Le Soudan et la sécession du Sud: un échec?

Par Yanis A.

Depuis décembre 2013, le Soudan du Sud se retrouve plongé dans une guerre civile opposant le Mouvement populaire de libération du Soudan (gouvernement actuel) avec à sa tête le président Salva Kiir et le Mouvement populaire de libération du Soudan en opposition qui soutient le vice-président Riek Machar. Le Soudan avec l’aide de l’Ouganda soutient militairement le gouvernement en place du plus jeune état d’Afrique afin de maintenir le pouvoir en place dans un contexte de guerre civile dont on dénombre entre 50 000 et 300 000 morts et un peu moins d’un million de réfugiés.

Accédant à son indépendance le 1er janvier 1956 et devenant le plus vaste pays d’Afrique, le Soudan— tel qu’on le considérait à cette époque, c’est à dire de Khartoum à Djouba— s’est retrouvé face à des conflictualités naissantes relatives à la future politique du pays. S’il paraît légitime d’admettre que le joug britannique eu un rôle dans les difficultés de la construction de l’État soudanais et les disparités présentes entre le nord et le sud du pays, il faut néanmoins reconnaître que ces différences ont été le fruit d’une division idéologique et politique issue de rivalités religieuses et culturelles.

Contextualisation historique

C’est à partir en 1820 que le Wali — gouverneur de la province — d’Égypte reconnu par l’Empire ottoman, Mehmet Ali Pacha lança la conquête du Soudan. Initialement, la conquête du Soudan se concentra principalement sur le nord dirigée par des princes locaux sous l’étendard du Sultanat de Sennar. La domination ottomane sur le « Soudan » donna naissance à de nombreuses agitations politico-religieuses qui prendront une ampleur considérable avec l’établissement d’un mouvement mahdiste en 1881. Peu après la prise de Khartoum en 1885 par les insurgés mahdistes, la fondation de cet état mahdiste par un certain Mohamed Ahmed Ibn Abd Allah est représentée comme le terreau du nationalisme soudanais tenant tête à l’Égypte.

L’intervention de la couronne britannique en 1896 mettra fin au pouvoir mahdiste dans la région, avec la pleine reconquête du Soudan et la mise en place du condominium anglo-égyptien. Afin d’empêcher la renaissance d’un mouvement mahdiste, le Royaume-Uni décide de s’appuyer sur les élites arabes du nord, tandis que la politique mené dans le sud paraît peu utile et demeure relativement discrète. Le Royaume-Uni décide alors de se focaliser sur le nord de la région, destiné à l’exportation du coton, et délaisse le sud, anciennement source d’esclaves.

Carte ethnique du Soudan

(Source: Le Dessous des Cartes, Arte)

Un nouvel état qui peine à se consolider

Cependant, l’indépendance du Soudan aurait pu prendre une autre forme. En effet, en 1951, le Roi Farouk d’Égypte revendique la souveraineté du Soudan, mais les britanniques insistent sur le droit du Soudan à l’autodétermination des populations locales à travers un traité anglo-égyptien en 1953.

Au lendemain de son indépendance, le Soudan plonge dans une guerre civile qui prendra un nouveau tournant en 1964, lorsque le gouvernement soudanais tenta de faire de la langue arabe, la langue officielle et nationale du pays.

C’est alors que le mouvement sudiste Anyanya, appuyé par l’Ethiopie et soutenu militairement par l’armée de l’air israélienne, s’organise. La première guerre civile soudanaise prend fin en 1972 avec les accords d’Addis-Adeba qui accordent un gouvernement autonome au sud du pays.

La seconde guerre civile soudanaise éclate en 1983 à la suite de la découverte de nouvelles réserves pétrolières dans le sud et l’application de la sharia à l’échelle nationale par le chef de l’état Jaafar Al Nimeyri. Cette guerre civile causa deux millions de morts et marque la naissance —bien que progressive— du SPLA, mouvement sécessionniste du sud dirigé par John Garang et soutenu par l’Ethiopie, l’Érythrée et l’Ouganda.

Ces deux guerres ont profondément marqué le pays en le divisant religieusement, mais aussi ethniquement. Depuis 1997, les sanctions commerciales américaines à l’encontre du Soudan se sont multipliées, pour la raison selon laquelle le Soudan soutiendrait divers mouvements islamistes dans les pays voisins notamment en Égypte, en Éthiopie et en Erythrée. Par ailleurs, Oussama Ben Laden a été suspecté d’avoir mis en place des camps d’entraînement au Soudan ce qui poussa les États-Unis — suite aux événements de 2001— à davantage sanctionner.

Puis, en 2003, la famine qui frappe la région du Darfour—6 millions d’habitants— a été le coup de grâce pour cet état : les ethnies Fours, Zaghawas et Massalits (peuples majoritairement musulmans) exigent une meilleure distribution des richesses en revendiquant un partage plus équitable des pouvoirs locaux. Face à ces aspirations, Le gouvernement de Khartoum s’est vu répondre militairement et s’engage dans un conflit interminable qui, jusqu’à présent, fait rage. Le gouvernement de Khartoum, soutenu par les rebelles de l’opposition tchadienne, réprime les rebelles armées et les milices du Soudan du sud alimentant le conflit et soutenues depuis l’étranger. Cette guerre du Darfour a causé environ 300 000 morts selon l’ONU bien que nous n’ayons peu de données chiffrées sur le conflit.

