Le Wahhabisme à travers l’histoire

Par Sid-Ali T.

Etymologie du mot

Le mot “Wahhabisme” (en arabe al Wahhâbiyyâh) se doit d’être défini : il provient du nom de son prédicateur Muhammad Ibn abd al Wahhâb at-Tâmimi, le mot “Wahhab” est aussi dans la religion musulmane un attribut de Dieu qui signifie “le Donateur”, ce terme n’est pas accepté par les wahhabites en général.

Qui est Abd Al Wahhab ?

Avant de présenter les caractéristiques ainsi que les fondements de ce mouvement, il est primordial de présenter brièvement la vie d’Ibn Abd al Wahhab. Né aux alentours de 1703 à Uyayna, une oasis au nord de Riyad dans la région du Najd, il descend de la tribu des banû-Tâmim, connue pour ses guerres tribales ainsi que son rejet du califat d’Abu Bakr lors des “grandes apostasies”. Muhammad Ibn Abd al Wahhab reçut très tôt une éducation religieuse, il apprenait les sciences islamiques chez son cheikh Muhammad Hayya as-Sindi et faisait la navette entre la Mecque et Médine. Ses professeurs remarquèrent très tôt son attirance pour les livres et les thèses d’Ibn Taymiyya al Harâni (savant kurde considéré comme un des pères spirituel de la salafiyya) et son élève Ibn al Qâyyim al Djawziyya. Après avoir fini son éducation religieuse, Muhammed Ibn Abd al Wahhab se mit à propager sa méthode de pensée et considérer que l’Arabie de l’époque était tombée dans le Shirk (polythéisme), il condamnait notamment la sacralisation des hommes qui les dressait au rang d’idoles, la notion d’intercession (at-tawassûl) et prônait un retour aux sources que sont le Coran et la Sunnah en rejetant les commentaires des théologiens musulmans ainsi que l’imitation des enseignements (at-tâqlid). La doctrine wahhabite est également très dure vis à vis de l’interprétation théologique, notamment envers le “Kâlam” [1] qui est une science développée au Moyen-Age par certains savants musulmans. Il est important de noter que Mohammed Ibn Abd al Wahhab eut beaucoup d’opposants. Parmi eux nous pouvons citer son frère Sulayman Ibn Abd al Wahhab ou encore le Mufti de la Mecque de l’époque Ahmed Zayn Dahlan, c’est d’ailleurs à lui que revient l’invention du mot “Wahhabiyyah” (wahhabisme) dans son fameux livre “La fitna wahhabite” (al Fitnatûl Wahhabiyyah). Ainsi dans les livres de Mohammed Ibn Abd al Wahhab il n’est pas rare de le voir jeter l’anathème sur les musulmans de son époque en disant qu’ils sont parfois pire que les gens de l’époque pré-islamique (ahl al jâhiliyyâh) ou qu’ils ne connaissent pas le sens de la profession de foi musulmane. Ainsi il est rapporté que Mohammed Ibn Abd al Wahhab a déclaré : “Il est clair que les idolâtres de cette époque sont plus ignorants au sujet d’Allah et de Son Unicité que les idolâtres Arabes [gens de la Jâhiliyâh] et ceux qui les ont précédés.” [2]

Mais à quelques centaines de kilomètres de là dans la région centrale du Nâjd, des familles issues des Banû-Hânifâh se battent entre elles pour prendre le contrôle des routes marchandes de la région et de l’oasis de ad-Dir’iyah. Le clan des Al Watban sort victorieux pendant un temps mais sera balayé ensuite par un homme du nom de Sa’oud ibn Mohammed des al Mouqrin qui non seulement va assoir son autorité politique sur l’Oasis mais a des projets plus grand à terme pour l’Arabie entière. Cette victoire est considérée comme l’élément fondateur de la dynastie Saoud. C’est dans ce contexte que Muhammad Ibn Abd al Wahhab rencontre le chef de l’émirat de ad-Dir’iyah Sa’oud ibn Mohammed, le cheikh a besoin d’un appui pour sa da’wa (prédication) tandis que Sa’oud a besoin de raison d’assoir son autorité politique sur toute la région du Najd. Ainsi la rencontre avec la famille Sa’oud va permettre la concrétisation de la doctrine wahhabite, l’élève de Muhammad Ibn Abd al Wahhab relate dans son livre “l’Histoire du Najd” : « Lorsque l’émir devint convaincu du monothéisme, Il [Ibn ‘Abd al Wahhab] lui dit : Ô cheikh ! ceci est la religion de Dieu et de son prophète sans aucun doute, réjouis-toi de mon soutien à toi, à ce que tu ordonnes, au jihad à l’encontre de quiconque contredira le monothéisme, cependant j’ai 2 conditions : si nous nous mettons à te soutenir, à faire le jihad dans la voie de Dieu, et que Dieu nous fasse conquérir différentes terres, je crains que tu ne nous quittes, et que tu nous remplaces par d’autres personnes ; la deuxième : j’impose aux gens de ad-Dir’iyah un impôt à l’heure des récoltes, et je crains que tu ne me dises : ne prends plus rien de chez eux. […] L’émir tendit sa main et prêta allégeance au cheikh pour la religion de Dieu et de son prophète ainsi que pour le Djihad dans Sa voie, l’établissement des lois de l’islam, l’appel au bien et la répression du blâmable … » [3]
C’est donc en ces termes que l’émirat ad-Diri’ya devint le premier état wahhabite dans la péninsule arabique. Cet émirat entreprend par la suite une conquête de toute la région najdi puis de l’est de l’Arabie (région d’al Ahssa), parallèlement, les Sa’oud se mettent à attaquer les routes caravanières ce qui interrompt les revenus ottomans dans la région. Entre temps, Mohammed Ibn abd al Wahhab décède dans l’année 1792 laissant derrière lui de nombreux prêcheurs qui assureront la propagation de son dogme. Il écrira de nombreux livres tels que Kitâb at Tawhîd (Le livre du tawhid) ou encore Oussoul Ath-Thalatha (Le livre des trois fondements), ouvrages incontournables du Minhaj as-Salafi. L’alliance entre la famille Saoud et Muhammad Ibn abd al Wahhab coïncidait ainsi parfaitement, l’un voulait avoir le contrôle de la péninsule arabique tandis que l’autre voulait la propagation de sa doctrine religieuse.

