Macron, la diplomatie au rythme de la campagne électorale

Macron, le Pen, Fillon, Mélenchon, Hamon. À trois semaines du premier tour des élections présidentielles Sowt al Arab vous propose en exclusivité une série d’analyses sur les programmes des principaux candidats vis-à-vis  du Monde Arabe. Aujourd’hui, nous vous proposons un regard sur l’ambition du favori des sondages qui comble l’absence de mesures développées par des coups d’éclats et une vision géostratégique flexible mais résolument européenne.

“Je souhaite mettre en œuvre une diplomatie claire et résolue, dans la tradition gaulliste et mitterrandienne, pour faire de la France une puissance indépendante, humaniste et européenne.” 

L’ovni politique Emmanuel Macron résume en ces termes généraux son ambition en matière de diplomatie. Tantôt loué par les uns pour son ancrage européen et son ouverture sur le monde, tantôt critiqué par les autres pour son absence de programme détaillé, le candidat continue sa marche au gré des polémiques et autres imprécisions. À première vue, la volonté diplomatique du candidat n’apparaît pas aussi claire et résolue qu’il l’annonce. Pour “bâtir une France nouvelle” Macron fait part de six chantiers. Si  le dernier promet un engagement sur le plan international afin de défendre les intérêts du pays dans une Europe ambitieuse aucune proposition quant à la posture diplomatique extra européenne n’est identifiable dans les trente pages de son programme officiel (1). Sur le site de son mouvement, le candidat expose en revanche sa vision dans un onglet “international” (2). il y déplore la perte d’influence de la France et souhaite promouvoir l’indépendance du pays dans le cadre d’une Europe renforcée. Dans un contexte où le Monde Arabe est particulièrement médiatisé il serait impensable qu’un candidat briguant la mandature suprême omette de se prononcer sur la question.  À quoi pense donc le favori des sondages lorsqu’il affirme que “notre pays doit retrouver sa place au Moyen Orient“ ?  De Londres à Beyrouth en passant par Alger, Macron a été reçu par les plus hautes autorités de l’Etat lors de récents déplacements (3) ce qui fut l’occasion de divulguer sa vision géostratégique. Regards sur la politique arabe du candidat en marche

Une inflexion probable en Syrie comme démarcation stratégique

“ Faire de la destitution de Bachar Al-Assad un préalable à tout a été une erreur. Notre principal problème, c’est Daech. Mais, en même temps, je ne suis pas d’accord avec ceux qui voudraient pactiser avec lui. Bachar Al-Assad est un dirigeant failli ”

En Syrie, Macron sait que le vent tourne. Par le biais d’une position médiane des plus habiles le candidat réussit à se démarquer de la position jusqu’au-boutiste du quinquennat Hollande tout en se différenciant de Fillon et Marine le Pen accusés tous deux de vouloir donner un blanc-seing à Bachar Al-Assad pour combattre l’ennemi islamiste. Macron est conscient des erreurs française et opte pour une diplomatie engagée En Syrie, “ nous devrons envisager d’accroître notre soutien aux forces locales qui combattent le groupe État islamique « , a-t-il dit. Le “ dictateur sanguinaire ” se transforme dès lors en un potentiel interlocuteur pour celui qui se rêve président.  » La France n’est pas là pour décerner des bons points et des mauvais points à qui que ce soit, elle est là pour construire la paix «  a-t-il pu asséner lors de sa visite dans la capitale libanaise en janvier dernier. La posture du ni-ni reste toutefois floue puisque le désir de “ construire une solution politique […] avec les grandes puissances régionales en acceptant de dialoguer avec chacune d’entre elles ” n’a fait l’objet pour le moment d’aucune proposition concrète. Malgré ce volte-face, Emmanuel Macron reste nuancé quant à une inflexion sur la question syrienne : la réouverture de l’ambassade française à Damas “ n’est pas la priorité ”. À l’heure de la tenue à Bruxelles  d’une conférence internationale sans la Turquie et la Russie sur la reconstruction de l’État syrien (4)  Emmanuel Macron reste silencieux face au très officiel véto du QuaI d’Orsay qui se résume aisément  : Pas un euro d’investi sans que Bachar ne soit parti (5). Gageons que le multilatéralisme promu par le candidat témoigne d’une souplesse dans la future résolution du conflit par le choix d’une solution politique inclusive. Cependant, des imprécisions subsistent. En marge d’une visite à l’Association des paralysés de France le 5 avril, Macron réagit vigoureusement à l’attaque chimique perpétrée la veille à Khan Cheikhoun, au nord-est de la Syrie en l’attribuant au régime de Bachar al Assad qui devra, selon les termes du candidat, “ répondre de ses crimes devant des tribunaux internationaux“.

Israël / Palestine : “la sécurité d’Israël est pour nous un principe intangible, de même que la légitimité de l’Etat palestinien “ et réaffirmation de l’interdiction du Boycott  

Visite moyen-orientale oblige, Macron a profité de son excursion à Beyrouth pour aborder l’épineux dossier de la terre sacrée. Emmanuel Macron opte pour une solution à deux états sans pour autant définir le tracé des frontières qu’il défendrait une fois Président. Cette issue ne serait envisageable qu’après la signature d’un accord de paix entre les parties et sans pression sur Israël.

“ L’entrave d’une activité économique a été ajoutée au code pénal en 1977, après l’appel au boycott d’Israël par la Ligue arabe ”  (6)

Ce dernier est cependant clair sur la condamnation du boycott de l’État hébreu : “ Le boycott d’Israël a été condamné par la France et il n’est pas question de revenir là-dessus ”, a dit le candidat, en référence à un arrêt de la Cour de cassation, en 2015. Pour Emmanuel Macron, il n’est donc pas question de procéder à une réécriture de l’article 225-2 du Code pénal. Le candidat a eu également l’occasion de s’opposer à la campagne de boycott mené par le mouvement BDS. Sur ce sujet, Macron s’inscrit dans la lignée de la diplomatie Fabius et Ayrault sans, pour l’heure, condamner publiquement le développement des colonies israéliennes, illégales au regard du droit international.

