Le retour de l’Égypte sur la scène régionale

Par Yanis A.

 

“Si la sécurité du Golfe est directement menacée, l’Égypte mobilisera ses forces pour soutenir ses frères,(…) l’Égypte se tient corps et âme aux côtés de ses frères du Golfe”, a déclaré le président égyptien Abdel Fateh Sissi lors d’une rencontre à huis clos au World Youth Forum mardi 6 novembre avec la presse locale et étrangère à Charm el-Cheikh, selon le quotidien gouvernemental Al-Ahram. Le chef de l‘État égyptien aurait fait cette déclaration en réponse à une question que la presse venait de lui poser sur les sanctions américaines contre l’Iran.

Depuis sa prise de pouvoir en 2014, Sissi ne cesse de renforcer les liens qui unissent l’Égypte, autrefois pays  phare du panarabisme, et les pays du Golfe, en particulier l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis. A la suite de la destitution par l’armée du président Mohamed Morsi, Abu Dhabi et Riyad avaient soutenu financièrement Le Caire afin de participer à la reconstitution d’un gouvernement allié du bloc sunnite. En 2017, Sissi réitérait son soutien aux pays du Golfe, soutenant que leur sécurité constituait une “ligne rouge” pour l’Egypte. L’alignement de la diplomatie égyptienne s’est concrètement illustrée lorsque Sissi décida de rompre toute relation diplomatique avec le Qatar, accusé de soutenir le terrorisme et d’être un allié de l’Iran.

Faisant partie depuis mars 2015 de la coalition arabe menée par l’Arabie Saoudite dans la guerre au Yémen, l’Égypte organise, conjointement avec plusieurs pays du Golfe et la Jordanie, des exercices militaires dans le cadre du programme “Bouclier des Arabes 1”. A travers cette initiative — à l’origine principalement militaire — saoudienne, un bloc politique a émergé et se façonne progressivement. Ces entreprises politiques et militaires se réclament d’une vision panarabe et d’objectifs arabes communs, avec selon Sissi des “forces armées arabes capables de protéger les pays de la région de toute agression, même au regard des crises actuelles” (Al-Ahram).

Cette déclaration du président Sissi survient au lendemain de la remise en vigueur des sanctions américaines contre l’Iran. Outre les rivalités culturelles, religieuses et historiques, cette méfiance à l’égard du régime des Ayatollahs trouve ses racines dans le  traditionnel soutien politique qu’accorde celui-ci aux Frères musulmans. Ce schéma géopolitique facilite clairement la convergence des intérêts entre les pays arabes et Israël,  rivaux et ennemis de l’Iran. Lors de sa visite au Oman le 26 octobre, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, avait réagi à l’Affaire Kashoggi, affirmant qu’il était nécessaire pour la région que l’Arabie Saoudite préserve sa stabilité intérieure et par conséquent se focaliser sur la “menace iranienne”. Le Bahreïn avait également soutenu les déclarations du Premier ministre israélien, ce qui permis au bloc de la Coopération arabe de maintenir son unité dans son propre intérêt et dans celui des ses alliés.

Ce renouveau de la diplomatie égyptienne ne sera pas sans compter sur l’appui américain. Le rétablissement, le 25 juillet 2018, de la partie de l’aide militaire à l’Égypte, (195 millions de dollars), qui avait été gelée début 2017, a contribué à réchauffer les relations stratégiques américano-égyptiennes. Trump avait réitéré son soutien, en marge des travaux de la 73e session de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre dernier, à l’Égypte dans son combat contre le terrorisme au Proche-Orient. Ligne de défense contre le terrorisme d’une part, et principal médiateur dans le conflit israélo-palestinien, l’Égypte joue un rôle important pour les intérêts militaires américains dans la région.

