalistes et intellectuels occidentaux. Doté d’une économie reposant à 90% sur l’exploitation et l’exportation des énergies fossiles, le Bilad At-Tawhid accuse le coup, suite à la chute du cours de baril de pétrole à l’œuvre depuis l’année dernière.

Lundi, le royaume annonce le déficit budgétaire le plus élevé de sa jeune histoire avec 98 milliards de dollars pour l’année 2015. Le ministère des finances annonce certes dans sa note que les citoyens les plus modestes seront épargnés et que les réformes structurelles seront préférées. La nouvelle peut en effet apparaître alarmante : comment la première puissance pétrolière mondiale peut-elle annoncer une hausse de près de 40 % de l’énergie à la pompe ? Le 11 janvier 2016 le 91 passera ainsi de 45 à 75 halalas tandis que le 95 augmentera de 60 à 90 riyal saoudiens. Dans les grandes lignes de son projet de budget en 2016, le ministre des finances déclare que des révisions tarifaires progressives sont attendues dans les secteurs de l’eau et de l’électricité pour les 5 prochaines années. Une hausse des taxes sur les services, l’introduction d’une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) 2 et l’augmentation du prix du tabac sont également à l’ordre du jour. La monarchie effectue dès lors un virage dans l’histoire de ses politiques publiques : en s’étant construit sur un modèle d’État-providence généreux et interventionniste afin de tuer dans l’œuf toute contestation le Roi Salman ouvre une ère nouvelle de rationalisation des dépenses publiques pour le pays des deux mosquées sacrées.

L’Arabie saoudite aurait-t-elle pour autant compris que la diversification de son économie et l’importance des investissements en termes éducatifs et technologiques sont fondamentales  afin d’assurer son avenir ? Du moins, une étape supplémentaire a été franchie dans l’histoire de la monarchie des Saouds. Avec un déficit budgétaire de 15% de son PIB et un déficit excepté de 11% de son PIB pour l’année à venir (environ 87 milliards de dollars) le royaume échappe toutefois aux prévisions du front monétaire international qui tablait sur un trou de l’ordre de 20 % du PIB. À entendre les réactions internationales, l’Arabie saoudite serait au bord du gouffre et céderait à une austérité agressive. Pour l’observateur attentif la réalité est toute autre et se doit d’être couplée avec un contexte géopolitique spécifique.

Un déficit voulu et non subi – Une stratégie amortie

L’Arabie Saoudite est bel et bien responsable de ces déficits consécutifs et par la même occasion d’un déséquilibre persistant entre l’offre et la demande d’hydrocarbures à l’échelle planétaire. Pourtant, cette décision ne peut être analysée comme une erreur de gestion mais comme une stratégie choisie par les dirigeants. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole laissant la part belle à l’Arabie Saoudite n’a pas décidé de freiner depuis l’été 2014 l’inondation massive du marché mondial. Le Royaume saoudien, à l’origine d’une augmentation de la production de pétrole, s’attelait à couper l’herbe sous le pied des compagnies de gaz de schistes américaines. En faisant diminuer le prix du baril de pétrole (augmentation de l’offre donc baisse des prix) le gouvernement saoudien voulait amenuiser la rentabilité du gaz de schiste américain. Cette volonté s’inscrit dans la potentialité américaine de supplanter l’Arabie saoudite comme exportateur massif mais surtout de ne plus être dépendant du royaume ce qui à long-terme créerait un déséquilibre originairement fixé par le pacte de Quincy en 1945. En reconduisant cette politique de bas-prix (avec la dernière en date du 7 décembre dernier l’OPEP) l’Arabie Saoudite continue de saper l’influence du gaz de schiste tout en voulant restreindre une rente potentielle pour l’Iran. La République chiite dispose des quatrièmes plus importantes réserves mondiales ce qui pourrait une fois les sanctions levées lui redonner un pouvoir d’investissement énorme ainsi qu’un prestige international sans précédent. Forte de ce constat, la politique saoudienne mène le prix du pétrole à son prix le plus bas depuis 7 ans ! Cette politique ne saurait toucher à sa fin comme l’indique le projet de budget saoudien pour l’année 2016 qui planche sur un cours du baril à 26 dollars. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le royaume n’a pas à s’inquiéter immédiatement de ses déficits budgétaires.

