Le Soudan et la Somalie face à la crise du Qatar

(photo: le président soudanais Omar el Béchir et le roi saoudien Salman ibn Abdelaziz)

 

Par Anwar-Gabriel Boulal et Elias Habib

L’histoire éclaire le présent

Alors que la “crise du Qatar” divise le monde arabe, il convient de s’intéresser aux États qui sont malheureusement trop peu évoqués, tels le Soudan et la Somalie. Ces deux Etats d’Afrique de l’Est présentent la particularité d’appartenir à la Ligue Arabe. Pour autant, ces pays ne sont pas exclusivement arabes. Les Arabes, en Somalie, forment un groupe minoritaire et la langue arabe y est la deuxième langue officielle. Le Soudan est plus arabisé (70% de la population) ; les langues officielles sont l’arabe et l’anglais. En effet, le Soudan a été colonisé à la fois par l’Égypte et le Royaume-Uni. Les relations qui unissent ces deux pays avec le monde arabe sont anciennes. Déjà, au XVIIè siècle la côte Swahili (côte somalienne) jouait un rôle clé dans le commerce des esclaves entre l’Afrique et la péninsule arabique. L’entrée de ces deux Etats dans la Ligue Arabe à l’époque contemporaine (1956 pour le Soudan et 1974 pour la Somalie) concrétise plusieurs siècles d’échanges qui ont abouti à la constitution d’une culture commune. Au sein de la Ligue des Etats Arabes, organisation régionale fondée en 1945, réunissant 22 états membres qui abordent des sujets économiques, politiques et sociaux, la Somalie et le Soudan bénéficient d’une faible marge de manœuvre. Les difficultés internes de ces deux pays réduisent leur pouvoir sur la scène internationale.

La Somalie est un « état failli », en crise depuis les années 1990. La souveraineté somalienne est contestée sur de vastes étendues de son territoire. En 1991, la Somaliland, région du nord de la Somalie, proclame son indépendance de façon unilatérale. Bien que la Somaliland imprime sa propre monnaie et possède son drapeau , elle n’est pas reconnue par la communauté internationale. Le facteur économique représente aussi un facteur important dans la crise somalienne. Avec un PIB de 9 milliards de dollars, la Somalie a un poids économique trois fois moins important que l’Afghanistan. L’élection, en 2017, de Mohamed Abdulahi Mohamed a suscité beaucoup d’espoir mais reste sans résultats. Le 14 octobre 2017 la Somalie a connu le pire attentat de son histoire. Cet acte revendiqué par le groupe terroriste « Al Shabab » a causé la mort de plus de 500 personnes. Cet événement nous rappelle que la Somalie est toujours un « état failli ». Rappelons que d’importantes étendues rurales sont aujourd’hui aux mains du groupe terroriste « Al Shabab », ce qui fait de ce pays un des Etats les plus vulnérables au monde.

Le Soudan, bien qu’il soit plus influent que la Somalie, présente de fortes carences. Le système politique de ce pays se caractérise par sa continuité. Omar El Béchir est président du Soudan depuis 27 ans et fait l’objet d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crimes de génocide. Toutefois, notons que le Soudan ne reconnaît pas le statut de la Cour Pénale Internationale. Depuis la partition de son territoire en deux parties, le Soudan a perdu de sa puissance économique. En effet la sécession du Soudan du Sud en 2011, qui dispose d’une très grande partie des réserves pétrolières (90%), oblige le Soudan à se trouver d’autres sources de revenus internes et externes.