Salafiyya Wahhabiyya

Le mouvement Salafi découle directement de la prédication de Muhammad Ibn Abd al Wahhab. Ce qui le différencie des autres mouvements, c’est son interprétation littéraliste des textes et son approche plutôt rigoriste sur certains points. Comme il a été dit plus haut, la croyance wahhabite se caractérise par sa dureté envers ce qu’elle considère comme étant du shirk (associer un égal à Dieu) ainsi que ses rejets pour les interprétations théologiques de textes tels que le Kâlam .
Au sein de la Salafiyya il y a plusieurs mouvements qui sont en désaccord sur de nombreux points, les deux plus importants et répandus dans les pays non-musulmans sont : la Salafiyya cheikhiyya qui tend à suivre les savants salafis d’Arabie Saoudite (ou étant affilié à elle, car celle-ci est la mère et le foyer de ce mouvement) , elle est représentée par des savants tels que an Nassirûdin al Albani, Moqbil ibn Hadi al Wadi’i ou encore Al Fawzan, ce mouvement est celui qui est le plus répandu chez les musulmans de France et d’Occident. Sa propagation se fait principalement par Internet, les vidéos “salafi-cheikhiste” inondent le web et les livres des savants saoudiens remplissent beaucoup de librairies musulmanes francophones. Le gouvernement saoudien entretient cette même da’wa (prédication) en acceptant de prendre en charge totalement les étudiants français qui souhaitent apprendre l’Islam et la doctrine Salafi, ainsi ceux qui partent pour les universités saoudiennes sont totalement pris en charge par l’État et ne débourse pas un centime. La seule condition pour l’étudiant est, qu’une fois ses études finies, il doit retourner dans son pays originel pour pratiquer la prédication de ce qu’il a appris. C’est notamment ce qui se passe à l’Université de Médine [4]. Le deuxième grand mouvement salafi est celui de la “Salafiyya Jihadiyya” (Salafisme-Djihadisme), il est né au sein des hommes envoyés par l’Arabie Saoudite qui partaient combattre les soviétiques en Afghanistan. La victoire contre l’Union Soviétique considérée comme toute puissante leur a permis de se forger une réputation quasi-légendaire dans les pays musulmans. À cette époque le mouvement salafi djihadiste et le mouvement salafi-cheikhiste n’étaient pas totalement séparés, à ce sujet, le savant al ‘Uthaymin dit dans une de ses nombreuses fatawâs : « Nous remercions Dieu qui nous a facilité une rencontre avec le frère Oussama ibn Laden, avec qui je souhaitais m’entretenir et m’asseoir, et avant cela je n’avais jamais eu l’occasion de rester en sa compagnie. Il nous a montré les bienfaits du combat dans la voie de Dieu avec des preuves provenant du Coran et de la Sunnah. Il nous a ramené des nouvelles des moudjahidines en Afghanistan et de leur victoire écrasante malgré la faiblesse de leur nombre et de leurs moyens, sur leurs ennemis qui sont nombreux et mieux équipés, je crois également que les mouvements de révoltes qui surviennent dans les républiques socialistes russes sont la conséquence de l’échec russe sur la terre bénie de l’Afghanistan. »