Carte des langues du Soudan

(Source: Le Dessous des Cartes, Arte)

Une division territoriale paraissait-elle nécessaire ?

Suite aux sanctions ordonnées par les Etats-Unis, un accord de paix est obtenu en 2005 prévoyant un gouvernement d’union nationale et un référendum d’autodétermination du sud du Soudan. Nonobstant l’intangibilité des frontières issues de la colonisation, la question de la délimitation nord/sud apparaît pour une partie de la population soudanaise du sud nécessaire à la résolution du conflit. Ce fut le travail des sécessionnistes qui tentèrent de justifier et légitimer leurs positions à travers la mise en exergue d’une identité historiquement existante. A travers cette volonté d’inscrire territorialement le clivage présent, les sécessionnistes ont pensé la frontière par l’ancien Royaume Foundj du début du XVIe siècle qui au sud de Sennar, marque la fin de l’expansion musulmane. Force est d’admettre que le sud fut pendant longtemps marginalisé au profit du nord, comme ce fut le cas dans beaucoup de pays, et ce jusque-là refonte de l’union nationale.

La langue arabe qui fut tout au long des deux guerres civiles l’une des causes des révoltes sud-soudanaises, demeure très présente dans le sud mais non reconnue à titre officiel par le gouvernement, auparavant autonome et désormais indépendant. C’est l’anglais qui selon l’article 6 de la constitution de 2011 est la seule langue officielle du pays. La sharia n’est désormais plus source juridique au Soudan du Sud qui ne compte pas plus de 10% de musulmans, environ 30% d’animistes et 60% de chrétiens (divers courants, souvent teintés d’animisme).

Outre les questions culturelles et religieuses, les ressources naturelles des régions du sud du Soudan sont progressivement devenues les éléments moteurs des mouvements sécessionnistes et forment présentement la raison principale de l’éclatement de la guerre civile dans l’actuel Soudan du sud.

Carte confessionnelle du Soudan

(Source: Le Dessous des Cartes, Arte)

Qu’en est-il de cette division en 2016 ? Perspectives et enjeux ?

Depuis maintenant un peu plus de trois ans, le Soudan du Sud est confronté à une guerre civile qui s’est progressivement ethnicisée opposant les partisans de Salva Kiir —actuel président issue de l’ethnie majoritaire, les Dinkas— et ceux de Riek Machar, vice-président du pays et représentant des Nuers. Ce conflit s’est caractérisé par des pratiques sanctionnées par les autorités supranationales tels que les massacres ethniques dans les deux camps, les viols, l’émasculations des hommes, des égorgements, la présence de plusieurs milliers d’enfants-soldats et des pratiques cannibales selon l’Union Africaine. On dénombre environ entre 50 000 et 300 000 morts et un peu plus d’un million de réfugiés.

Carte stratégique du Soudan du Sud

(Source: http://www.lejdd.fr/)

De plus, ce conflit a suscité l’intervention des pays voisins, notamment l’Ouganda et le Soudan qui tentent d’apporter leur soutien gouvernement en place. En effet, le président soudanais Omar el-Béchir et le président sud-soudanais Salva Kiir ont conclu un accord en 2014 relatif au déploiement de leurs forces armées respectives afin de protéger les ressources du pays. Le président soudanais a d’ailleurs insisté sur le fait qu’ « il doit y avoir la paix et la sécurité au Soudan du Sud ». De plus, l’Organisation des Nations Unies a envoyé 13 500 casques bleues et a ordonné en août 2016 l’envoi de 4000 casques bleus supplémentaire.

La ligue arabe s’est également dite préoccupée par la guerre civile sud-soudanaise : le 11 juillet 2016, un communiqué affirme que « L’escalade de la violence et des combats dans plusieurs régions du Soudan du Sud et dans la capitale, Juba, pourrait avoir de graves conséquences qui pourrait s’avérer difficiles à contrôler ou à complètement maîtriser à court terme« . Cependant, la ligue arabe se contente d’exiger de la part belligérants un respect des accords de paix signés en 2015.

Les rivalités Soudan/Soudan du Sud se sont en l’occurrence partiellement estompées. Les deux pays furent en désaccord au sujet des « royalty », ces indemnités que Juba doit verser à Khartoum pour l’utilisation des oléoducs, ou encore à propos du partage des eaux que craignait le gouvernement Khartoum avec la potentielle construction d’un barrage en amont. Il faut savoir que la plupart des gisements sont dans le Soudan du Sud qui produit environ 350 000 barils par jours soit ¼ de la production du Qatar. Ce pays qui ne jouit pas d’un accès à la mer et qui vit d’une économie très peu diversifiée, semble avoir besoin de son pays-frère pour se relever et surpasser les questions éthico-politiques qui détruisent le pays de l’intérieur.

En juillet 2016, le secrétaire général de la Ligue des États arabes et ancien ministre égyptien— Aboul Gheit— a déclaré qu’il « œuvrera à convaincre les pays membres d’accorder au Soudan du sud le statu d’observateur spécial au sein de la ligue (…) La Charte de la Ligue Arabe ne prévoit pas de poste d’observateur mais le Soudan du Sud a une situation spéciale non seulement parce qu’il faisait partie du Soudan jusqu’en 2011 mais aussi parce que la langue arabe y est très répandue ».

Sources :

 

Une pensée sur “Le Soudan et la sécession du Sud: un échec?

  1. Très bonne article qui nous permet d’en apprendre davantage sur les conflits ethniques et politiques au Soudan.

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