Le Maroc “Africain” : Amorces d’un virage diplomatique ?

Par Yannis Boustani

“Le Maroc se situe, aujourd’hui, dans la perspective résolue et sans équivoque, de regagner sa famille institutionnelle et de continuer avec plus d’ardeur et de conviction, à assumer les responsabilités qui sont les siennes.” (1)

Coup de théâtre lors du 27ème sommet de l’Union Africaine le 17 juillet dernier. Par adresse  royale, le Maroc annonce officiellement sa volonté de rejoindre l’institution africaine qu’il avait quitté en 1984 pour cause de reconnaissance de la RASD (République arabe sahraouie démocratique). Fier d’être le 2ème investisseur sur le continent et de représenter un exemple de stabilité,  Mohamed VI opère un habile virage qui s’inscrit bien au-delà du litige sur le Sahara marocain. A observer de près, les interventions royales des derniers mois témoignent d’un renouveau : diplomatie plus agressive, postures anti-occidentales, rapprochement avec les pétromonarchies du golfe, la Russie et la Chine,  grands projets …  Le Maroc assume un multilatéralisme sans équivoque. Le Monde a changé, la couronne l’a compris. Aura-t-elle les moyens de ses ambitions ?  Éclairages sur la diplomatie pragmatique du Royaume Chérifien.

Le Maroc “redevient” Africain, 32 ans de diplomatie de “ la chaise vide”

Le Sommet de Kigali – le 17-18 juillet dernier – devait rester en date pour l’introduction du premier passeport africain (2). La volonté marocaine de réintégrer L’Union Africaine après avoir tourné le dos à son ancêtre (Organisation de l’Unité Africaine)  lui aura finalement volé la vedette. Pour rappel le Royaume Chérifien était pourtant l’un des moteurs de cette initiative panafricaine créée en 1963 au nom de la coopération interétatique ; vision qui prévaudra progressivement sur les ambitions fédéralistes. La reconnaissance de l’autoproclamée République Arabe Sahraouie comme 51ème état membre en 1982 attire les foudres du Roi Hassan II attaché à la souveraineté du “Grand Maroc”. Avec fermeté, la couronne appelle au boycott du sommet de Tripoli avant qu’un accord avec l’Algérie pro-Polisario ne soit obtenu. La signature des accords d’Oujda entre la Libye et le Maroc le 13 Août 1984 enrage l’Algérie qui laisse de nouveau siéger ces protégés indépendantistes. Lors du XXème sommet de l’OUA – le 12 novembre 1984, le Maroc claque logiquement la porte (3) dans un discours qui fera date notamment sur la détermination du pays à continuer à jouer un rôle dans le futur du continent : « Africain est le Maroc. Africain il le demeurera … ». Après 32 ans de politique de la chaise vide, le Maroc est prêt à reprendre ses responsabilités naturelles en pesant à l’intérieur des institutions. Toutefois, Mohamed VI ne reviendra jamais sur la décision de son père : l’intégrité territoriale n’est pas négociable ; le Sahara occidental restera marocain (4). Ce pragmatisme de façade ne saurait offusquer la profonde détermination de la couronne à réduire à néant le front Polisario fondé avec l’aide déterminante de l’Algérie en 1973 (5) comme en atteste son discours : “ C’est pourquoi, sur la question du Sahara, l’Afrique institutionnelle ne peut supporter plus longtemps les fardeaux d’une erreur historique et d’un legs encombrant. L’Union africaine, n’est-elle pas en contradiction évidente avec la légalité internationale? …”(6) Dans cette optique Mohamed VI prépare ce retour depuis quelques années et plus intensément ces derniers mois. Ce 18 juillet, 28 des 54 membres de l’Union africaine ont déposé une motion pour « réclamer la suspension des activités de la RASD » (7). Le Front indépendantiste s’effrite au cours des années : les soutiens diplomatiques tombent les uns après les autres avec la dernière en date lorsque la Zambie annonce qu’elle adoptera à présent une position neutre et qu’une nouvelle page s’ouvrait dans les relations avec le Maroc (8). Cette perte d’appui s’opère le jour même de l’entrée en fonctions d’un nouveau premier ministre sahraouie, le leader historique Mohamed Abdelaziz ayant rendu l’âme. En outre depuis l’année 2000, 36 pays ont retiré leur reconnaissance à la mouvance indépendantiste (9).