Exemple de conflit : la crise diplomatique opposant le Qatar à l’Arabie Saoudite

Le Royaume d’Arabie Saoudite, le Bahrein, l’Égypte les Emirats Arabes Unis, ont coupé leurs relations diplomatiques avec l’Etat du Qatar, le 5 juin 2017. Ce dernier est entre autre accusé de financer des groupes terroristes et de se rapprocher dangereusement du voisin iranien. Cette rivalité nouvelle participe à former trois groupes qui structurent les jeux d’alliances au sein de la Ligue Arabe. Il y a les Etats qui rompent leurs relations avec le Qatar, les Etats neutres, et enfin le dernier groupe minoritaire qui regroupe les Etats « qatarophiles ». Les positions de la Somalie et du Soudan ne sont pas complètement similaires. La Somalie, malgré une certaine « qatarophilie » se présente comme neutre. Elle appelle les parties à faire la paix et à éradiquer le terrorisme ; phénomène dont elle subit directement les conséquences. La Somalie a toutefois ouvert son espace aérien à la compagnie Qatar Airways afin d’affaiblir l’embargo imposé au Qatar par l’Arabie Saoudite et ses alliés. Le Qatar reste en effet le seul pays arabe à avoir soutenu la Somalie après l’attentat du 14 janvier 2017. D’autres éléments placent la Somalie dans la sphère d’influence du Qatar. La Turquie, alliée du petit émirat, joue un rôle majeur en Somalie. En plus d’avoir fortement aidé la Somalie après l’attentat de Mogadiscio, la Turquie est en train d’y installer sa plus importante base militaire à l’étranger. L’alliance officieuse entre le Qatar et la Somalie est une réaction au soutien de l’Arabie Saoudite et des Emirats arabes unies au Somaliland. En quête de reconnaissance, la Somaliland a récemment autorisé l’installation d’une base militaire des Emirats arabes unis sur son territoire. En outre, la Somalie fait l’objet de stratégies d’influence de la part du Qatar et de l’Arabie Saoudite, du fait de son littoral stratégique qui jouxte les grands axes maritimes.

Le Soudan, quant à lui, joue sur deux tableaux. D’une part, lorsque le Soudan a subi les sanctions américaines car accusé de soutenir le terrorisme, le Qatar demeurait un partenaire important aux yeux du pays. D’autre part, c’est à l’initiative de l’Arabie Saoudite que les sanctions américaines sur le Soudan ont été levées. Par ailleurs, le défi migratoire reste primordial. Le Soudan et la Somalie sont à l’origine d’importants flux migratoires qui traversent la péninsule arabique. La donnée migratoire oblige le Qatar et l’Arabie Saoudite à traiter avec les autorités du Soudan et de la Somalie. Ces deux Etats monnayent des traités migratoires avec l’Arabie Saoudite et le Qatar en échange d’investissements sur leur territoire respectif.

Le jeu d’alliance est d’autant plus compliqué que le Soudan et la Somalie possèdent, tout de même, des intérêts chez les qataris et leurs alliés mais aussi chez les Saoudiens et leurs alliés. C’est donc un « jeu diplomatique » qui est entrepris par ces États visant à mettre à profit la rivalité qataro-saoudienne.

Le développement par l’économie au prix de la perte de souveraineté

Par l’étude de la “crise du Qatar” nous souhaitons relever un élément particulièrement fondamental : la capacité d’action du Soudan et la Somalie. On constate que la présence étrangère demeure importante dans ces deux pays de la Corne de l’Afrique au point de remettre en cause leurs indépendances à la fois économique et politique. Ces deux pays sont de facto influencés par le Qatar et l’Arabie Saoudite qui ne sont à l’origine que de simples « partenaires ». La dépendance économique de la Somalie et du Soudan entravent leur souveraineté. Leur pouvoir de décision sur la scène internationale semble bafoué. L’indépendance politique du Soudan et de la Somalie est limitée du fait de l’importance des apports étrangers dans le domaine économique. Aussi, il est important de noter une partition géographique des deux pays qui accroît la capacité d’ingérence de la part de puissances étrangères, dans les mesure où les territoires sécessionnistes sont fortement soutenus par d’autres pays. En dépit de ces problèmes, les deux états réaffirment leur pleine volonté de mettre fin au conflit diplomatique. Ils proposent d’ailleurs une médiation commune afin de « protéger les intérêts des pays et des peuples arabes ».

Cet article a été publié dans Soudan.

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