Le Kurdistan va-t-il se séparer de l’Irak ?

Par Thomas Ciboulet

Une Irak divisée

La région de l’Irak n’est pas homogène. Si l’on sait qu’elle se divise entre une zone à majorité arabe sunnite, une arabe chiite et une kurde, on oublie parfois que les divisions sont anciennes. Parmi les chrétiens originels d’Irak, on parle souvent d’Assyro-Chaldéens, terme qui reprend très bien cette division antique : deux grands royaumes ont existé dans la Mésopotamie antique, qui se sont parfois chevauchés mais avec des centres différents : l’Assyrie avec pour cœur la région de Ninive, et la Chaldée ou les royaumes babyloniens avec pour cœur le sud de Bagdad, entre les villes actuelles d’Al Hilla et Nasiriyah. Cette distinction existe toujours avec la conquête arabe. Ce qui est appelé Irak correspond à la région sud du pays actuel, allant de Bagdad jusqu’à Bassorah et au Koweit. La Haute Mésopotamie est appelée Jazira, et reprend une grande partie de ce que les Kurdes appellent Kurdistan, en particulier les régions de l’actuelle Turquie (Diyarbakir), la Syrie orientale (Manbij, Ras Al Ayn) et le Nord-Ouest de l’Irak actuel (Mossoul, Sinjar). Les Monts Zargos en forment la frontière à l’est, si on les inclut à la région de Jazira, celle-ci correspond au Kurdistan.

L’Irak moderne est un Etat né du mandat britannique à la suite de la première guerre mondiale, en 1920. Néanmoins, si les frontières sont définies et officiellement stabilisées, elles ne sont pas perçues pareil par tous. Au Sud, l’émirat du Koweit (protectorat britannique) est perçu comme territoire de la province de Bassorah, tandis qu’au Nord, les Kurdes attendent une autonomie, qu’ils exigeront des britanniques par plusieurs insurrections, sans succès. Une tribu se démarque dans la lutte pour l’autonomie, voir l’indépendance des Kurdes, la tribu des Barzani, dirigée par Mustafa Barzani. Fondateur du Parti Démocratique du Kurdistan, il mène une révolte en 1961 mais signe la paix avec le régime irakien en 1964. Une frange du PDK s’y oppose et est exclue parmi lesquels Ibrahim Ahmed et son beau fils, Jalal Talabani. Ce dernier formera en 1977 l’Union Patriotique du Kurdistan. Ces deux mouvements vont, au gré des circonstances, s’allier ou s’opposer au gouvernement d’Irak.

Il est toutefois un moment d’opposition qu’il faut mentionner : durant la guerre Iran-Irak, les Kurdes se soulèvent. Notons par ailleurs que l’Iran accueille une minorité kurde également dont les chefs ont été éliminés suite à la Révolution Islamique. Le soulèvement kurde-irakien coutera cher à la population que Saddam Hussein réprime dans le sang. S’il est difficile d’établir avec précision le nombre de victimes, le massacre de Halabja, où trois à cinq mille civils sont tués par des armes chimiques, est le symbole de l’horreur. Celle-ci est dénoncée ardemment, notamment par la gauche française qui soutient les leaders Kurdes à cette époque, Bernard Kouchner en tête. Suite à la première guerre du golfe en 1991, et avec l’aide américaine, les Kurdes obtiennent une zone autonome en Irak. C’est le début de la rupture.

Des Kurdes divisés

Pourtant, celle-ci n’est pas automatique, pour la simple raison que les Kurdes sont eux-mêmes divisés. Le PDK et l’UPK entrent alors en guerre pour prendre le pouvoir. Jalal Talabani s’oppose au fils de Mustafa Barzani et nouveau leader du clan, Massoud, et il faut des pressions américaines pour que la guerre cesse en 1997. Le Kurdistan irakien est alors divisé en deux. Le Nord/Ouest avec pour centre Erbil, est le fief du PDK. Le Sud/Est, avec pour cœur Suleymaniye (la deuxième ville du pays), est la base de Talabani.