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L’action de la mission onusienne pour le maintien de la paix au Sahara occidental. Ancienne colonie espagnole (départ en 1975). Large territoire désertique au riches ressources côtières sur lequel le Maroc, la Mauritanie et le front indépendantiste du Polisario revendique leur souveraineté. http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/690(1991)

Ce conflit oublié ressurgit en avril dernier lorsque le secrétaire des nations unies Ban Ki Moon enflamme l’épineuse question de la légitimité des revendications indépendantistes en enjoignant le Maroc à renouveler la mission onusienne. Annonce éminemment problématique (10) puisque celle-ci intervient lors d’une visite à Alger – capitale de l’état soutenant bec et ongles le front Polisario. Le Roi ne se gêne pas pour répliquer énergiquement lors du premier sommet Maroc-Conseil de sécurité du Golfe en le plaçant dans les « plans d’agression attentatoires » portés à l’encontre des états arabes. A cet instant la question de la RASD n’est plus qu’annexe. La décision de rejoindre l’UA est à mettre en perspective avec les récentes allocutions royales. Le Maroc veut servir de pont. Si ces fortes relations économiques avec l’Union Européenne le prive de tout virage démesuré l’ancrage et le développement d’une coopération économique Sud-Sud donne au Royaume de nouvelles perspectives diplomatiques. L’Afrique y joue un rôle déterminant d’où la volonté de réintégrer l’organisation africaine.

Le nécessaire pragmatisme d’un poids lourd naturel

Son positionnement géographique et son passé culturel plonge le Maroc en Afrique numide aux confins de la méditerranée et de l’Atlantique. Le Sahara représente le lien entre le Maghreb conquis par les arabes et l’Afrique subsaharienne. Depuis son indépendance, le Maroc n’a jamais délaissé le continent noir que ce soit diplomatiquement à des fins de préservation de son territoire (11) mais surtout économiquement. Résolument tourné vers le développement humain et la coopération intra “Tiers Monde”, le Maroc a su se tailler au fil des années la part du lion. Désormais premier investisseur en Afrique de l’Ouest et deuxième sur l’ensemble du continent le Maroc a conscience de l’intérêt géostratégique à conquérir l’Afrique. Plus de 5000 accords bilatéraux et conventions ont ainsi été signés en à peine 10 ans (12). Depuis son intronisation, Le Roi Mohamed VI a visité plus d’une dizaine de pays avec ces derniers mois le Gabon, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, piliers de sa stratégie régionale. Les mesures sont diversifiées (13) : favorisation de l’implantation d’étudiants africains, fondations caritatives à l’instar de la Fondation alaouite pour le développement durable fondée en 2008, affermissement d’un axe Casablanca-Nouakchott-Dakar pour jouir du marché intérieur de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Comme le note Brahim Fassi Fihiri, président de l’institut Amadeus, dans sa note sur le pari africain du Royaume: “ l’Eldorado africain a permis aux champions marocains de se diversifier (…). Aujourd’hui les grandes entreprises marocaines de différents secteurs (télécoms, bancaire, mines, construction, eau et électricité, gestion des ports, etc.) sont présentes dans plus d’une vingtaine de pays subsahariens.” Afin de s’assurer croissance et influence à l’international la stratégie d’accompagnement du continent africain ne pourra s’avérer que gagnante au vue des enjeux dont recèle cette terre. Le puissant secteur bancaire ( en particulier la BMRE) s’avère être un atout considérable (14) de cette stratégie triangulaire qui consiste à canaliser les IDE pour ensuite financer des projets en Afrique et user de contrats de concessions (15).  Malgré son manque d’implantation en Afrique anglophone l’Afrique devient lentement mais sûrement une indéniable priorité pour le Maroc. Rejoindre l’Union Africaine ne serait qu’une étape supplémentaire afin de renforcer l’assise et l’influence régionale mais cette fois-ci en pesant institutionnellement. Le Roi le résume aisément : “il nous est apparu évident que quand un corps est malade, il est mieux soigné de l’intérieur que de l’extérieur.” Le retour s’opérera normalement lors du prochain sommet à Addis-Abeba, la capitale éthiopienne.

L’ancien mandat français détermine toujours – du moins en partie – de par la francophonie et les liens économiques historiques la priorité des relations maroco-françaises et européennes (16). Néanmoins, les récents bouleversements géopolitiques (instabilité chronique en Libye, Syrie en feu, Irak détruite, Yémen en guerre, Europe sujette aux attentats à répétition) poussent le Royaume Chérifien à se questionner sur sa ligne diplomatique. Les dernières visites en Russie puis en Chine ainsi que l’alignement sur les pays du Golfe laissent planer les senteurs d’une ère nouvelle.

