L’autre 8 mai 1945 : Le sursaut algérien

(Photo : Messali Hadj)

Par Yannis Boustani

En hommage aux victimes de mai 1945, tandis que l’Europe triomphait du nazisme, Sowt Al Arab revient sur les massacres d’algériens et les prémices de la révolution nationale. Si “l’autre 8 mai 1945” mérite d’être popularisé par soucis de vérité historique, une inspection méticuleuse des massacres est une porte de compréhension bien plus profonde : inspecter les événements algériens revient à décrypter les racines de la construction d’une identité nationale ainsi que les relations complexes entretenues avec l’ancien colon. En réaction à l’enfermement du chef nationaliste Messali Hadj, les militants défilèrent au nom de l’Algérie libre et ouvriront ainsi un mois de répressions civiles et militaires. Qui n’a pas de mémoire des luttes passées, des défaites comme des victoires, n’a guère d’avenir.

Chaque 8 Mai 1945 donne lieu à la célébration en grande pompe de la libération : le 8 mai 1945, l’Europe respire. La victoire des alliés sur l’Allemagne nazie plonge le continent dans l’euphorie. La guerre est officiellement terminée, Paris célèbre l’arrivée de De Gaulle venu annoncer la victoire. L’Histoire retiendra cette date comme la fin d’une époque sanglante et l’entrée dans une modernité de paix. Avant tout, la défaite du nazisme symbolisait la victoire de l’État de droit tolérant et protecteur des libertés sur l’État de police sujet à la concentration des pouvoirs et à l’arbitraire. Qui ne s’est pas vu présenter la fin de la Seconde Guerre mondiale comme le triomphe du  Bien contre le Mal ?  Pourtant, au même moment que la foule parisienne chantait, dansait et s’extasiait dans les rues de la capitale, la France libre réprime dans le sang des révoltes coloniales en mai-juin 1945 qu’elle appellera – sémantique minimaliste oblige – “les événements du Nord-Constantinois”. Le 8 mai 1945 est une date rupture : le début d’une rupture anthropologique, d’une période de jouissance du côté Européen et l’éclatement de signes avant-coureurs d’une rupture coloniale de l’autre côté de la Méditerranée. Avec l’effort de guerre des tirailleurs, les indigènes aspirent aux réformes. Cette croyance réformatrice trouvera définitivement la mort  en Algérie à partir des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en ce  jour de la libération. Lors d’une  manifestation pour obtenir la libération de Messali Hadj, leader nationaliste, à Sétif  un jeune manifestant ose brandir le drapeau national algérien dans ce qui est encore considéré comme de simples départements français. Les forces de l’ordre tirent, l’effet domino est lancé, des émeutes éclatent, le mois de mai est marqué d’une pierre noire. Les velléités indépendantistes sont brisées pour la prochaine décennie… Déplacements massifs de populations, arrestations et exécutions arbitraires, milices françaises civiles, plusieurs milliers de mort recensés : le 8 mai 1945  est un jour de deuil national pour l’Algérie. Médiatiser les violences de mai 1945 ne doit en rien représenter un énième processus de flagellation historique mais plutôt achever la solidification  de vérités historiques  et appeler à la transmission d’un passé à débattre aussi bien en France qu’en Algérie. Que ce soit pour accompagner la clarification d’une identité post-coloniale en France et revenir sur la mythification de cette date en Algérie qui offusque le rôle des pères du nationalisme  le sursaut du 8 mai 1945 à une portée historique qui devrait raisonner encore dans toute les têtes : françaises, algériennes, opprimées… tout simplement humaines. Lumière sur le 8 mai 1945, sa répression, sa symbolique et ses enjeux.

Le vent de l’Histoire face à l’intransigeance coloniale – contextualisation

L’égalité sur le front, l’inégalité juridique sur les terres colonisées. En pleine guerre, les troupes coloniales représentent un quart des engagés, les Algériens n’échappent évidemment pas la mobilisation. Malgré cette participation à l’effort de guerre, les départements français d’Algérie  souffrent d’inégalités latentes de moins en moins acceptées. L’échec du projet Blum-Violette en 1936 enterre définitivement la possibilité d’une réforme électorale de taille visant à intégrer les populations indigènes dans le cadre des institutions. Soumis à une législation discriminante symbolisée par le code de l’indigénat, les Algériens subissent  une oppression économique de taille : la concentration des ressources au sein des mains de quelques pieds noirs riches propriétaires terriens pousse la population autochtone en plein boom démographique à s’éparpiller sur l’ensemble du territoire et à vivre frugalement de la terre.

