Les « 12 Travaux » de Sissi

Par Mohamed G.

Abdel Fattah al-Sissi, le « Nasser des temps moderne », affiche une silhouette assez ambitieuse depuis son arrivée au pouvoir. Il vise très haut, si haut qu’il arrive même que certains le taxent de grand mégalomane, ou simplement de despote orgueilleux. De quoi faire jaser ses détracteurs et conforter ses sympathisants, Sissi a lancé de nombreux projets d’une envergure inattendue. Nous voilà revenus à l’époque ou le prestige des chefs d’états se mesurait à la sublimité de leurs constructions et à la taille de leurs armées. Tout comme ses prédécesseurs, le nouveau pharaon dispose de ses propres projets pharaoniques. Sissi a visiblement opté pour un redressement de l’économie de l’Égypte par une politique de (très) grands travaux, et ce même si le pari peut sembler hasardeux au premier abord.

Le Canal de Suez, épisode 2

Un des projets les plus imaginés des prédécesseurs d’Abdel Fattah al-Sissi est probablement celui de l’agrandissement du Canal de Suez. Percé entre 1859 et 1869 par l’occupant britannique, il permet aujourd’hui de faire transiter plus de 8% du trafic maritime mondial. Avec près de 5 milliards de dollars annuels générés, le canal constitue surtout l’une des plus grosses sources de revenu du pays depuis sa célèbre nationalisation par Nasser en 1956. L’agrandissement du canal permettrait donc d’une part d’augmenter les revenus liés au transit de navires et d’autre part de créer un grand nombre d’emplois pour les travaux, l’entretien et l’administration. D’après les autorités, la création d’une deuxième voie permettrait le passage quotidien de 90 bateaux, contre une quarantaine aujourd’hui. Néanmoins, une question revient souvent : le délai sera-t-il tenu ? En effet, si le réaménagement de la ville de Suez – nouveaux ports, entrepôts et zone industrielle – est prévu pour 2018, le nouveau canal serait lui opérationnel dès cet été. Seul le temps nous dira si la promesse de Sissi fut faite à tort ou à raison.

Retour à la grandeur passée

L’Égypte a de tout temps fait fantasmer le monde entier avec ses pyramides et autres sites archéologiques datant de l’Antiquité. Depuis le Printemps arabe et la période d’instabilité qui en a découlé, le tourisme du pays suffoque. En effet, les revenus générés par le secteur touristique – secteur qui représente 11% du PIB égyptien – ont été divisés par deux. Le Conseil suprême des antiquités égyptiennes a récemment donné son accord au projet de reconstruction du phare d’Alexandrie lancé par Sissi. Quoi de mieux que de faire renaitre une des 7 merveilles du monde antique pour raviver la douce flamme du tourisme ? Les travaux du phare légendaire ont débuté sous le règne de Ptolémée Ier, satrape – puis roi – d’Égypte suite au partage de l’empire d’Alexandre le Grand. Le phare est rapidement devenu un symbole du rayonnement de l’Égypte et de la dynastie ptolémaïque – à laquelle appartient la célébrissime Cléopâtre VII – à travers le monde. En 1303, soit près de 16 siècles après sa création, un séisme détruit l’illustre édifice. Le « nouveau » phare quant à lui devrait être une réplique exacte de l’ancien. Ainsi, à l’aide de traces archéologiques et d’études historiques poussées, le bâtiment, grand d’environ 120 mètres, sera reconstruit sur l’île de Pharos d’ici quelques années.

Une nouvelle capitale pour une nouvelle Égypte

De tous ces projets, le plus impressionnant est sans aucun doutes celui de la nouvelle capitale, « Sissi-City » comme l’appellent déjà les plus sceptiques. Non pas que Le Caire, « La Victorieuse »,  ne plaise plus, mais elle se fait vieillissante et avec ses 18 millions d’habitants, la situation est de moins en moins vivable pour les Cairotes. D’ici 2050, la population de la ville devrait atteindre les 50 millions d’habitants, autant dire que la situation est pressante et justifie à elle seule ce projet. La nouvelle capitale, sept fois plus grande que Paris, sera située entre Le Caire et Suez. Au programme, un aéroport international, le plus grand parc du monde, des universités, parcs d’attractions et autres bâtiments en tout genre1, sans oublier bien sûr les ministères et ambassades. La ville, qui a pour vocation à devenir un nouveau pôle économique international, prévoit également de nombreux logements respectueux de l’environnement, des espaces verts et une circulation automobile limitée afin d’offrir de « de meilleures conditions de vie » à ses habitants. Le tout verra le jour en moins de 7 ans, pour la modique somme de 48 milliards de dollars.

