L’identité turque, histoire d’une construction

(Photo: Mustafa Kemal et les Jeunes-Turcs)

Par Thomas Ciboulet

« Il y a deux énigmes dans l’Histoire qui n’ont pas été résolues; l’une est géographique, ce sont les pôles ; l’autre est historique, ce sont les Turcs… ». Cette phrase d’Albert Sorel, professeur à la Sorbonne au début du XXème siècle montre à quel point l’identité turque est difficile à définir. Dans le mélange ethnique que représente l’Anatolie, et l’empire Ottoman de manière plus générale, l’identité turque va se construire petit à petit et assez difficilement, jusqu’à ce que Mustafa Kemal fonde la Turquie moderne en faisant table rase du passé. En 2015, peut-on mieux comprendre cette « énigme historique » que représentent les Turcs?

L’identité turque

L’identité turque est complexe. Ceux que l’on appelle « turcs » sont un peuple d’Asie centrale originaire d’une région imaginaire, le Touran, regroupant des populations partageant une langue et une culture commune. Ils sont connus à la fois des Chinois et des Perses, ces derniers les considèrent comme un frère-ennemi traditionnel, notamment dans le Shahnameh – ce qui n’a pour autant pas empêché de très bonnes relations entre Perses et Turcs durant une bonne partie de l’histoire. Il est également fréquent que les Turcs soient appelés « Chinois » par les Perses, par exemple dans certains poèmes de Nezami Ganjavi. Ceci est dû au fait que les Turcs viennent de régions très proches de la Chine, et qu’à l’origine ils avaient les yeux bridés.

Différentes populations turques sont allées jusque dans le Moyen Orient et en Europe : les Bulgares, les Seldjoukides, les Ottomans, les Tatars… De nombreux autres peuples turcs sont quant à eux restés en Asie centrale ou en Sibérie : Turkmènes, Ouzbeks, Ouighours, Kazakhs, Kirghizes, Yakoutes… Enfin, il existe d’autres peuples qui ont de potentiels liens de parentés avec les Turcs : les Mongols, les Huns, les Mandchous, les Magyars… La dénomination européenne de « turc » servira principalement pour les Seldjoukides et les Ottomans. On parle également à l’époque de Turkmènes – à ne pas confondre avec les Turkmènes d’Asie centrale – ou de Turcomans.

L’Anatolie est en effet conquise par une tribu turque oghouze qui sera nommée Seldjoukide. Ils instaurent le Sultanat de Rum ; Rum signifiant Rome, pour désigner les latins/byzantins ou plus simplement les Grecs. Avec l’arrivée des Mongols, le sultanat existe en principe pour payer un tribut au Grand Kagan, mais n’a plus d’influence réelle, l’Anatolie se divisant en petits royaumes, quasiment tous dominé par des Turcs et que l’on appelle beylicats. L’un d’entre eux prendra l’ascendant sur les autres, celui qui appartenait à la maison d’Osman et qui deviendra l’empire Ottoman. Il est intéressant de noter qu’à cette époque, les Turcs ne sont pas nécessairement majoritaires dans la région, bien qu’ils la dominent politiquement. D’après Hamit Bozarslan, les Ottomans appelaient leur territoire « pays de Rum », donc « pays des Grecs » – l’Anatolie faisait auparavant partie de l’empire byzantin – et le nom Turquie est apparu, paradoxalement, parce qu’il était employé par les Européens. L’historien Edhem Eldem explique d’ailleurs que le terme « Turc » était avant tout utilisé par les Européens dans le cas ottoman, tandis que la journaliste Aïché Hür explique que le mot « Turc » a parfois eu un aspect péjoratif au sein même de l’empire ottoman jusqu’au XIXème siècle. Comment l’identité turque, si faible à l’époque, a-t-elle pu se consolider?

Empire Ottoman : empire des musulmans ou empire des Turcs?

