Libye, l’esclavage comme finalité d’un marasme politique

(photo: migrants africains en Libye / © Mahmud Turkia-AFP)

Par Elias Habib et Anwar-Gabriel Boulal

Le 14 novembre 2017, la chaîne d’information CNN dévoile au monde entier la vidéo d’une vente aux enchères d’êtres humains en Libye. Cette médiatisation a donné lieu, le 18 novembre dernier, à une manifestation rassemblant plus d’un millier de personnes devant l’ambassade de Libye à Paris afin de condamner l’esclavage en Libye. On a aussi pu apercevoir différents chefs d’États s’émouvoir de ces pratiques d’une autre époque. Emmanuel Macron fait partie de ceux qui ont condamné l’esclavage en Libye avec la plus grande fermeté en qualifiant ces actes de « crimes contre l’humanité ». Ces condamnations morales ont trop rarement été suivies d’explications du phénomène esclavagiste en Libye. Il est important de dépassionner la polémique afin de comprendre les causes profondes de l’esclavage libyen. À la « géopolitique de l’émotion » doit succéder une analyse pragmatique qui, elle seule, peut amener à la résolution politique des cas d’esclavages en Libye.

Les foyers d’esclaves qui se sont développés sur le territoire libyen ont profité des flux migratoires qui traversent le pays. Les migrants présents en Libye sont des migrants de transits, des « transmigrants » pour reprendre l’expression du sociologue spécialiste des migrations Alain Tarrius, à savoir qu’ils n’ont pas vocation à rester indéfiniment sur le territoire. Avant la chute de Mouammar Kadhafi au mois d’octobre 2011, la Libye abritait officiellement 900 000 migrants, soit 10,4% de la population nationale libyenne. La rente pétrolière libyenne attirait les migrants d’Afrique subsaharienne avides de travail. Il était même courant de qualifier la Libye « d’eldorado » pour les Africains au vu des opportunités qui s’y présentaient. À partir de 2012, la nature des flux migratoires évolue.Ils ne tendent à ne plus stationner en Libye mais ont pour objectif de rejoindre l’Europe par la Méditerranée. De plus, il existe une corrélation évidente entre le développement des camps esclavagistes et la fermeture des frontières de l’Union européenne aux migrants Africains. Pendant les mois d’août et septembre 2017, l’Union Européenne a établi un plan d’action avec les autorités libyennes. La Libye s’engage alors à maintenir les migrants en partance pour l’Europe en échange d’un soutien matériel et d’une aide au développement de 130 millions d’euros. Le nombre grandissant de migrants sur le territoire libyen a favorisé leur prise en charge par des groupuscules mafieux. À l’origine, ces réseaux de contrebande servaient de « passeurs» entre la Libye et les côtes italiennes. Mais la fermeture des frontières aux migrants a favorisé l’asservissement de ces derniers sur le territoire Libyen.

L’esclavage des Noirs subsahariens est d’abord lié à un problème social endémique, depuis longtemps implanté dans la région. Le récit chronologique de l’avènement de l’esclavage en Libye est important mais ne permet pas de rendre compte des causes profondes du jaillissement de l’esclavage dans la région de Tripoli, principalement.

Les contrebandiers qui mettent des hommes en état de servitude bénéficient d’une culture négrophobe profondément ancrée dans la mentalité arabe. Déjà au XVème siècle, des communautés du Maghreb et du Moyen-Orient réduisait en esclavage des populations d’Afrique subsaharienne. Bernard Lewis dans son ouvrage Race et esclavage au Proche-Orient estime à 17 millions le nombre d’Africains mis en servitude dans la région proche-orientale lors du dernier millénaire. Cette traite négrière a façonné une négrophobie toujours présente dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, à l’image du Maroc où des migrants d’Afrique subsaharienne sont parfois appelés « Ebola ». L’Algérie, quant à elle, abrite 100 000 migrants originaires d’Afrique subsaharienne. Disséminés dans les périphéries algéroise ou constantinoise, ils sont privés de tout statut légal. Habitants fantômes, ils ne jouissent d’aucune protection de la part des autorités et sont soumis aux règles du travail informel. Cependant, il serait réducteur d’expliquer l’esclavage libyen au seul prisme de la négrophobie régionale. Une vidéo du Monde qui date du 17 novembre 2017 montre des Marocains mis en servitude par des contrebandiers Libyens. La mise en servitude ne repose pas sur un critère ethnique. Toute analogie à la traite négrière des siècles précédents sont vaines. Dans un monde de plus en plus globalisé, l’esclavage contemporain comporte ses propres spécificités. Il résulte d’une vision du monde basée sur l’argent bafouant ainsi les normes sociales, et qui mène à réaliser un « esclavage moderne », qui ne touche pas uniquement les population noires.

