Les Arabes chrétiens parmi les « chrétiens d’Orient »

(photo: église de Hassaké en Syrie)

Par Thomas Ciboulet

Alors que la question des « chrétiens d’Orient » ne cesse de surgir de part et d’autre du monde médiatique, cette catégorie confessionnelle demeure toujours floue. En effet, qu’est-ce qu’un chrétien d’Orient? Derrière ce terme se cachent une multitude de civilisations, langues et cultures différentes. Certaines sont plus ou moins connues, à l’image des Maronites au Liban ainsi que les Coptes en Egypte. D’autres, tels que les Assyriens Syriaques (Orthodoxes Orientaux) ou Chaldéens (qui ont proclamé l’Union avec Rome), ou encore simplement les Arabes chrétiens, sont beaucoup moins étudiés. En effet, être arabe n’implique aucune appartenance religieuse, et pourtant les Arabes chrétiens sont très souvent oubliés et différenciés malgré une culture identique à celle des Arabes musulmans.

Qui sont les Arabes chrétiens ?

Pour comprendre qui sont les Arabes chrétiens, il convient de revenir sur la région du Moyen Orient en se remémorant  qu’elle constitue le berceau du christianisme et fut de ce fait essentiellement chrétienne avant l’arrivée de l’Islam. Différentes civilisations y cohabitaient : Grecs, Syriaques, Coptes… L’arrivée de l’Islam a amené une nouvelle religion qui ne deviendra majoritaire, mais également une arabisation des populations locales. La question des chrétiens dans le Califat n’est que partiellement étudiée. S’il est indéniable que les chrétiens, pouvaient avoir des situations ou des statuts importants dans la société, et que l’Islam fit preuve d’une grande tolérance pour l’époque envers cette communauté religieuse, force est de constater que le déclin des chrétiens d’Irak n’est pas uniquement dû à la démographie et aux conversions mais également à des massacres, notamment ceux de Timur le Boiteux (Tamerlan) qui éradique presque complètement l’Eglise d’Asie nestorienne. De même, la prise de Constantinople et la transformation de Sainte Sophie, Patriarcat de l’Eglise byzantine, en mosquée, créa un désordre dans le monde orthodoxe qui se fait encore ressentir aujourd’hui. Malgré la tolérance de l’Islam, la domination musulmane ne fut pas toujours positive pour ceux que l’on appelle aujourd’hui chrétiens d’Orient.

À cette époque, l’identité ne se définit pas tant selon une origine ethnique ou linguistique, mais selon un lieu géographique et une religion. Néanmoins, avec l’arrivée des Européens et notamment celle de Napoléon lors de sa campagne d’Egypte, les idées nouvelles des Lumières pénètrent l’empire ottoman. De nouvelles identités se créent et c’est à partir de ce moment que l’on peut parler d’Arabes chrétiens. En effet, il existe différentes Eglises au Moyen Orient. Les monophysites, orthodoxes orientaux, comprennent 3 grandes Eglises locales : les Coptes, les Syriaques et les Arméniens. Les fidèles des deux premières Eglises, Coptes et Syriaques, baignent dans le monde arabe, et parfois ne parlent que l’arabe, mais leur langue liturgique demeure celle de leurs ancêtres. Ainsi, bien que les peuples soient en partie arabisés, et même s’ils sont souvent arabophones, les monophysites Coptes et Syriaques se revendiquent de l’héritage de l’Egypte pharaonique et hellénique pour les premiers, et du royaume d’Assyrie pour les seconds. Même système pour les Maronites du Liban, catholiques, qui se revendiquent souvent des Phéniciens plutôt que des Arabes.

Il reste alors une grande communauté orthodoxe dite occidentale au Moyen Orient. Elle comprend dans la région les Grecs mais également les Arabes orthodoxes qui ont l’arabe pour langue liturgique ; ils sont rattachés aux Patriarcats d’Antioche ou de Jérusalem. Les chrétiens orthodoxes arabophones du Moyen Orient sont ainsi ceux que l’on appelle les Arabes Chrétiens, qui se revendiquent parfois de religion « grecque orthodoxe ». Notons également qu’il existe également un Patriarcat orthodoxe à Alexandrie, indépendant du Patriarcat Copte d’Egypte. Il existe donc en Egypte une importante communauté Copte, et une minorité parmi les chrétiens que l’on peut considérer comme Arabe chrétienne. Il ne faut pas oublier des communautés arabophones catholiques et protestantes, notamment les Grecs Melkites, c’est à dire ceux qui ont conservé l’organisation des églises grecques orthodoxes tout en acceptant l’Union avec Rome (et donc le catholicisme).