Le changement commence à s’opérer au XIXème siècle. Jusque-là, les peuples sont divisés en millet – communauté (le mot sera ensuite traduit par nation). Les millet sont avant tout des communautés religieuses, certainement pas ethniques. Il y a la communauté dominante, le millet-i hakime, les musulmans, et il y a les dhimmis, les protégés repartis en Juifs, Grecs ou Arméniens. Mais au XIXème siècle, les questions nationales se posent. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les premiers à s’autonomiser de l’empire ne sont pas des chrétiens mais des musulmans, les Égyptiens, qui après l’intervention de Napoléon s’organisent militairement pour obtenir une autonomie et une guerre turco-égyptienne aura également lieu en 1839. Ensuite, les Grecs des Balkans obtiennent l’indépendance au cours d’une guerre sanglante, et avec les soutiens européens. C’est le début des nationalismes des minorités. Par exemple, les Bulgares qui suivent la même Eglise que les Grecs mais ne parlent pas la même langue, vont chercher à avoir leur propre Eglise reconnue par la Porte Sublime. C’est ainsi que les différents peuples des Balkans vont se retrouver des identités de plus en plus forte jusqu’à obtenir des indépendances : Bulgarie, Serbie, Monténégro pour les chrétiens, mais également Albanie pour les musulmans, qui mènent une guerre de libération à la veille de la Grande Guerre. Rappelons qu’entre temps les Égyptiens sont sortis de l’orbite ottomane.

Devant ces nationalismes, et avec l’arrivée des idées des Lumières dans l’élite ottomane, l’identité commence à se forger sur un peuple autant qu’une religion. Et ces peuples vont puiser dans l’un des piliers d’une nation : la langue. C’est ainsi que l’empire n’est plus seulement dirigé par des sunnites, mais par des sunnites turcs. Il faut entendre par Turcs les turcophones, mais pas forcément des populations ethniquement turques. En effet, l’un des mouvements les plus nationalistes, le mouvement Jeune-Turc, est initialement créé par des Albanais, des Kurdes et des réfugiés musulmans du Caucase que l’on appelle Circassiens. Par la suite, nombreux seront les membres de cette organisation qui seront des réfugiés des Balkans, de Macédoine en particulier, ou du Caucase. On a donc une nouvelle communauté qui apparaît, la nation turque, qui se définit par la langue mais aussi par la religion, l’Islam sunnite. En effet, les minorités religieuses vont connaître des persécutions, notamment sous Abdul Hamid II, les chrétiens, mais aussi les yezidis, les alévis, les chiites d’Irak, les zaydites du Yémen… D’une manière générale, l’école hanafite est largement préférée aux autres. Les Arabes et les Kurdes sunnites mais non-turcophones ne feront pas non plus partie de l’élite, se contentant de diriger leurs provinces.

Il faut toutefois rappeler que quoi qu’en disent les plus nationalistes, les Turcs ont une culture particulièrement métissée. Si leur génie militaire est indéniable au point d’influencer la langue perse dans ce domaine, l’architecture ottomane emprunte énormément à celle de Byzance – beaucoup des mosquées de l’empire ottoman sont d’ailleurs des Eglises transformées comme Aya Sofya à Istanbul ou Selimiye à Nicosie – tandis que beaucoup de personnalités ottomanes ne sont pas turcs, de l’architecte de Soliman, Sinan qui était arménien à Saïd Nursi, penseur musulman kurde. Y compris au niveau même du peuple, les conversions à l’Islam de gré ou de force et la vague continue de réfugiés musulmans des Balkans et du Caucase jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, laissent imaginer le multiculturalisme du peuple turc. Pour ne prendre qu’un exemple, Kemal Karpat évalue à la fin de la Grande Guerre que les immigrés des Balkans et du Caucase représentent 40% à 50% de la population de la nouvelle Turquie.