Les deux mouvements ont besoin d’aides extérieures pour survivre. Talabani est clairement pro-iranien. En effet, lors de sa fuite contre Mustafa Barzani, il s’était réfugié en Iran. Et bien que Teheran se soit montré opposé au mouvement kurde sur son sol, il n’hésite pas à le soutenir hors de ses frontières pour affaiblir ses ennemis, turcs ou irakiens selon les circonstances. Par ailleurs, suite à la chute du régime de Saddam Hussein, l’Iran place ses pions sur le sol irakien, ce qui inclut évidemment les Kurdes. Massoud Barzani, quand à lui, prend dans un premier temps un soutien de circonstances, celui de Saddam Hussein. Une fois que celui-ci est devenu infréquentable, Barzani se rapproche petit à petit de la Turquie, où le nationalisme kémaliste perd de son influence : l’AKP est arrivé au pouvoir, ce qui marque une nouvelle politique envers les voisins. Petit à petit, le Kurdistan irakien devient un allié régional de la Turquie. Les soucis de santé de Talabani à partir de 2012 l’obligent à se retirer de la scène politique, laissant le champ libre pour Massoud Barzani et son clan.

Mais la division des Kurdes et plus complexe que la fracture entre les deux partis d’Irak. En effet, alors que la Turquie soutient progressivement le Kurdistan irakien, elle entame un processus de dialogue avec le PKK sur son territoire. Ce dialogue s’arrête lors de la reprise des hostilités en 2014 entre l’Etat turc et le PKK, dont le fief se trouve en Irak sur le mont Qandil. Barzani autorise alors l’aviation turque a survoler sur son territoire pour bombarder les membres du PKK. De plus, alors que Mossoul est tombé aux mains de l’Etat islamique, la Turquie veut participer à sa libération. En effet, Mossoul était revendiqué par Mustafa Kemal lorsqu’il faisait la guerre aux Britanniques, mais aussi en contexte de tensions par Turgut Özal. Erdogan a alors multiplié les discours de revendication culturelle et historique de Mossoul, en faisant un territoire turc. Il laisse notamment stationnée une partie de son armée à Bashiqa, avec l’accord des autorités kurdes irakiennes, mais il rencontre une ferme opposition de Bagdad. Le gouvernement central irakien voit, en effet, une ingérence étrangère sur son sol, ce qui amène à de très fortes tensions, certains militaires américains sur place ayant craint qu’elles ne dégénèrent en guerre, en pleine lutte contre Daesh.

Un referendum, et après ?

La question kurde est ancienne. Sous l’empire ottoman, les Kurdes jouissent d’une grande autonomie, voir d’une quasi-indépendance dans les zones montagneuses où les chefs tribaux sont parfois les propriétaires de villages chrétiens, Arméniens en Turquie, Assyriens et Chaldéens en Irak. Avec la partition de l’empire ottoman, quelques élites kurdes revendiquent un Etat. Le traité de Sèvres de 1920, jamais mis en pratique, leur offrait une zone autonome avec possibilité d’indépendance à l’avenir en Turquie actuelle. Les Britanniques promettent également une zone autonome kurde en Irak. Aucune de leurs exigences ne sera respectée. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, les Kurdes réclament à nouveau un Etat, tandis que la région kurde-iranienne de Mahabad proclame une République Socialiste avec l’aide de l’URSS. Celle-ci sera laissé à l’abandon face au retour de l’armée iranienne et aucun Kurdistan ne voit le jour. Cela fait désormais un siècle que la plus grande minorité sans Etat milite pour en avoir un, sans aucun succès. Si Barzani veut absolument faire tenir le référendum avant la fin de la lutte contre Daesh, on peut penser que c’est pour mettre la communauté internationale sous pression : les Kurdes se sont battus mais ils ne quitteront pas le champ de bataille sans concessions. Attendre la fin de la guerre, c’est risquer de voir une fois encore enterrer la question Kurde.

De fait, le Kurdistan est actuellement indépendant. Barzani a commencé à vendre du pétrole, ressource importante dans son territoire, à la Turquie sans en informer Baghdad. En réaction, les subventions que le gouvernement central doit à Erbil n’ont plus été versées. Il n’y a eu aucune coopération entre Nouri Al Maliki et les Peshmerga dans la lutte contre l’Etat Islamique, ce que déplorait Massoud Barzani déjà en 2014 devant Al Jazeera. Dans les faits, le Kurdistan s’est largement coupé de Baghdad depuis longtemps. L’indépendance n’est qu’une question de symbole pour les Kurdes, tandis que le gouvernement central y voit un « deuxième Israel » pour reprendre le terme d’Al Maliki aujourd’hui Vice Président. Le gouvernement central d’Irak joue son intégrité territoriale, les Kurdes, leur droit à exister en tant que nation. Rappelons par ailleurs que les frontières du Kurdistan irakien ne sont pas claires : Mossoul et Kirkouk notamment sont revendiqués à la fois par les Kurdes et le gouvernement central, ajoutant aux tensions.