Concomitamment, un tissu militant ouvertement indépendantiste commence à proliférer. Les années 1920 et 1930 achèveront le basculement de mouvements à l’origine réformateurs vers l’idéologie nationaliste et indépendantiste. Le parti de l’Étoile nord-africaine fondé en métropole par Messali Hadj alors proche du Parti Communiste  en 1926 est le premier mouvement à promouvoir la critique de l’impérialisme français auprès du sous-prolétariat émigré. Dissout en 1929 par les autorités, la création du Parti Populaire Algérien à Nanterre en 1937 s’inscrit dans la continuité d’une  logique indépendantiste. En Algérie, l’activisme se développe par la constitution de réseaux culturels et politiques. La publication du “Manifeste du peuple algérien” par Ferhat Abbas  en 1943 achève alors  le virage idéologique de la résistance politique.  Toutefois, on ne peut saisir ce phénomène sans analyser le rôle prépondérant du socle de contestation qu’est l’Islam. Créée en 1931, l’association des oulémas musulmans algériens milite pour un panislamisme. Son rôle sera éminemment déterminant dans le réveil des masses par sa politique d’éducation arabe, religieuse et historique. Dans le prolongement, les organisations nationalistes n’hésitent pas à mobiliser la société  civile et en particulier la jeunesse socialisée à l’aide de brigades scoutes nationalistes.

Le message est clair et les têtes algérienne sont vite conquises : “L’Islam est ma religion, l’arabe est ma langue, l’Algérie est ma patrie “. D’ores et déjà, le réveil est annoncé. Avec les déclarations de principes de la charte de l’Atlantique en août 1941, les leaders nationalistes comprennent bien que l’Histoire tourne à leur avantage. “Liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes” déjà affirmée par les 14 points du Wilson en 1918 et dont l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el Kader n’avait pas hésité à opposer à l’administration coloniale redevient un espoir pour le camp indépendantiste.  À l’inverse le Comité français de Libération nationale avec son ordonnance du 7 mars 1944  relative au Français musulmans d’Algérie croit encore à l’assimilation des populations indigènes. Des dizaines de milliers d’algériens accèdent ainsi à la citoyenneté française et occuperont les 2/5ème des nouvelles assemblées locales. Jugée insuffisante, la critique de cette réforme soude le bloc indépendantiste et permet de mieux comprendre la genèse des événements de mai 1945. Les oulémas dirigés par le Cheikh Brahimi et les partisans de Messali Hadj soutiennent la création par Abbas de l’association Amis du manifeste de la liberté afin d’obtenir des gages politiques de la métropole en guerre. Pour De Gaulle, à la tête du gouvernement provisoire dès sa création en juin 1944, il est hors de question de donner le moindre crédit aux indépendantistes : “il ne faut pas que l’Afrique du Nord, nous glisse entre les doigts pendant que nous libérons l’Europe” affirme-t-il.

Leader le plus populaire, Messali Hadj est arrêté et déporté à Brazzavile le 23 avril 1945 tandis que les pressions sur les militants s’accentuent.  Le 1er mai ses partisans manifestent dans tout le pays pour obtenir sa libération, des débordements éclatent, les premiers morts du mois de mai sont ici recensés. Suite à ces événements le Général Henry Martin, commandant du 19ème corps en Algérie, manœuvre dans le Constantinois près de Sétif pour prévenir d’éventuelles violences. Profitant de l’enthousiasme de la libération les militants indépendantistes y voient ici l’occasion d’affirmer leurs aspirations. L’administration coloniale autorise l’organisation à Sétif le 8 mai d’une manifestation pour célébrer de manière pacifique la liberté retrouvée. Comme convenu, plus de 10 000 manifestants se donnent rendez-vous … Toutefois les “libérez Messali” et “vive l’Algérie libre” échauffent les esprits. Avec fierté le drapeau de l’Algérie libre flotte : les Brigades de police tirent sur un jeune porte drapeau, le jeune scout Bouzid Saâl s’effondre, les balles fusent, la manifestation tourne en bataille générale. Les “Arabes” s’énervent. La ville sombre alors dans une hystérie collective, une centaine d’européens sont tués en réaction.