Le nationalisme turc depuis 1923

Dès la proclamation de la République turque, Mustafa Kemal va créer une toute nouvelle identité à son peuple. Ou plutôt, il va largement consolider celle qui existait déjà. Il va définir les Turcs par la race – on parlera de nation après la Seconde Guerre Mondiale –, comme un peuple moderne et européen. Il fait donc descendre les Turcs des Hittites, un peuple ancien d’Anatolie, en les qualifiant de premier peuple d’Europe, ce qui est en réalité loin de toute vérité historique établie. Le but est d’éradiquer l’image du Turc d’Asie centrale pour donner un véritable ancrage des Turcs en Turquie, nouveau nom du pays qu’il dirige.

La race turque sera considérée comme supérieure aux autres pendant longtemps, jusqu’à ce que l’exemple de l’Allemagne nazie, assez proche du régime kémaliste, n’oblige le gouvernement turc à calmer le nationalisme. Néanmoins des slogans comme « heureux celui qui se dit turc » sont toujours connus. Dans ce contexte, les minorités n’existent pas, elles sont perçues comme des étrangers, même lorsque ces groupes étaient là avant les Turcs (Grecs, Arméniens, Kurdes, Assyriens et beaucoup de Juifs). Et bien que l’homme turc soit moderne et donc athée, la religion joue toujours un rôle : tandis que les chrétiens et les juifs seront littéralement spoliés de leurs biens pendant la Seconde Guerre, les alévis seront massacrés en 1938. La base de l’identité turque sunnite reste donc fondamentale même dans un Etat qui se veut athée.

Depuis la mort de Mustafa Kemal, d’autres mouvements apparaissent ou ré-apparaissent. Nous reviendrons sur un d’entre eux, les Loups Gris, ultra-nationalistes, représentés par un parti, le MHP. Ceux-ci poussent le nationalisme de façon violente contre toutes les minorités là aussi non turques musulmanes. Les années 1970 marquent une période trouble pour la Turquie avec la guérilla d’extrême gauche, l’éveil des Kurdes, la guerre froide avec la Grèce sur fond de crise chypriote et le terrorisme arménien à l’international. L’armée, largement kémaliste, prend alors le pouvoir et s’appuie sur l’extrême droite nationaliste pour rétablir l’ordre, ce qui se fera grâce à l’aide de milices mafieuses du MHP. Les Loups Gris vont ainsi prendre beaucoup d’influence, ce qu’ils n’avaient pas auparavant. Si ce mouvement politique reste minoritaire face aux kémalistes et aux islamistes/AKP en Turquie, le MHP reste le troisième parti représenté à l’Assemblée Nationale.

Des Loups Gris va revenir un courant du début du siècle, qui reste marginal mais avec une certaine influence, le panturquisme. Cette idéologie vise à la réunification de tous les peuples turcs, de Chypre Nord à l’Asie Centrale. Si ce mouvement avait influencé les Jeunes-Turcs pendant la Première Guerre Mondiale, il a été peu influent sous Mustafa Kemal qui ne voulait ni montrer les origines centre-asiatiques de son peuple, ni entrer dans un conflit avec l’URSS qui contrôlait l’Asie centrale turcophone. Dès la chute du géant soviétique, la Turquie essaye tout de même de s’implanter dans les Républiques d’Asie centrale mais connait un double échec : les Russes ne sont pas prêt à laisser leurs anciennes colonies sortir de leur orbite, et les centre-asiatiques – Azerbaidjan mis à part – ne veulent pas d’un nouvel occupant ou nouveau grand frère, et ne se reconnaissent pas comme Turcs mais bien comme Kazakhs, Ouzbeks, Turkmènes ou encore Kirghizes. Néanmoins, l’influence turque reste réelle, avec le réseau d’écoles de Fetullah Gülen par exemple, ou le Turkvision, équivalent de l’eurovision pour les peuples turcophones.

L’AKP, changement d’identité?

