L’Irak, cet Etat qui n’existe plus

Par Mohamed G.

Alors que la ville de Falloujah vient d’être reprise après un mois de violents affrontements, l’armée irakienne semble finalement venir à bout de la résistance djihadiste, qui a perdu les deux tiers de ses territoires en un an. Bien que le Premier ministre Haïdar al-Abadi n’hésite pas à jouer de ces victoires pour s’afficher en sauveur de l’Irak, son pays demeure toutefois dans une impasse : corruption, blocages politiques, tensions interconfessionnelles, revendications indépendantistes… L’Etat irakien paraît faible et loin d’être en mesure de relever les défis de la reconstruction et du rétablissement d’une paix sociale disparue depuis 2003. Faut-il attribuer ces défaillances à l’effet conjoncturel de la montée de Daech ou bien aborder la forme même de la structure étatique comme une source d’émiettement de l’Irak?

L’Etat irakien, ou l’impuissance à l’état pur

La caractéristique la plus frappante de l’Irak d’aujourd’hui est probablement l’absence d’Etat réel. En effet, c’est un vide à combler qui a permis à Daech de prendre forme et de séduire une partie de la population irakienne. C’est ce même vide qui ne cesse de se faire ressentir à Tikrit, Sinjar, Ramadi ainsi que dans les autres villes reconquises par les forces armées. L’absence de l’Etat sur son propre territoire crée un climat propice à diverses violences et à différentes formes de radicalisation de sa population, vivant essentiellement dans une précarité sans précédents depuis 2003.

Aujourd’hui, Bagdad ne contrôle plus rien, ni ses terres, ni ses frontières, ni même les milices chiites qu’elle soutient et commande dans la lutte contre Daech. En effet, ces milices – qui forment entre autres les Unités paramilitaires du Hached al-Chaabi – se livrent fréquemment à des pillages, viols et autres actes criminels sur les populations sunnites nouvellement libérées comme l’attestent les rapports d’Amnesty International et Human Rights Watch. Avec un manque d’autorité face à de tels agissements, comment l’Etat peut-il amener l’Irak à l’union nationale et regagner la confiance des populations sunnites, largement marginalisées ces dernières années ?

L’Etat irakien échoue à ses fonctions régaliennes les plus basiques. Au-delà même de l’aspect sécuritaire catastrophique flagrant qui a permis à Daech de surgir du néant, la corruption ronge tous les secteurs, notamment la justice, et l’Etat n’a quasiment aucune main mise sur son économie. Les projets de reconstruction quant à eux peinent à voir le jour, et pourtant, les offres de financement tendent au contraire à se multiplier. Pour exemple, la ville de Ramadi ne dispose toujours par d’accès à l’eau potable et à l’électricité, et ce près de six mois après sa reconquête par les forces irakiennes !

Si l’on peut en partie attribuer cette faiblesse de l’Etat au démantèlement des institutions baasistes par les américains après la chute de Saddam Hussein, il n’en demeure pas l’unique cause. La forme même du système politique et les choix diplomatiques sont eux directement imputable au nouveau régime de Bagdad.

Un fédéralisme destructeur

L’affaiblissement de l’Etat irakien semble être à la fois une cause et une conséquence du passage brut de l’Etat baasiste, fort et centralisé, à une logique de décentralisation désorganisée. Dans cette spirale infernale : plus son pouvoir s’affaiblit, plus l’Etat se retire pour laisser la place à d’autres acteurs et ainsi de suite. Or, un tel éloignement a d’une part servi de terreau à l’organisation de l’Etat islamique, et d’autre part contribué à un éclatement de la société civile.

L’Irak demeure aujourd’hui divisé sur deux aspects : l’ethnie et la confession. Sous le régime baassiste, le caractère ethnique était occasionnellement source de tensions, tandis que la division confessionnelle était quasi-inexistante (on a par exemple vu des chiites irakiens combattre des chiites iraniens lors de la guerre Iran-Irak). Aujourd’hui, ce sont pourtant ces mêmes questions ethniques et confessionnelles qui sont les principales sources de rivalités et affrontements sectaires.

Il semblerait que cette instabilité et division sociale nocive à l’unité irakienne soit due à deux erreurs majeures. La première est d’avoir opté pour le passage progressif à un système fédéraliste qui, au vu de la structure démographique du pays ne peut que mener à la partition totale de l’Irak. La seconde d’avoir mis en place un système confessionnel qui n’en a pas le nom. En effet, la Constitution de 2005, – largement appuyée par les Etats-Unis après le renversement de Saddam Hussein en 2003 – dresse une classification des citoyens en fonction de leur ethnie et de leur appartenance religieuse. Les principaux partis de gouvernement sont chiites ou kurdes et, de facto, la nouvelle tradition politique veut que le chef du gouvernement soit impérativement chiite, et le président de la République kurde. Les grandes perdantes de ce nouveau système étant bien sûr les populations sunnites, qui optent d’ailleurs massivement pour un boycott du monde politique.

L’Etat pantin

L’Etat irakien, loin d’endosser le rôle centralisateur de garant de la cohésion sociale qui devrait être le sien, est devenu complètement vide de pouvoir. Il ne demeure plus qu’un outil aux mains de différents acteurs pour gagner en influence sur ce vaste terrain de jeu que constitue à leurs yeux l’Irak. L’Etat irakien, aujourd’hui, est semblable à un pantin tiré par des cordes de part et d’autres de son voisinage.

En effet, chaque acteur dispose de ses intérêts économiques ou politiques propres et, par la quête de ceux-ci, nuit à l’intégrité, à la stabilité et au développement de l’Irak. Qu’il s’agisse des kurdes aux vocations indépendantistes, des iraniens déterminés à imposer leur leadership sur monde arabe par une politique de sectarisation confessionnelle, ou encore des différentes compagnies pétrolières étrangères, tous semblent s’être mis d’accord sur une chose : mieux vaut une Irak faible plutôt qu’une Irak forte et patriotique menaçante pour leurs intérêts respectifs.

Malgré les quelques efforts de patriotes – à l’image du mouvement OASRI de Khamis Khanjar – pour conserver l’intégrité de l’Irak et faire réagir le régime de Bagdad, l’avenir semble pencher vers le pire scénario : celui du morcellement. L’Irak, le pays des deux fleuves, demeure finalement une terre arabe meurtrie de plus, au même titre que ses sœurs palestinienne et libyenne. Seule une prise de conscience collective et une redéfinition claire des intérêts des irakiens pourraient faire reculer le sectarisme et ramener le pays sur la voie du développement.

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