Mélenchon, la diplomatie arabe des insoumis

La campagne électorale sourit à Jean Luc Mélenchon ; le rêve d’un deuxième tour devient accessible pour le troisième homme des sondages. La création du mouvement transpartisan de la France Insoumise, en février 2016, atteste que cette figure de la gauche radicale a fait sienne la pensée du Général de Gaulle : l’élection présidentielle est d’abord la rencontre d’un homme et d’un peuple. En enrichissant le programme l’humain d’abord du Front de Gauche en 2012, la France insoumise livre non seulement un programme généraliste l’avenir en commun mais aussi 42 livrets thématiques. À l’inverse de ses concurrents, il convient de remarquer que Jean Luc Mélenchon est le seul à livrer tout un ensemble de mesures écrites et développées sur sa diplomatie qu’il veut insoumise. Insoumise au suivisme américain, Insoumise aux tentations guerrières unilatérales, insoumise à la perte de souveraineté française et au délitement des forces armées. Malgré son ancrage à gauche, le programme de la France insoumise affirme des positions diplomatiques gaulliennes : cap sur l’indépendance nationale, le respect du cadre onusien et la valorisation du multilatéralisme. Sortie de l’OTAN, âpre négociation avec l’Union Européenne, valorisation de la francophonie et vaste politique de développement … Les ambitions à contre courant ne manquent donc pas. Puisque grandiloquentes, il est naturel qu’elles fassent l’objet, de part et d’autre de l’échiquier politique, de vives critiques. Accusé de jouer le jeu de Poutine par sa position sur le conflit syrien et critiqué pour sa proximité avec le mouvement de boycott de l’État d’Israël une lecture entre les lignes de la politique étrangère arabe souhaitée par le candidat s’impose pour analyser le bien fondé de telles critiques.

“Les dirigeants sont depuis trop longtemps les sous-traitants d’intérêts contraires à ceux de la République et des Français, comme le montre leur suivisme sur la crise ukrainienne, la question israélo-palestinienne, ou leur alignement en Syrie sur les États-Unis et pétromonarchies du Golfe. La voix de la France a été réduite à  un  entremêlement  d’indignations  sélectives,  d’affairisme  et  d’interventions militaires sans stratégie globale”

Extrait du 33ème livret thématique, une France indépendante au service de la paix[1]

Le bourbier syrien : renouer le dialogue avec la Russie et trouver une solution internationale sous mandat de l’ONU

L’atrocité du conflit syrien est sur toutes les bouches après 6 ans de guerre ; les médias ont naturellement interrogé les candidats à propos des bombardements russes. Connu pour son franc parler et ses formules “coup de poing” Mélenchon flirte avec le politiquement correct. Dans son intervention lors de l’émission On est pas couché du 20 février 2016 le candidat « félicite » le président russe pour son action en Syrie. A la journaliste Léa Salamé, qui lui demandait s’il était « pour ce que Vladimir Poutine est en train de faire en Syrie », le coprésident du Parti de Gauche a répondu « oui ». « Je pense qu’il va régler le problème ».[2]

S’en suit une polémique quant à la moralité de l’eurodéputé pour qui le conflit syrien n’est qu’une affaire de gazoducs et d’oléoducs pour contrôler les ressources énergétiques de la région. Mélenchon se revendique ici d’une diplomatie réaliste où la discussion avec toute les parties prenantes s’impose loin des postures moralistes. Dans un entretien donné à la Revue Internationale et stratégique en 2015 le candidat établit comme priorité de stopper l’escalade anti russe. “La Russie n’est pas notre ennemie. Nous avons besoin d’elle pour résoudre la crise en Syrie, mais aussi pour construire le monde de demain, par exemple dans la coopération monétaire ou spatiale. Nous avons des désaccords avec Vladimir Poutine ? Soit, parlons-en sérieusement et sereinement, plutôt de chercher des prétextes pour humilier la Russie”[3].

