Le dialecte jordanien, ce parler méconnu

Par Yanis A.

Le dialecte jordanien, contrairement à l’égyptien ou au syro-libanais par exemple, demeure assez peu connu et étudié, que ce soit chez les arabisants ou les personnes passionnées par la région. On le classe généralement dans la case « dialecte syro-libanais », alors que de nombreuses différences — vocabulaire et prononciation — lui donnent des particularités à ne pas négliger.

De plus, nous parlons de dialecte syro-libanais ou arabe levantin septentrional comme si ces dialectes formaient une langue unie, alors qu’au Liban, en Palestine, en Syrie plusieurs dialectes sont également présents. L’Ouest de la Syrie comporte par exemple un dialecte bien plus proche des dialectes irakiens que du dialecte pratiqué à Damas.

En ce qui concerne la Jordanie, nous verrons dans cet article qu’il n’y a pas un dialecte mais plusieurs dialectes, et que ces derniers sont en mutation continue. Nous essaierons donc de comprendre comment est-ce que la Jordanie est devenue un des piliers de la linguistique arabe.

Histoire de la langue arabe en Jordanie

L’origine de la langue arabe en Jordanie s’expliquerait pour la plupart des historiens et linguistes comme une importation venue d’Arabie. Quand on parle d’importation de la langue arabe, on fait référence à l’arabe littéraire tel qu’il est répandu aujourd’hui et employé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. En effet, la Jordanie était peuplée avant l’arrivée des Arabes par des populations issues des différentes civilisations, dont l’une des plus connue de la région : les nabatéens, peuplant l’actuel sud de la Jordanie et le nord de l’Arabie Saoudite.

L’arrivée des tribus arabes s’est concrétisée à la bataille de Yarmouk en 636, date officialisant la prise du Levant par les armées arabes musulmanes. L’Islam prend alors de l’ampleur, bien que certaines tribus conservent le christianisme, religion la plus répandue dans la région depuis la conversion de l’empire romain au christianisme.  La langue du Coran s’est donc propagée dans tout le Levant, et les mots d’origines nabatéennes ou romaines n’ont pas réellement infiltré la langue arabe, d’autant plus que le nabatéen et l’arabe comportaient de nombreuses similitudes dues à leurs origines sémites.

Etant des territoires aisément exploitables et dans lesquels l’agriculture s’avère être bien plus productive qu’en Arabie, les tribus arabes ont massivement migré vers la Jordanie et la Syrie actuelle pour s’y installer définitivement.

En Jordanie, les prononciations et le vocabulaire varient selon les régions mais rien ne prouve que les anciennes civilisations ont eu une influence sur ces différences. Que ce soit les tribus arabes ou bien les anciennes civilisations qui sont la « cause » de ces différences, rien n’est vraiment clair à ce sujet, et ce même au sein des plus grands historiens ou linguistes.

Un ou bien des dialectes jordaniens ? Une différence avec les autres dialectes de la région ?

De Irbid à Aqaba, la langue arabe quotidiennement utilisée semble différente, la prononciation semble parfois différer, certains mots apparaissent dans le nord et non dans le sud et ce, tout en étant compris dans toute la Jordanie.

Très peu d’orientalistes se sont intéressés aux dialectes jordaniens, néanmoins, on peut tout de même retenir quelques noms. L’orientaliste allemand Gotthelf Bergsträsser est l’un des premiers à étudier le dialecte de la région.

Ray L. Cleveland (1963) fut quant à lui le premier à classifier les différents dialectes présents sur la région du Jourdain : le bédouin, le sédentaire transjordanien de Cisjordanie et du bord du Jourdain, le rural c’est à dire le dialecte des alentours de Jérusalem et enfin le dialecte citadin. Contrairement aux pays du Maghreb, ce sont les populations issues des campagnes qui ont opté pour l’utilisation du Qaf (ق), le citadin ne le prononce pas du tout et le remplace par une hamza (ء) — ce qui est, pour beaucoup de linguistes, dû à l’importation du dialecte palestinien — alors que le bédouin le remplace par Gaf (ڨ). Cependant, l’emploi de ces lettres a changé avec le temps : le Qaf reste très peu utilisé ­— seuls certains mots ont gardé l’emploi du Qaf, car nécessaire à la bonne compréhension — au profit du Gaf pour les hommes et de la Hamza pour les femmes. En effet, les femmes jordaniennes ne prononcent majoritairement ni le Qaf ni le Gaf qui apparaissent comme un signe de virilité. Aucune réelle raison n’explique ce phénomène si ce n’est peut-être l’arrivée de la prononciation bédouine dans les grandes villes et une volonté de se différencier du dialecte syro-libanais. On compte aussi l’emploi du Kaf (ك) au lieu du Qaf, employé par les paysans palestiniens, mais très peu utilisé.