Prendre du recul sur le renouveau diplomatique marocain : un multilatéralisme assumé, une diplomatie de combat à nuancer

Avec le déploiement de 1500 soldats au sein de la coalition internationale au Yémen depuis décembre 2015 (17) le Maroc amorce un alignement significatif avec l’Arabie Saoudite et plus généralement les pays du Golfe. En avril Mohamed VI se déplace à Riyad pour le premier sommet de coopération entre le Maroc et les pays du Golfe (18). Moment historique pour sceller une alliance durable que le Maroc avait pourtant poliment refusé au nom d’un non-sens géographique et de sa volonté de consolider avant tout l’union des états du Maghreb en 2011 (19).  Lors de son allocution, le Roi frappe fort et s’offre une tribune pour répondre à Ban Ki Moon. En soulignant sa fraternité civilisationnelle, le Roi appuie sur les enjeux sécuritaires communs et la nécessité – en vertu du partenariat aujourd’hui mâture – d’un renforcement de mécanismes institutionnels efficace. Mohamed VI va encore plus loin en affirmant que la partitions des états arabes sont des “complots” portés à l’encontre de la sécurité collective afin de “semer le désordre”. Cette stratégie visant à “faire main basse sur les pays arabes” dans un contexte de “nouvelles alliances et de redistributions des cartes” motive le Maroc à diversifier ses partenariats tant économiques que militaires. En somme, le Roi réitère son attachement aux valeurs de souveraineté et de respect des peuples : “ Le Maroc est libre dans ses décisions et ses choix et n’est la chasse gardée d’aucun pays” (20). Tolérance religieuse, services de renseignements efficaces, renforcement de coopération avec le Golfe, multilatéralisme proclamé haut et fort représentent les piliers d’une diplomatie cohérente. A cet égard les réserves proférées à l’encontre des occidentaux résultent d’une démarche logique. La ligne diplomatique marocaine est claire : préférer la stabilité et l’efficacité  à l’instabilité et à l’incohérence de certains de ses partenaires à l’instar de la France et des USA qui derrière l’apanage des droits de l’homme s’arrogent le droit d’intervenir et de financer des groupes dangereux.

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C’est d’ailleurs dans ce cadre que s’inscrivent les récentes visites en Russie et Chine sans omettre l’ouverture d’une mission de prospection économique en Inde suivie de la réception en juillet d’hommes d’affaires indiens (21). Les retombées s’annoncent prometteuses : accords d’entreprises, coopération dans le domaine du renseignement, rééquilibrage des balances commerciales. Avec plus de 15 conventions signées à la mi-mai avec la République Populaire de Chine et ce dans une multitude de secteurs (aéronautique, création d’un fonds sino-marocain, port de Tanger, Photovoltaïque …) le Maroc signe plus qu’une simple coopération en avançant un puissant pion sur l’échiquier africain grâce à l’implantation et l’expertise reconnue de l’empire du milieu en ce domaine (22). La future visite en Inde laisse espérer à son tour une progression notable dans les relations bilatérales.

“Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, surtout en temps d’incertitude”. Tel serait l’adage qu’il conviendrait d’apposer à la diplomatie marocaine. Les ambitions africaines du Royaume réaffirmées sous leur aspect politique avec l’annonce d’un retour au sein de l’UA ne sont qu’un des angles d’attaques de la stratégie de développement d’un  multilatéralisme durable. Mohamed VI s’impose depuis le début de son règne en souverain planificateur, stratège, à l’écoute de ses conseillers ce qui le rend plus à même de cerner les évolutions structurelles de ce début de XXIème siècle (23). En réalité la marge de basculement géopolitique du Maroc est faible mais c’est ici un début à suivre de près. Grand projets, nouveau prêt accordé par le FMI (24), immenses réserves en phosphates (25), assise solide de la couronne sur le pays Mohamed VI prépare l’avenir international  … Le Maroc tend à s’imposer comme un acteur polyvalent et incontournable encore faudrait-il qu’il prenne garde aux problématiques d’éducation (25) et au creusement des inégalités que la mondialisation opère entre une bourgeoisie économique progressiste distinguée et un petit peuple traditionnel en manque d’opportunités (26).