Aujourd’hui, on constate une formidable coalition contre l’indépendance du Kurdistan. Celle-ci va de l’Iran aux Etats Unis, en passant par la France, le Royaume Uni, la Turquie, l’ONU et bien sur l’Irak. Certains la refusent tout simplement, d’autres comme l’ONU ou les Etats Unis ont demandé à ce que le référendum soit repoussé. Des promesses de médiation ont été offertes par l’ONU pour dialoguer avec Bagdad afin de donner plus d’autonomie encore au Kurdistan, tant qu’il reste irakien. C’est totalement oublier la volonté des Kurdes : au final, la victoire est écrasante exceptée dans les zones contestées entre Irak et Kurdistan, où elles restent majoritaires. Les demandes d’Al Abadi, Président irakien, d’annuler les résultats du référendum sont intenables : 92% de Kurdes pour l’indépendance ne peuvent se changer en non. Cependant, Al Abadi a obtenu un soutien de poids : celui de l’Iran et celui de la Turquie, qui était restée relativement discrète pendant la campagne d’indépendance mais qui a multiplié les menaces économiques et militaires.

Barzani reste un bon stratège. Il connait les risques qu’il encoure, tant les dirigeants mais aussi les PMU (milices chiites) menacent de guerre civile la région. Sans allié régional excepté Israel (ravi d’avoir un allié direct face à l’Iran) ni soutien international, le Kurdistan n’a aucune chance de survie. En revanche, il peut ainsi négocier avec Baghdad dans une position de force pour plus de droits et surtout pour obtenir les territoires contestés. Si Mossoul est un objectif très difficile, il peut espérer intégrer Kirkouk – et les ressources pétrolières du sous sol – à un grand Kurdistan autonome. L’Irak étant dans un tel état de décomposition, la fracture sunnite-chiite étant au plus fort suite aux années Al Maliki, l’implosion du pays n’est pas impossible, et les occasions de proclamer l’indépendance ne manqueront pas à l’avenir. Aujourd’hui, il est plus intéressant pour Barzani de prendre le contrôle des zones contestées au sein de l’Irak par des négociations officielles et légales.

Cette stratégie semble pourtant être un échec : face à la détermination de ses ennemis, Erbil n’a réellement aucun allié, les Etats Unis n’ont pas pris de mesures de rétorsion excepté de stopper la livraison d’armes aux milices chiites si elles tirent sur les Pershmerga. Les territoires contestés sous occupation des Peshmerga comme Kirkouk ont été rendus sans combats. Rendre Kirkouk, c’est éviter le conflit, y compris avec la Turquie qui considère la ville comme Turkmène. Ainsi, la marge de manœuvre de Barzani est désormais très faible, ayant rendu les territoires contestés et étant entouré d’ennemis. Pour autant, la victoire de l’Irak est encore très lointaine : l’implication de la Turquie et de l’Iran aux côtés de Bagdad est une première, mais risque de ne pas durer. Les groupes chiites pro-Iran, les forces souverainistes d’Irak et les intérêts des Turcs via les Turkmènes dans la région sont totalement contradictoires, sachant qu’ils devront composer malgré tout avec le Kurdistan d’Irak qui reste une force majeure. De plus, d’autres groupes Kurdes sont présents sur le terrain et résistent aux milices chiites et à l’armée irakienne, comme le PKK renforçant son emprise sur le Kurdistan irakien alors que ses alliés du PYD contrôlent le Nord de la Syrie. D’autres potentiels groupes déçus de la politique de Barzani pourraient apparaître et mener le combat, sans parler des autres minorités, Yézidis de Sinjar, Chrétiens de la plaine de Ninive et Turkmènes qui pourraient également vouloir s’armer pour se protéger des combats. Si un véritable dialogue n’est pas vite mis en place, un nouveau conflit régional pourrait voir le jour dans le Nord de l’Irak et au Kurdistan irakien.

Cet article a été publié dans Irak.

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