Le fait que l’UE délègue la régulation des flux migratoires à l’état failli Libyen a favorisé l’exploitation et l’asservissement des groupes de migrants. La Libye, autrefois eldorado africain, est maintenant dans une situation de balkanisation. En effet, le pays est morcelé, divisé entre deux gouvernements aux intérêts antagonistes, et une multitude de peuples nomades, majoritairement présents dans le sud du pays. Le gouvernement de Tripoli de Fayaz el Sarraj reconnu par la communauté internationale, et le gouvernement de Tobrouk du général Haftar, en cours de légitimation, se dispute le contrôle du territoire. La signature des Accords de Skhirat au Maroc en décembre 2015 prône une union nationale entre les différentes factions politiques, est rapidement tombé en désuétude. Qui plus est, ce morcellement politique, toujours visible, ne fait que renforcer la capacité de groupuscules à réaliser l’asservissement des migrants. Aussi, cette dérive institutionnelle a permis aux groupes terroristes, comme Daech, de s’implanter et d’y former des combattants destinés à agir hors de la Libye. De plus, ces groupes terroristes profitent de la manne pétrolière libyenne en attaquant ses terminaux pétroliers.

Selon l’organisation internationale des migrations (OIM), sur les quelque 107.000 migrants arrivés cette année sur les côtes italiennes, 92% sont partis de Libye. Le gouvernement italien dénonçait la pression migratoire qu’il subissait et dont il peinait à trouver solution. En effet, les camps d’accueil situés sur l’île de Lampedusa souffraient d’une saturation importante. L’accord signé entre l’UE et la Turquie en 2016 avait contribué à fermer partiellement la route orientale qu’empruntent les migrants, notamment les victimes de la guerre en Syrie. Cette fermeture amène par conséquent les candidats à l’exil à modifier leur trajectoire et à utiliser la route libyenne afin de rejoindre l’Europe.

Lors du Sommet exceptionnel de Malte au début du mois de février 2017, les 28 Etats membres s’accordent sur une aide financière et logistique au bénéfice des gardes-côtes libyens. L’Union Européenne entend ainsi traiter le problème à la source en effectuant, depuis l’autre rive de la Méditerranée, le contrôle des migrants. L’origine de la crise migratoire n’est donc pas l’arrivée massive et soudaine de migrants mais est plutôt due à la fragilisation des structures étatiques. L’objectif est de déléguer aux autorités libyennes la gestion des migrations sur leur territoire. Toutefois, les 400 000 millions d’euros alloués semblent bien faibles comparés aux 6 milliards d’euros accordés à la Turquie. Cette diplomatie a été vivement critiquée par certains dirigeants africains, qui considèrent que l’Europe néglige le chaos libyen. Le président guinéen Alpha Condé a d’ailleurs déclaré : « Nous pensons que nos amis de l’UE n’ont pas eu raison de demander à la Libye de garder les migrants, car elle n’a pas les moyens. En Libye, il n’y a pas de gouvernement, donc l’Union européenne ne peut pas choisir un pays en voie de développement pour demander à ce pays de retenir des réfugiés ». En effet, la stabilité politique du territoire libyen constitue la condition sine qua non du bon déroulement des migrations, et de leur contrôle.

En définitive, l’émergence de l’esclavage est due à trois facteurs majeurs. Négrophobie, morcellement de l’Etat libyen et accords mitigés.. L’Union Européenne ne met pas en place des politiques migratoires : elle se contente de déléguer la gestion des flux aux autorités libyennes faillies. Les migrants sur le territoire libyen ont pour la grande majorité effectué un long voyage depuis leurs pays de départ. Cette pauvreté endémique liée à une défaillance institutionnelle profonde constitue la symbiose parfaite menant certains hommes motivés par des intérêts opportunistes et économiques, à relancer des pratiques moyenâgeuses. L’Union Européenne, et plus largement le Monde occidental, s’émeut de la situation qui s’aggrave en Libye mais n’agit que très peu. Il convient de distinguer l’émotion médiatique et l’action politique. Bien qu’un proverbe libyen affirme que « la langue tisse de belles paroles en soie, mais l’acte déçoit », on mentionnera tout de même le vif intérêt du Rwanda. Le président du Rwanda, Paul Kagamé, propose une solution prévoyant que 30.000 migrants, bloqués en Libye, soient retenus sur le territoire rwandais.

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