Au-delà d’un renversement conjoncturel, le monarque alaouite ne fait que renouer avec la tradition ancestrale de son royaume. Le positionnement géographique du Maroc et le foyer de rencontres de diverses traditions et spiritualités vivantes qu’il représente sont des atouts inestimables en ces temps de globalisation où la coopération est reine. Fier de sa culture musulmane, africaine et méditerranéenne le Royaume Chérifien renoue avec un multilatéralisme ancré dans son passé pluriel que le sultan Sidi Mohamed Ben Abdallah ( Mohamed III) avait déjà mûri en octroyant le droit d’arrimage aux navigants américains et en faisant du Maroc de facto le premier état à reconnaître l’indépendance des Etats-Unis le 20 décembre 1777 (27).

 

Sources

  1. http://www.maroc.ma/fr/discours-royaux/message-de-sm-le-roi-au-27-eme-sommet-de-lunion-africaine-kigali
  2. http://afrique.lepoint.fr/actualites/passeport-africain-un-pas-decide-vers-l-unite-du-continent-19-07-2016-2055541_2365.php
  3. http://www.jeuneafrique.com/188357/politique/jour-maroc-a-quitte-lorganisation-de-lunite-africaine/
  4. http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-18_fr.html
  5. http://orientxxi.info/magazine/pourquoi-l-algerie-defend-le-statu-quo-au-sahara-occidental,0884
  6. Message du Roi lors du dernier sommet de l’Union Africaine cf note 1
  7. http://telquel.ma/2016/07/18/majorite-pays-lua-demandent-suspension-du-polisario_15068
  8. http://aujourdhui.ma/actualite/la-zambie-retire-sa-reconnaissance-de-la-rasd-un-revers-dentree-pour-brahim-ghali
  9. Mohamed VI appuie sur cet effritement diplomatique dans son message aux pays africains
  10. http://www.courrierinternational.com/article/sahara-occidental-les-dessous-du-bras-de-fer-entre-mohamed-vi-et-ban-ki-moon
  11. Contribution aux opérations de maintien de la paix en Côte d’Ivoire , en République Démocratique du Congo et en République Centrafricaine, aux efforts de médiation dans la région du « Fleuve MANO », et récemment en Libye et à la reconstruction post -conflit en Guinée, au Sierra Léone, au Mali et en Guinée Bissau
  12. http://www.amadeusonline.org/fr/actualites/point-de-vue-du-president/512-maroc–le-pari-de-lafrique.html
  13. Ward Vloeberghs, la géopolitique marocaine au prisme du commerce extérieur, Confluences Méditerrannée, 2011/3, n°78
  14. http://www.ires.ma/wp-content/uploads/2015/12/pdf_txt-dinar.pdf
  15. Maroc-Afrique : l’ambition d’une “nouvelle frontière”, note du ministère marocain des finances https://www.finances.gov.ma/Docs/2014/DEPF/Relations%20Maroc-Afrique_vd.pdf
  16. http://www.ambafrance-ma.org/Les-relations-economiques-franco
  17. http://www.bladi.net/militaires-marocains-yemen,43814.html
  18. http://www.jeuneafrique.com/319794/politique/maroc-a-riyad-mohammed-vi-scelle-alliance-rois-golfe/
  19. http://www.yabiladi.com/articles/details/36909/wikileaks-saoudiens-opposes-l-adhesion-maroc.html
  20. Vidéo du discours dans son intégralité https://www.youtube.com/watch?v=QoC3ovgzsxo, la trace écrite est également disponible http://www.maroc.ma/fr/discours-royaux/texte-integral-du-discours-prononce-par-sm-le-roi-devant-le-sommet-maroc-pays-du
  21.  http://www.huffpostmaghreb.com/2016/05/30/maroc-inde-economie_n_10201958.html
  22. https://www.alaraby.co.uk/english/comment/2016/5/19/the-morocco-china-partnership-and-its-impact-on-western-sahara
  23. Ouverture politique, dédommagements des familles persécutées lors des années de plomb, ouverture du vaste port de Tanger, appel à la tolérance religieuse, médiatisation de sa femme, développement de fonds d’investissement …
  24. http://www.theafricareport.com/North-Africa/morocco-gets-two-year-35-billion-imf-credit-line.html
  25. Un tiers de la population est analphabète tandis que l’école public a une tendance à la “privatisation” http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/09/08/maroc-pres-d-un-tiers-de-la-population-toujours-analphabete_4748519_3212.html
  26. http://www.leseco.ma/decryptages/grand-angle/28407-au-maroc-les-inegalites-entre-revenus-se-creusent.html
  27. http://www.moroccoworldnews.com/2012/03/32075/sidi-mohamed-ben-abdellahs-diplomatic-initiatives-towards-the-united-states-1777-1786-direct-reasons/

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