Il apparaît bien évidemment différents dialectes, différentes prononciations, et même certains points de grammaires qui différent entre les Jordaniens bien que ces « argots » soient historiquement liés. Le professeur finlandais Heikki Palva expliquait les liens entre le dialecte dit bédouin et le dialecte de Salt considéré « sédentaire » (ville un peu plus au nord d’Amman comportant de nos jours une importante communauté palestinienne), et leur utilisation de la double négation « ma—sh ».

Pour les bédouins du sud de la Jordanie (tribus des Howeitat, ‘Anaizi, Zawaideh….), le dialecte est très proche des « dialectes bédouins saoudiens » : la Damma censée se prononcer « ou » est remplacée par un « e » ou un « i ». On note également l’emploi de nombreux mots jamais ou très récemment employés dans la capitale, car en effet la majorité des tribus peuplant l’actuel sud de la Jordanie sont originaires de la péninsule arabique et sont montés en Jordanie durant la Grande Révolte Arabe du début du XXe siècle.

Une autre prononciation très particulière existe en Jordanie (Irbid, Al Karak ou Al Salt) – présente également dans certaines régions en Irak et au Koweit – le «  K » (ك) est prononcé « SH » (), ce qui change profondément la prononciation et parait parfois peu compréhensible.

Cependant, les dialectes sont compris de tous, et Amman semble être un nouveau centre d’échange entre les différents dialectes jordaniens mais plus largement une nouvelle ville attractive au cœur du monde arabe.

jordanie carte

Amman, une « ville panarabe » : vers une future mutation du dialecte ?

Au début du XXIe siècle, les Palestiniens formaient l’unique communauté arabe « étrangère », mais depuis les cinq dernières années les vagues migratoires n’ont cessé de s’accumuler.

Les guerres post-printemps arabes ont poussé des libyens, des syriens, des irakiens, ou encore des yéménites a migré vers la Jordanie, pays accueillant et relativement stable, qui leur permet de s’installer, travailler et scolariser leurs enfants. Ils sont de plus en plus nombreux : pour certains c’est l’assimilation, et pour d’autres le regroupement communautaire.

On compte aussi une forte communauté égyptienne — provenant majoritairement des campagnes égyptiennes — s’étant installée ces trente dernières années, venue travailler en tant que main d’œuvre.

La Jordanie devient également la destination de nombreux les étudiants ou investisseurs du golfe, venus d’Arabie Saoudite, d’Oman, mais aussi du Qatar ou Koweit.

Tous ces dialectes arabes cohabitent depuis plus ou moins cinq ans et les emplois linguistiques des uns deviennent les mots courants des autres. Il est désormais simple pour la grande majorité des habitants d’Amman de comprendre les différents dialectes qui composent la langue arabe.

L’adaptation au dialecte jordanien paraît inutile étant donné que chacun est compris dans son dialecte d’origine. Les différents dialectes diffèrent principalement sur le vocabulaire employé, un vocabulaire principalement issu des anciens parlers des tribus, ou d’anciennes civilisations après arabisation. La langue arabe a en effet permis l’utilisation de nombreux synonymes qui ont pour chacun été attribués à un dialecte moderne.

Amman connaîtrait donc une mutation progressive de son dialecte, et cette évolution pourrait déboucher sur un dialecte arabe très riche comprenant un vocabulaire basé sur les dialectes des quatre coins du monde arabe tout en restant fidèle à une grammaire, une syntaxe et un vocabulaire très proche de l’arabe littéraire.

Remerciements particuliers à Ali Al-Zuobi, étudiant à l’Université de Jordanie (Amman), ayant apporté de nombreuses informations précieuses à la rédaction de cet article.

 

Bibliographie :

CAUTINEAU Jean, Les parlers arabes du Horan, 1940

CLEVELAND Ray J., A Classification for the Arabic Dialects of Jordan, 1963

CLEVELAND Ray J.,  Notes on an Arabic Dialect of Southern Palestine, 1967

PALVA, H, Negations in the Dialect of Es-Salt, Jordan , 2004

PALVA, H, “ Sendentary and Bedouin Dialects in Contact. Remarks on Karaki and Salti Dialects ” Journal of Arabic and Islamic Studies, 2008

2 pensées sur “Le dialecte jordanien, ce parler méconnu

    • Merci, c’est exactement ce que j’allais dire, les arabes ne sont pas présents en Jordanie que depuis le 7ème siècle, ils ont toujours été là sauf qu’ils avaient d’autres noms.

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