L’arrivée au pouvoir d’Erdogan créé une rupture dans l’identité turque. Sowt a déjà évoqué la dé-kémalisation du régime entamée par Erdogan dans un précédent article, cela implique également un nettoyage du MHP avec notamment le démantèlement du réseau Ergenekon (les Loups Gris ont été des ennemis assidus des islamistes pendant les années 1990). Le rapprochement avec les Kurdes, dont la moitié votait encore Erdogan aux dernières élections, et le rapprochement avec le monde musulman sunnite montrent les ambitions néo-ottomanes du Président. Mais le succès mitigé de l’AKP face au parti pro-kurde HDP a changé la donne : la guerre contre les Kurdes a largement repris, tandis que le duo Erdogan-Davutoglu a cherché des soutiens avec le MHP, soldé par un échec, mais les deux partis ont fait une sorte de compétition pour savoir lequel défendait le plus les Ouighours, la minorité turcophone chinoise persécutée par Pekin. Si l’identité musulmane a largement été promue par l’AKP, l’identité turque n’a clairement pas été reléguée au second plan, au contraire.

3 pensées sur “L’identité turque, histoire d’une construction

  1. Prenons la France par exemple. Des autochtones acculturés par une minorité celte. Ces populations celtisées, appellées “gaulois” par les Romains, se font romanisés/latinisés suite à la conquête de César. Les gallo-romains passent ensuite sous domination des tribus germaniques Franques qui établieront la monarchie française. Du moyen-âge jusqu’à très récemment dans l’Histoire la partie sud du pays parle des dialectes occitans (langue d’oc, les accents du sud viennet de là d’ailleurs) et la partie nord des dialectes d’oïl. Ces deux groupes étant des dialecte romans issu du latin vulgaire (latin populaire apporté par les soldats romains). La bretagne est à part, parlant encore une langue celtique (mais pas issue des “gaulois” mais des celte(isé)s venus des îles britaniques fuyant les invasions des tribus germaines (angles, saxons, frisons). L’alsace, une partie de la lorraine, et la flandre dans le nord, parlent des langues germaniques vestige des Francs et des Alamans. Les basques dans le sud-ouest ont leur langue n’appartenant pas au groupe indo-européen et présent sur le territoire depuis des millénaires.
    https://en.wikipedia.org/wiki/Languages_of_France#/media/File:Langues_de_la_France.svg
    Le “français” (ou ce qui deviendra tel) n’est qu’un dialecte d’oïl parmi d’autres. C’est parce que c’est la langue du Roi, de la cour, et de sa région, quelle aura une prédominance sur les autres parlers. À partir de la révolution la politique jacobine d’uniformisation et de centalisation va peu à peu effacer les parlers locaux et régionnaux et imposer le français sur tout le territoire.
    Le 4 juin 1794, l’abbé Grégoire, dans droit fil de son combat contre les exclusions, écrit un Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. L’Abbé Grégoire estime qu’à l’époque : « qu’au moins 6 millions de Français, surtout dans les campagnes ignorent la langue nationale (…) et qu’un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie » et qu’en définitive le nombre de ceux qui la parlent « purement » n’excède pas 3 millions (sur 28 millions d’habitants)
    Durant le 1ère Guerre mondiale (il y a juste 100 ans) tous les soldats ne parkent pas français dans les tranchées. En provence les élèves qui parlent encore leurs langues maternelles sont frappés. On qualifie ces langues de patois pour les dénigrer etc.
    À une époque on parlait de “nos ancêtres les troyens” mais après la révolution pour rejetter tout ce qui rappelait la monarchie on a commencé à parler de “gaulois” pour signifier que les roi étaient des germains (francs) étrangers et le peuple des gaulois autochtones.
    Bref l’identité est largement corrélé à la politique. Ce qui est sur les turcs ici peu être dit pour 90% des états-nations actuels.

  2. Les turcs sont des bâtards de mongol et d’indoeuropeen . La nuit ottomane a détruit la nation arabe.

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