Les idées nouvelles et le nationalisme

Découlant des idées des Lumières et européennes en général, le nationalisme fait son apparition au sein de l’empire ottoman, contribuant petit à petit à son démembrement. Le premier pays qui s’émancipe de la tutelle ottomane est d’ailleurs un pays arabe, l’Egypte, qui devient autonome sous Mehmet Ali. Si les peuples chrétiens des Balkans cherchent à obtenir leur indépendance (Grecs, Bulgares, Serbes, Monténégrins, Macédoniens), le monde arabe prend également conscience de sa différence avec les gouverneurs turcs, bien que la religion soit la même. Le nationalisme arabe va ainsi apparaître, mais se développer surtout pendant la Première Guerre mondiale et après la fin de l’empire ottoman, alors que le monde arabe est divisé en protectorats britannique et français. Lorsque les indépendances arrivent, ce sont souvent les courants nationalistes qui sont les plus structurés, et qui prennent le pouvoir.

Il est important de prendre conscience que les Arabes chrétiens jouent un rôle majeur dans ce nationalisme arabe. Loin d’en être à la marge, les Arabes chrétiens peuvent parfois figurer parmi les leaders de ce mouvement. L’exemple le plus représentatif est celui de Michel Aflak : Arabe chrétien de rite orthodoxe, son père était déjà nationaliste opposé aux Turcs ottomans et ensuite aux Français. Michel Aflak créé dans les années 1940 le parti Baas, figure à la fois du nationalisme arabe et du panarabisme. Ce parti se développera d’ailleurs en dehors de la Syrie. Un autre arabe orthodoxe syrien a contribué au nationalisme arabe, Constantin Zureik. Il faut également mentionner Nayef Hawatmeh ou Kamal Nasser, deux figures de la lutte pour la Palestine, le premier d’un parti marxiste (Front Démocratique pour la Libération de la Palestine), le second pour le nationalisme et le socialisme (Organisation de Libération de la Palestine). Un des derniers exemples en date est Tarek Aziz, chaldéen (catholique) considéré comme le véritable bras droit de Saddam Hussein. Le christianisme arabe n’est ainsi pas du tout antinomique avec l’identité arabe.

Seulement la situation politique évolue. Le nationalisme arabe peine à faire ses preuves et les dirigeants au pouvoir cherchent de nouveaux appuis grâce à un mouvement qui semble en expansion : l’islamisme. Les groupes qui réclament un islam politique prennent ainsi de plus en plus d’influence, et dans ceux-ci, les chrétiens n’ont aucune place de premier plan. Si les Frères Musulmans en Egypte, affirment aujourd’hui accepter les chrétiens dans leurs rangs, le discours vis-à-vis de la minorité copte était beaucoup plus dur dans les années 1970-1980, notamment accusés de traîtrise et collusion avec l’étranger. Alors que certains groupes islamistes armés n’hésitent pas à s’en prendre aux chrétiens ou à leurs lieux de culte, les pays Occidentaux dénoncent immédiatement ces exactions sans pour autant prendre la moindre mesure ou la moindre initiative, laissant les chrétiens d’Orient dans une situation délicate, sans aucun soutien réel.

Lorsque l’on parle de la défense des chrétiens d’Orient, on pense à des civilisations non arabes. Coptes, Maronites, Assyriens, Chaldéens revendiquent des héritages divers, même s’il est indéniable que leur culture est en partie arabisée. En revanche, les Arabes chrétiens, ayant une culture entièrement arabe, voient leur sort oublié et leur nombre impossible à évaluer. La plupart d’entre eux émigrent pour fuir des situations difficiles, quittant la Syrie, la Palestine, l’Irak… Leurs structures religieuses ne sont pas forcément sauvegardées dans les pays sécularisés d’Europe ou d’Amérique du Nord, tandis que les Arabes chrétiens de Hatay en Turquie qui migrent à Istanbul s’hellénisent. Leur poids dans la politique arabe n’est pas assez important comparé à celui de groupes islamistes plus ou moins radicaux. Même leurs représentants religieux n’ont plus l’influence passée : le Patriarcat d’Antioche est sujet à de nombreuses divisions, et le Patriarcat de Constantinople, originellement leader, est contesté dans cette position par le Patriarcat de Moscou, qui se veut le véritable défenseur des chrétiens d’Orient. Affaiblis, il est très difficile d’avoir une vision de ce que seront les Arabes chrétiens dans les décennies à venir.

 

4 pensées sur “Les Arabes chrétiens parmi les « chrétiens d’Orient »

  1. Pour tous les chrétiens qui sont des citoyens dans les pays musulmans:
    mais soit que nous vivons, nous vivons ayant égard au seigneur, soit que nous mourions, nous mourions égard au seigneur.

  2. Pour Tous Les Chrétiens qui sont citoyens dans les pays musulmans:
    mais soit que nous vivons, nous vivons ayant égard au seigneur, soit que nous mourions, nous mourions égard au seigneur.

  3. Les Droits Démocratiques des Minorités nationales.
    égalité et non-discrimination.

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