L’Égypte semble par ailleurs retrouver son rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien. Netanyahu affirmait, fin octobre, être favorable à une médiation de l’ONU et de l’Égypte entre Israël et le Hamas pour éviter une “crise humanitaire” dans la bande de Gaza. Les efforts diplomatiques actuels visent dans un premier temps à conclure un accord aux termes duquel le Hamas accepterait de mettre fin aux manifestations frontalières, en échange d’un assouplissement du blocus contre Gaza. Les négociations se déroulent en revanche dans un secret absolu.

Ce sont les Renseignements généraux égyptiens qui sont en charge du dossier, et non pas les services des Affaires étrangères. A la suite de l’insurrection djihadiste (EI) dans le Sinaï et la montée des violences à Gaza, Le Caire considère la zone, qui comprend le Sinaï et Gaza, comme une priorité sécuritaire. L’Égypte a donc accru son implication sur la question gazaouie depuis la dernière guerre de 2014 durant laquelle la médiation égyptienne avait permis un cessez-le-feu. Si le pouvoir égyptien demeure très méfiant à l’égard du Hamas, étant donné leurs liens avec les Frères musulmans, des délégations sont régulièrement envoyées dans la bande de Gaza afin de discuter avec les acteurs présents. En effet, il apparaît essentiel pour Le Caire que le Hamas et le Fatah se réconcilient. Les Renseignements généraux égyptiens s’étaient félicités en octobre 2017 de la signature d’un accord de réconciliation entre les deux mouvements, dont l’un d’entre eux, le Fateh, avait été chassé de Gaza une dizaine d’années plus tôt.

Disposant des forces armées les plus importantes de la région et du continent africain, l’Égypte pourrait davantage mener une politique  offensive dans les pays voisins. Avec d’un côté le poids de l’insécurité due à la crise libyenne, et d’un autre côté l’État Islamique dans le Sinaï et le Hamas dans la bande de Gaza, Le Caire pourrait entreprendre, en plus de ses implications diplomatiques,  des opérations militaires pour assurer le maintien de la sécurité et de la stabilité à ses frontières.

Considérée comme l’une de ses priorités diplomatiques, la Chine a récemment affirmé être disposée à travailler de concert avec l’Égypte afin d’améliorer leur compréhension mutuelle, coordonner leurs stratégies de développement respectives, et renforcer leur coopération dans les domaines de l’économie, du commerce, des capacités de production et des échanges culturels dans le cadre de l’initiative “la Ceinture et la Route”, en marge de la 6e réunion de la Conférence de la coopération sino-arabe sur l’énergie, qui s’est tenue au Caire du 5 au 8 novembre 2018.

Confiant des mesures de réforme économique du pays et notant une accélération de la croissance à 5,3%, une baisse du chômage en-dessous des 10% et un recul du déficit des comptes courants, dû aux envois de fonds des égyptiens résidant à l’étranger et d’une reprise du tourisme, le FMI s’est engagé à proposer un nouveau déboursement de 2 milliards de dollars d’aide à l’Égypte et ce, dans le cadre d’un programme de soutien de 12 milliards de dollars approuvé en novembre 2016.

Absente de la politique africaine depuis la tentative d’assassinat manquée contre l’ancien président Hosni Moubarak à Addis-Abeba en 1995, l’Égypte de Sissi compte bien rattraper ce retard. En plus d’avoir créée une  agence égyptienne de partenariat pour le développement en Afrique, le président égyptien a effectué, depuis son arrivée au pouvoir en 2014, vingt-et-une visites dans des pays africains, sur un total de soixante-neuf déplacements à l’étranger, soit 30% des visites présidentielles à l’étranger.

En regagnant la confiance et le respect des pays africains, l’Égypte a été élu à la présidence tournante de l’Union africaine pour 2019 ce qui lui permettra de réaffirmer sa présence sur la scène africaine et d’assurer le développement des relations sino-africaines dans le cadre du projet “la Ceinture et la Route, représentant plusieurs milliard d’euros d’investissements annuels chinois en Afrique depuis 2015.

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