Ce mouvement suit une lignée révolutionnaire à l’instar des Frères Musulmans qui eux prônent la prise du pouvoir par les urnes, or nous ne parlerons pas des Frères Musulmans car eux ne sont pas salafistes doctrinalement parlant bien que les Frères Musulmans se soient wahhabisés depuis quelques temps. L’opposition réelle entre Salafisme-Cheikhisme et Salafisme-Jihadisme a commencée lorsque les états arabo-musulmans commencèrent à accueillir des forces étrangères sur leur sol. Les têtes de la salafiyya-jihadiyya comme Abdallah ‘Azzam, Oussama ben Laden ou encore az-Zawahiri ont considérés les régimes arabo-musulmans comme impies en arguant le fait qu’une alliance avec les mécréants (OTAN, pays occidentaux) contre des musulmans est un annulatif de l’Islam, cet avis a été renforcé notamment pendant la Guerre du Golfe lorsque l’Arabie Saoudite a accueilli des troupes américaines sur son sol et que l’Egypte, la Syrie et le Maroc participèrent à l’agression internationale contre l’Irak de Saddam Hussein. Cet événement a été vécu comme le déclencheur du conflit inter-salafistes bien que selon certains cela a des sources plus anciennes. Ainsi à la fin du XXème siècle, la majorité des pays arabes et musulmans ont quasiment tous dus faire face à des guérillas djihadistes, il est bon de noter que toutes les guérillas djihadistes ne sont pas essentiellement salafistes au niveau de la doctrine, on peut mentionner les guérillas tchétchènes qui, se revendiquant d’Al Qaïda, déclarent leur appartenance au soufisme [5] ou encore depuis le début du XXIème siècle la Confrérie des hommes armés de la Naqshbandiyya qui mélange baasisme révolutionnaire et djihad national. Ces guérillas djihadistes se sont internationalisés, allant du Maroc avec al-Jama’a al Islamiyya Maghribiyya al Muqatila (Groupe Islamique Combattant Marocain) jusqu’en Asie du Sud Est avec la Jama’a Islamiyya indonésienne ou le groupe Abu Sayyaf philipin.
Depuis les débuts de l’année 2011, la jihadosphère internationale est bouleversée par la montée en puissance d’un groupe appelé l’État Islamique (ad-Dawla al Islamiyya) , on assiste dès lors à une nouvelle division de la salafiyya jihadiyya. D’un côté la vieille école d’Al-Qaïda et des Talibans afghans (les talibans pakistanais ayant rejoint l’État Islamique) qui rejettent le Califat d’Abu Bakr al Baghdadi et de l’autre, la nouvelle école du Jihâd avec l’État Islamique lui-même, ainsi que les groupes lui ayant prêtés allégeance tels que Boko Haram. La montée en puissance de l’État Islamique a déjà été évoquée dans un autre article mais cette montée en puissance se fait au détriment d’Al Qaïda qui se voit petit à petit remplacée par la nouvelle école. Du côté du Salafisme-cheikhiste, ces groupes considérés comme “takfiristes” sont fermement condamnés et parfois définis comme étant des Khawaridjs, une ancienne secte islamique qui s’était caractérisée par ses nombreuses rébellions contre les émirats et califats islamique. C’est d’ailleurs pour cette raison (doctrinalement parlant) que l’Arabie Saoudite a rejoint la coalition contre l’État Islamique en août 2014, bien qu’il y ait évidemment des raisons plus politiques à cette action. L’Arabie Saoudite, qui combattait déjà Al Qaïda dans la Péninsule Arabique, ne souhaite pas voir une horde de rebelles voulant faire tomber la monarchie saoudienne à ses frontières. De ce fait, les savants saoudiens condamnent avec fermeté leurs actes, comme évoqué plus haut, la propagande saoudienne sur son Islam fait qu’aujourd’hui il y a en France des salafis-cheikhiste qui se désavouent des actes des djihadistes. Ironiquement, beaucoup de sympathisants de l’État Islamique en France avouent aussi être passés par la case salafi-cheikhiste.

[1] Le Kâlam est une science islamique développée au Moyen-Âge par un courant rationaliste islamique appelé "Mou'tazilisme", cette science consistait à appréhender les textes du Coran avec une méthode logique et rationaliste avec de très fortes influences de philosophie grecque. Ce courant a ensuite disparu lorsque le calife Al Mutawakkil rejeta la doctrine qui fut déclarée doctrine d’Etat avant son califat. Mais, trouvant le concept intéressant, certains savants musulmans la reprirent en appuyant les textes du Coran et des hâdiths par la logique et non pas l'inverse comme le faisait les Mou'tazilites. Quoi qu'il en soit, le wahhabisme rejette le Kâlam quel qu'il soit.
 [2] Al Dourar Al Souniya Fil Awjiba al Najdiya 2/358
 [3] At-Tarikh Najd Ibn Ghinnam p.87
 [4] https://www.youtube.com/watch?v=MoojdUYPIj8
 [5] Le Soufisme originel est une science de l'Islam visant l'excellence (al-ihsân) dans le comportement et la pratique religieuse ainsi que le rapprochement vers Dieu.

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