Si l’analyse que fait Jean Luc Mélenchon du conflit syrien est très discutable[4] le procès en poutinophilie l’est tout autant. Ainsi, la proposition 60 “Construire la paix en Syrie”[5] du programme l’avenir en commun affirme le primat d’une solution politique en Syrie avec comme ennemi, commun avec les russes, les groupuscules islamistes. Mélenchon propose ainsi un cessez le feu durable excluant ses groupes et d’apporter son plein soutien au processus de Genève en y intégrant les kurdes de Syrie. Toutefois, ce soutien aux kurdes ne saurait déroger à la “garantie de l’intégrité de l’État syrien et de ses frontières”. Ce faisant, le candidat de la France Insoumise s’engage à organiser à Paris une conférence internationale pour la reconstruction de la Syrie et le retour des réfugiés. Place donc à une diplomatie de paix qui devra, sous l’égide de l’ONU, “organiser des élections libres et pluralistes, sans ingérence étrangère, pour que le peuple syrien décide souverainement et démocratiquement de ses dirigeants”. Si le candidat reste déterminé à détruire Daesh il n’en reste pas moins critique à l’égard du Président Bachar Al Assad. La dernière attaque chimique à Khan Sheikhoun et les frappes américaines qui s’en suivent permettent à Mélenchon de fixer une ligne rouge : coopérer avec Poutine n’est pas excuser Bachar Al Assad. Qui que soit l’utilisateur de telles armes chimiques devra être châtié et traduit devant la justice internationale. Le porte parole de la France Insoumise en matière de politique étrangère déclare ainsi : La question de ce qui doit être fait avec Al-Assad est à nouveau posée après cette terrifiante attaque chimique. Un Etat ne devrait jamais réagir sous le coup de l’émotion. Une intervention armée contre le régime, déjà exigée par les habituels va-t-en-guerre, conduirait in fine à encore plus de morts, de destructions, de réfugiés et de nouveaux foyers terroristes. La solution politique, aussi difficile soit-elle avec de tels personnages, est la seule viable. Mais même après de telles négociations, il ne faut jamais oublier les dictateurs comme Bachar al-Assad car, un jour, on devra les traduire devant la Cour pénale internationale.[6]  Lors de son discours de Marseille, le tribun confie vouloir réhabiliter l’ONU et punir les criminelles. La France s’engagera à ce que la convention d’interdiction des armes chimiques soit signée et mise en application dans cette région en particulier par ceux qui ne l’ont pas fait. Le candidat cite l’Egypte, Israël et le Soudan.

Palestine : reconnaissance de l’État palestinien et droit au boycott.

Dans la Proposition 61 intitulée “Construire une paix juste et durable entre Israël et la Palestine”[7] de l’avenir en commun Jean Luc Mélenchon s’engage à reconnaître, sans délais et unilatéralement, l’État palestinien. Il assure vouloir prendre l’initiative pour la paix entre cet état et Israël. Le candidat réaffirme ici sa volonté “d’appuyer la solution à deux États coexistants pacifiquement par l’application pleine et entière des résolutions de l’Onu” ce qui implique la reconnaissance du droit souverain du peuple palestinien à disposer d’un État viable et indépendant, dans les frontières de 1967, avec Jérusalem Est pour capitale et dans le respect du principe du droit au retour des réfugiés.

Toutefois, il est curieux que la reconnaissance de droit au boycott ne soit pas écrite. Tout porte à croire que cette disposition du Code pénal français sera modifiée si le candidat de la France insoumise parvenait au pouvoir. En marge de la visite de François Hollande dans l’État hébreu en novembre 2016, la direction du Parti de Gauche dont Mélenchon est le coprésident, s’est engagée dans le soutien aux campagnes de BDS France Boycott Désinvestissements sanctions. Dans une intervention remarquée, le candidat ne s’était pas privé d’attaquer le “communautarisme du CRIF” et les actes du gouvernement israélien.[8] Dans la lignée du droit des peuples à disposer d’eux mêmes et de son refus constant du deux poids deux mesures, Mélenchon se veut ferme ce qui met mal à l’aise certaines institutions de la communauté juive de France. À titre d’exemple, le président du CRIF Francis Kalifat déclarait sur RTL  «Tous les deux véhiculent la haine. D’un côté, à l’extrême droite, c’est la haine de l’autre et le rejet de l’étranger. Et à l’extrême gauche, c’est la haine d’Israël et la délégitimation d’Israël». Ni Marine le Pen Ni Jean luc Mélenchon n’ont été invité au traditionnel dîner de l’organisation cette année.[9]