Un sursaut général – l’engrenage d’une répression sanglante

À Guelma, plus à l’est, les nationalistes défilent et affichent également le drapeau algérien. Le nouveau sous-préfet  André Achiary demande à ses hommes de se tenir prêt – les militaires font feux. L’état de siège du département du Constantinois est immédiatement annoncé, un couvre-feu est fixé pour 18h. La peur d’une insurrection générale est telle qu’Yves Chataigneau, gouverneur d’Algérie, transfère son pouvoir au général Henry Martin afin de rétablir l’ordre au plus vite.

Dans les campagnes la rébellion gronde de plus belle : des tribunaux, des bureaux de postes, des mairies sont détruits. À  Kherrata, au nord de Sétif, la population pied-noir déserte et se barricade. En réponse, 40 000 hommes  sont déployés et des milices civiles sont constituées. À Guelma André Achirary, partisan du “ complot arabe”,  organise dès le 9 mai une milice coloniale composée de civils dressant une liste des noms des  manifestants algériens  qui seront ensuite arrêtés par les miliciens. D’ailleurs, un Tribunal de Salut public est  librement constitué en dehors de tout cadre législatif qui punira le plus souvent par la peine de mort les émeutiers présumés. Entretenu par les journaux, un climat de peur et de défiance généralisé s’impose pour les populations européennes d’Algérie tandis que les métropolitains n’entendent mot de ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée.

La fin des agressions d’européens le 11 mai ne signera  toutefois en rien la fin de la répression. Les milices rendent eux-mêmes la Justice, l’Armée à l’aide de la mobilisation des tirailleurs sénégalais arrête, tuent arbitrairement quand  elle ne brûle pas simplement les villages. Finalement le 14 mai l’Armée arrive à Guelma ; sans que cela n’arrête l’exaction des miliciens…  Un rapport officiel de l’époque signé par le commissaire Bergé  atteste déjà des dérives raciales que prendra la répression : «  dans la garde civique, (…) il y avait aussi des colons repliés, des européens qui ne nourrissaient aucune sympathie pour ceux qu’ils appellent des “ratons”, des “pinsons” ou de  “merles” ».   Des déplacements massifs de populations s’organisent. Pour étouffer la révolte et éviter sa propagation  le mot d’ordre est la sévérité afin de garantir la stabilité de l’ordre colonial. Dans cette optique, la répression s’achèvera avec une grande séance de soumission organisée près du littoral à Melbou brassant les indigènes des alentours de Sétif le 22 mai. Le général Henry Martin dans son discours affirme la nécessité de retrouver  le calme et d’oublier les événements.  À leur retour les tirailleurs du 7ème régiment sont stupéfaits du sort réservé à leurs frères…  La pacification des derniers douars et des montagnes de Kabylie s’effectue progressivement et s’achève au mois de juin.

Le silence stratégique

Une constante est à remarquer tout au long des événements déclenchés par les manifestations du 8 mai : la discrétion des autorités et des journaux. En pleine période de libération et de construction des Nations Unies, Adrien Tixier  ministre de l’intérieur en charge de l’Algérie, sait bien qu’il faut éviter d’ébruiter l’affaire. Convoqué par le Conseil des Ministres pour y faire un rapport des événements, ce dernier décide d’effectuer un voyage en Algérie. Le comité de salut public d’Achiary doit vite effacer les traces des victimes – de nombreux témoignages attestent de l’utilisation de fours crématoires, en particulier à Héliopolis, dans le but de faire disparaître les corps. On comprend mieux dès lors les qualifications de génocide et les comparaisons avec les méthodes allemandes défendues aujourd’hui officiellement par l’Algérie. En fait l’opacité autour des événements du Nord-Constantinois ne laissera transparaître que  quelques émeutes de la faim pour le reste du monde. Dès le début des événements, seuls quelques hauts gradés avaient conscience de l’importance de la révolte et de la dureté de la répression.  La volonté de mettre sous le tapis les violences s’affirme par une loi d’amnistie votée en 1946 et l’échec d’une commission d’enquête convoquée par Tixier. Tout est oublié, sauf pour les Algériens et les pieds noirs qui ont bien conscience que rien ne sera plus jamais comme avant.