Le coup d’éclat algérien : le virage méditerranéen

“Les Franco-Algériens, et tous ceux qui ont des racines partagées entre l’Algérie et la France, sont un atout et une chance pour notre relation. Au-delà de ces femmes et de ces hommes, ce sont nos deux peuples, je le crois, qui ont vocation à écrire ensemble une nouvelle histoire “

Dans sa quête de crédibilité internationale, Macron agace autant qu’il fascine avec sa retentissante visite en Algérie. Après ses déplacements au Liban et en Tunisie, Le candidat prépare minutieusement son coup d’éclat. C’est en quelque sorte tapis rouge pour Macron qui a pu s’entretenir avec  le Premier ministre Abdelmalek Sellal et le ministre de l’Industrie et des Mines Abdessalem Bouchouareb. Entre déclaration d’amour pour la méditerranée et volonté d’écrire une nouvelle page par le renforcement des partenariats économique et culturelles le candidat marque des points auprès de la diaspora … L’Algérie serait même devenue “ incontournable dans une campagne présidentielle ” (7).  Une évidence pour beaucoup d’analystes que Macron a réussi à faire sienne à l’inverse de ses concurrents.

La nouvelle relation désirée par l’ancien secrétaire général de l’Elysée devra épouser trois thèmes : l’éducation, l’économie et la culture. Dans une tribune aux accents lyriques (8), le candidat propose de créer, entre autres, un Office franco-algérien de la jeunesse pour favoriser la mobilité entre les deux rives de la méditerranée, un incubateur franco-algérien pour ancrer une culture de l’entreprenariat et la mise en place d’une Arte franco- algérienne …  Emmanuel Macron n’a également pas dissimulé ses ambitions économiques en louant l’indispensable coopération industrielle, notamment dans le secteur des énergies renouvelables.

“Ma proposition concrète sera de créer une communauté économique franco-algérienne dans le secteur des renouvelables. Il s’agit d’un marché estimé à plus de 4 milliards d’euros d’investissements pour les entreprises de nos pays. Avec à la clef des milliers d’emplois de part et d’autre. Voilà un beau défi à relever ensemble.”

Ces propositions clairvoyantes ont toutefois été obstruées par la polémique née de sa formule : “ la colonisation fait partie de l’histoire française, c’est un crime, c’est un crime contre l’humanité ”. En exprimant un propos lourd de conséquences juridiques pour exprimer un point de vue subjectif (9) le candidat entache sa belle échappée algérienne auprès de l’opinion publique.

Dans les pas de la diplomatie économique : la difficile conciliation du “tout business” et des droits de l’Homme

La rupture que veut incarner Emmanuel Macron semble faible au regard de ses déclarations et de son entourage en ce qui concerne sa potentielle diplomatie arabe.  Le ralliement, fin mars, du très respecté Jean- Yves le Drian (10) à sa candidature laisse présager une forte continuité, en particulier au sujet des états de la péninsule arabique. “ Les intérêts économiques doivent conduire la diplomatie ” exprime-t-il.  L’impératif de la diplomatie économique concrétisé sous l’égide de Laurent Fabius satisfait le candidat tant bien que même certains de ses propos viendraient à le contredire. Sur le site du mouvement En Marche, Macron affirme ainsi :  “Avec la Russie, la Turquie ou les pays du Moyen-Orient et du Golfe, ce dialogue sera constant mais exigeant, en tenant compte des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, autant que du respect du droit international et de nos propres intérêts.” On voit mal comment le candidat compte instaurer un rapport de force et favoriser les intérêts économiques français en sachant, à titre d’exemple, que l’Arabie Saoudite (11) achète des sommes astronomiques d’armes à la France. Sous la houlette du ministre breton, la France a ainsi enregistré près de 20 milliards de commandes et plus de 80 milliards sur l’ensemble du quinquennat socialiste. Le tout business et les droits de l’homme ne font pas forcément bon ménage. (12)

 De l’intérêt des contradictions

L’absence de mesures claires et engageantes en matière de diplomatie arabe laisse planer le doute. Le non-dit de la politique internationale voulue par Macron reste puissant. Pour rappel, le Président de la République représente la France à l’étranger et entretient des relations directes avec les autres chefs d’Etat. La politique étrangère est ainsi une compétence particulière qui relève du domaine réservé du Président. Dans un entretien donné au quotidien espagnol el Pais (12) Emmanuel Macron concède une posture audacieuse : “ L’erreur que nos dirigeants ont commis ces 15 dernières années consiste à laisser le terme de souveraineté aux nationalistes. L’unique souveraineté possible se construit à l’échelle européenne. Notre capacité à répondre aux défis sécuritaires et climatiques, c’est l’Europe. Tout autant que notre capacité à renouer avec la croissance.”

Comment définir une vision diplomatique pour la France en concédant que la seule souveraineté possible ne peut être que européenne ? Un retour à la “ tradition gaulliste et mitterrandienne ”, n’est ce pas trop attendre de Macron ?  Si sa stature internationale et son obsession européenne rassurent il n’en reste pas moins que la diplomatie du candidat s’accommode d’une perte progressive de la marge de manoeuvre française au profit des institutions communautaires. L’ambition de continuer à faire progresser les relations économiques avec les pays arabes et plus particulièrement avec le Maghreb francophone, loin des postures diplomatiques moralisatrices des derniers temps, laisse entrevoir une diplomatie flexible dans le cadre d’une Union Européenne approfondie.

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