Cependant, une problématique commune à tous ces projets ressort dans la plupart des médias : comment vont donc être financés ces travaux titanesques ? L’Égypte en crise peut-elle se permettre un tel luxe sans se surendetter ? La réponse est simple : dans le cas où ces projets forts en symbolique échoueraient, la santé économique du pays serait encore plus désastreuse, la fibre patriotique des égyptiens est donc immédiatement soulevée. Pour ce qui est de l’agrandissement du canal de Suez par exemple, dont l’échéance arrive à grands pas, la voie des bons d’investissements a été choisie et cela a porté ses fruits : plus de 70 milliards de livres égyptiennes ont été récoltées, dont 80% en provenance de particuliers. Pas étonnant lorsque l’on sait que le canal de Suez demeure un symbole du nationalisme égyptien, et arabe par extension.

De plus, la nouvelle situation géopolitique de l’Égypte est tout à fait propice à la jouissance de dons et financements en provenance de la péninsule arabique. En effet, l’alliance de fait entre l’Égypte et les pétromonarchies du Golfe – Qatar exclu –, symbolisée par l’intervention arabe au Yémen, assure à Sissi le soutien indéfectible de ses nouveaux alliés. Ainsi, le Koweit et les Emirats Arabes Unis ont déjà promis 12 milliards de dollars de financement, tandis que des investissements de l’Arabie Saoudite ne devraient pas tarder à se faire voir. La conférence de Charm el-Cheikh, en mars dernier, a replacé l’Égypte au cœur du jeu international et lui a donné une nouvelle image d’îlot de stabilité et de développement. Suite à celle-ci, de nombreux contrats ont été signés, et Sissi a su gagner la confiance de ses invités, futurs investisseurs dans un pays à l’image dégradée ces quatre dernières années.

Quoiqu’il en soit, si les grands travaux de Sissi aboutissent, un bénéfice de long terme important est prévisible à coup sûr. Ce « New Deal » égyptien – relance keynésienne par de grands travaux – paraît certes ambitieux, mais tout de même prometteur, et surtout indispensable au vu de la situation économique de l’Égypte.

1. Site internet du projet de nouvelle capitale : http://thecapitalcairo.com/

 

Une pensée sur “Les « 12 Travaux » de Sissi

  1. Parfait résumé de la situation actuelle.

    Je serais cependant beaucoup sceptique sur les méthodes d’affirmation de ce nouveau leadership. Prenons l’exemple de ce « New New Cairo » que le gouvernement a présenté à des dizaines d’émirs, de rois et de présidents et surtout d’investisseurs. L’Egypte, dans sa plus pure tradition Pyramidale, s’est fait une spécialité d’arriver à sortir de terre des cités du désert en un temps record. L’autre tradition, le pendant qui lui colle à la peau est d’en faire des cités du désert « désertes » , c’est à dire manquer de population pour les peupler. A une plus petite échelle que le projet envisagé aujourd’hui, Le « New Cairo » qui était déjà une extension de Le Caire, devait initialement attirer des millions d’habitants, et ne se retrouve 10 ans plus tard qu’avec quelques centaines de milliers. Pourquoi ? Car il est incroyablement complexe de déplacer artificiellement des millions de personnes quand l’activité économique , l’infrastructure et l’emploi se concentrent presque exclusivement dans la seule mégalopole de la mythique Al-Qahera. Et si le projet aboutissait, qu’adviendrait-il d’un Le Caire vidée de ses centres de décision? C’est une crainte assez partagée.

    Bref le doute plane sur la capacité de Sissi à faire aboutir son rêve de ville du désert, bien que le dilemme soit réél : Que faire quand 96% de ta population vit sur 4% de tes terres ?

    Comme tu le dis, l’impression générale est que le Maréchal Sissi cherche à asseoir son autorité en jouant sur l’adhésion idéologique à sa personne et sur le nationalisme Egyptien. Une bataille qu’il est entrain de gagner également sur plan international pour en bénéficier le plan intérieur. Ces grands projets lancés en trombe en font partie et servent à cacher le nettoyage des opposants pour ne laisser que Sissi, l’Egypte et l’Histoire.

    Pour la grande histoire, pendant les 12 travaux, Hercule, dans sa quête du jardin des Hespérides s’arrête en Egypte où il est aux prises avec un Pharaon mégalomane et sanguinaire nommé Bousiris, qu’il tue d’un coup de pong. Un ancètre de Sissi ? 😉

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