La “décolonisation des esprits” en marche

Le général Duval en écrivant au général Henry Martin  souligne parfaitement la rupture sans précédent qui vient de se dérouler : “ je vous ai donné la paix pour 10 ans! Si la France ne fait rien tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable”. La rupture est consommée entre les autorités coloniales, les indigènes et les populations européennes. Sans liens de confiance et de vaste  projet d’intégration, le terreau du nationalisme n’a jamais été aussi fertile. Il grandit de jour en jour.  Après mai, une idée fait son chemin : l’inéluctabilité de la lutte armée pour libérer l’Algérie du joug colonial. Houari Boumediene, futur président de la République algérienne démocratique et populaire, exprime le choc de sa génération par une célèbre citation: « Ce jour-là, j’ai vieilli prématurément. L’adolescent que j’étais, est devenu un homme. Ce jour-là, le monde a basculé. Même les ancêtres ont bougé sous terre. Et les enfants ont compris qu’il faudrait se battre les armes à la main pour devenir des hommes libres. Personne ne peut oublier ce jour-là. »

Les répressions massives disproportionnées par rapport à la capacité des militants est la première étape vers la guerre : un 1er novembre 1954, avant l’heure. En effet, le 8 mai 1945 est souvent considéré comme le début de la guerre d’Algérie depuis le renouvellement historiographique des années 1990

Entre mythification algérienne et repentance française quelle place pour le 8 mai 1945 ?

Longtemps, “l’autre mai 1945” est resté tapis dans l’ombre, relégué dans les mémoires par la guerre de libération. En Algérie, la date du 8 mai 1958 a souvent été oubliée au profit du 1er novembre, jour de déclenchement des hostilités armées contre les autorités françaises. Le contexte de guerre civile, dans les années 1990, amène les Algériens à renouer avec les pères du nationalisme n’ayant pas survécu à leur lutte fratricide avec le Front de Libération National. Du côté français, on connaît le caractère tabou de la guerre d’Algérie. Bien souvent le 8 mai a été également appréhendé au prisme du 1er novembre 1954 avant d’être analysé de manière autonome. Ce n’est qu’à partir de 1995 que les manifestations du 8 mai seront considérées comme le début du mouvement de décolonisation. Occupant une place de choix  dans l’intimité des Algériens, les événements ne font l’objet de litiges mémoriels que depuis 2 décennies : nombre de victimes, demande de repentance officialisée par le Président Bouteflika… Les débats autour de la loi de 2005 remette au goût du jour le 8 mai 1945, le 27 avril 2008 à Guelma, l’ambassadeur de France parla d’« épouvantables massacres » et assura que « le temps de la dénégation [était] terminé » seulement quelques mois après que Sarkozy ait avoué les crimes du passé colonial. Cependant aucune reconnaissance officielle ni aucune commémoration par la République Française ne semble accorder au 8 mai algérien la place qu’il mérite dans le contentieux colonial. 40 000 morts selon  le gouvernement algérien, plutôt entre 10 000 et 20 000 pour les historiens des deux camps : cette blessure intime offre une vision de ce qu’allait être la guerre sale.

Butant face aux demandes  de repentance, la France veut tourner la page d’une époque révolue. À l’instar des meurtres de milliers d’indigènes lors du soulèvement malgache de 1947, les massacres de mai 1945 veulent être placés sous la responsabilité d’une administration coloniale révolue. On ne peut dire plus vrai à la seule nuance que la pacification des mémoires n’a en rien garanti une pacification identitaire. Dans une France en proie à la déstabilisation identitaire, l’Histoire est une formidable cure pédagogique. À ce titre, le 8 mai 1945 pourrait constituer un axe clé d’une politique mémorielle consensuelle : une identité post-coloniale, une République qui commémore officiellement sa responsabilité, l’aveuglement d’une administration face à la liberté d’un peuple à disposer de lui-même. La repentance est par essence négative, lui donner un aspect positif est un défi de taille. Il en va de la crédibilité du triptyque “Liberté, Égalité, Fraternité”  envers lequel ces enfants, notamment descendants d’immigrés, expriment un cynisme croissant.

En hommage aux milliers de victimes tuées dans le silence le jour où le vent de la liberté a soufflé sur la France.

 

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