À l’inverse de beaucoup de pays, le royaume dispose de réserves gouvernementales solides afin d’amortir cette stratégie particulièrement coûteuse pour les deniers publics. En novembre la banque centrale indiquait des réserves de 286 milliards de dollars contre il est vrai d’environ 400 en 2013. L’économiste et ancien membre du conseil royal Walid Arab Hashem note que le royaume peut compter sur ses énormes réserves étrangères culminant selon lui à plus de 700 milliards de dollars pour réduire le gouffre financier. Les réformes économiques annoncées dernièrement ne sont aucunement une simple réaction face au déficit annoncé mais plutôt l’opportunité pour le royaume de se consolider financièrement, diversifier son économie et réduire l’inégalité intergénérationnelle. C’est pourquoi nous pouvons établir un parallèle entre les réformes prévues et le rapport publié par le département Moyen Orient et Asie centrale du Fonds Monétaire international publié en 2015. Les ministres et le cabinet royal semble l’avoir pris en compte. Il y était déjà inscrit que par une stabilisation et des performances économiques en hausse (grâce à des prix du pétrole élevé, un secteur privé très actif, un gouvernement interventionniste et par conséquent la constitution d’un surplus fiscal) les perspectives économiques resteraient favorables et ce malgré malgré la chute conséquente du prix du baril. Le nouveau Roi Salman et ses conseillers font de ce rapport intitulé « tackling emerging economic challenges to sustain growth » une véritable feuille de route en ce qui concerne les réformes fiscales (cf p.28 du rapport cité). Les mots d’ordres sont clairs : consolider l’efficacité de l’investissement public notamment en établissant des méthodes de contrôle de ce dernier, mettre à jour la fiscalité du royaume et essayer de déconnecter l’économie locale de la forte volatilité des cours du pétrole et surtout préparer l’avenir du royaume en réduisant les inégalités entre les générations et créer des emplois en abondance  pour les jeunes saoudiens et saoudiennes.

Un « effet ciseau diplomatique » – le prix du poids politique

En sus de cet aspect purement économique, notons que l’Arabie saoudite a vécu pendant cette période de creusement des déficits un engagement croissant en termes diplomatiques et militaires depuis les débuts de la crise syrienne. Contrats civils et militaires, communication et lobbying diplomatique, intervention militaire et rôle de leader à assumer au sein de la coalition anti-Houtis au Yémen depuis la fin du mois de mars… Les dépenses s’accumulent pour la couronne qui ne veut pas perdre l’opportunité de conserver/accroître ses influences dans la région. L’ombre iranienne plane et le réveil de l’économie perse pourrait bien marquer une perte d’hégémonie pour l’Arabie saoudienne d’où les renforcements des relations intra-sunnite. L’Égypte d’Al-Sissi s’impose comme un partenaire privilégié et ce malgré la veille rivalité nationaliste-wahhabite qui avait miné les relations entre Nasser et les Saouds. Tournée et concentrée sur ce qu’elle nomme l’«expansionnisme iranien», l’Arabie saoudite ne peut se permettre de réduire ses dépenses à un moment où elle aspire à plus de poids dans le jeu des puissances. Le déficit et la transition économique du royaume sont le poids politique à assumer pour de telles ambitions. Par ailleurs, le budget 2016 récuse toute baisse des dépenses militaires ce qui en dit long sur les priorités de la monarchie. Quoi que l’on puisse en dire l’Arabie saoudite n’est pas en danger économique du fait de sa clairvoyance et de son écoute des spécialistes.

S’il faut rester en alerte sur sa capacité à réformer et en particulier sur ses projets de diversification de son économie l’alerte saoudienne réside ailleurs : sa mauvaise image internationale sur « les droits de l’homme », le droit des femmes et son prétendu soutien aux terroristes tendent à miner sa volonté d’apparaître comme le fer de lance de l’Islam sunnite et du monde arabe.

Références:

[1]  https://www.tresor.economie.gouv.fr/11400_echanges-bilateraux-entre-la-france-et-larabie-saoudite-en-2014

[2] http://www.francetvinfo.fr/monde/onu-l-arabie-saoudite-prend-la-tete-du-conseil-des-droits-de-l-homme-et-provoque-la-colere-des-associations_1093837.html#

[3] http://www.france24.com/fr/20151013-manuel-valls-arabie-saoudite-economie-france-ide-investissement-forum

[4] http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATTEF11348

[5] http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Energy_production_and_imports/fr

[6] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20151013.OBS7529/arabie-saoudite-qu-est-devenu-ali-mohammed-al-nimr-condamne-a-la-decapitation.html

[7] http://etudes-geopolitiques.com/sites/default/files/pdf/BulletinOEG_42-Janvier2016.pdf

[8] Charles Saint Prot, http://etudes-geopolitiques.com/sites/default/files/pdf/BulletinOEG_42-Janvier2016.pdf

[9] http://information.tv5monde.com/en-continu/moyen-orient-le-koweit-rappelle-son-ambassadeur-teheran-78922

[10] http://etudes-geopolitiques.com/sites/default/files/pdf/BulletinOEG_42-Janvier2016.pdf

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