Annihiler Daesh et révision des alliances “hypocrites avec les pétromonarchies du Golf”

Sur la situation levantine, l’ancien sénateur donne priorité à l’éradication de l’État Islamique. Contestant la légalité de toute intervention unilatérale, il souhaite mobiliser l’ONU pour mener à bien “une stratégie globale de lutte contre Daesh et les autres organisations terroristes afin d’assécher leurs ressources économiques, leurs soutiens internationaux et leurs bases sociales, et de donner la responsabilité du  volet  militaire  de  la  lutte  à  des  forces  locales  coordonnées  et  aidées  par l’ONU”.  Lorsque la question des ressources économiques est abordée il ne fait plus aucun doute que Mélenchon tourne son regard du côté de la péninsule arabique.  Critiquant le rôle du Qatar et de l’Arabie Saoudite pour leur implication il affirme vouloir “réviser les alliances hypocrites avec les pétromonarchies du Golfe et le régime turc actuel afin de “tarir les financements des terroristes”. Aucune précision pratique quant à cette révision n’est cependant avancée ce qui démontre la complexité de transcrire une vision dogmatique dans le cadre d’une diplomatie réaliste.

Méditerranée et Francophonie

“Ne nous résignons pas à voir la mer Méditerranée devenir seulement un cloaque ou un cimetière pour migrants. Il y a tant d’intelligence et tant à faire autour d’elle. Reprenons le fil de l’histoire de l’humanité, faisons place à l’intelligence, à la culture, aux coopérations techniques, scientifiques, écologiques. France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce, Algérie, Maroc, Tunisie et Libye peuvent agir ensemble. La France doit assumer la responsabilité particulière créée par son histoire, sa géographie, sa langue, la richesse et la diversité de son peuple.” Proposition 63, Unir le petit bassin méditerranéen autour d’objectifs communs[10] 

Jean Luc Mélenchon nourrit une affection toute particulière pour la Méditerranée. Le candidat se souvient encore de son enfance au Maroc, à Tanger où il est né. Souvent comparé à Marine le Pen, Mélenchon nourrit une toute autre conception de la nation. La sienne est celle d’une république multiculturelle. Son discours de Marseille fut pour lui l’occasion de répéter, comme au Prado en 2012 : “je me réjouis que la France soit métissée ! Tous les enfants de la France sont les nôtres !” L’espace  méditerranéen occupe ainsi une place de choix dans la diplomatie voulue par le candidat. Il lui tient à coeur que La France contribue à  l’union du bassin méditerranéen autour d’objectifs  communs  de  progrès.  “Plutôt  que  de  reproduire  des  organisations paralysées par les clivages entre certains États méditerranéens, nous proposons la réalisation de projets concrets” ( Engager une diplomatie internationaliste, deuxième proposition du Livret n33)

Pour parvenir à cette fin, le chef de file de la France Insoumise propose la mise en place d’une structure commune de lutte contre les externalités négatifs affectant l’écosystème de la mer Méditerranée, la  création d’une chaîne de télévision méditerranéenne émettant en plusieurs langues, la création d’un organisme méditerranéen de sécurité civile et l’organisation d’un réseau d’universités méditerranéennes. Plus largement, le candidat entend valoriser la francophonie politique[11] ce qui implique notamment une coopération accrue avec les pays du Maghreb. On peut citer par exemple l’ambition de mettre en place progressivement un visa privilégié permettant la libre circulation des artistes, des universitaires, des  chercheurs,  des  ingénieurs,  des  acteurs  économiques  et  des étudiants au sein de l’espace francophone ou le projet de créer un programme de mobilité pour les étudiants dans ce même espace.

Altermondialisme et rêve d’indépendance

Face à un monde arabe enlisé dans les guerres et divisions confessionnelles, Jean Luc Mélenchon s’abstient de rentrer dans le jeu des tentations guerrières et autres volontés d’ingérences. La restauration d’états stables appelle à dialoguer avec la Russie pour trouver une solution politique au conflit Syrien. À l’inverse de de Gaulle, Mélenchon n’a pas de politique arabe spécifique. Il veut simplement dialoguer avec cette région meurtrie d’égal à égal dans l’optique de mettre en place une politique souveraine et altermondialiste où la France favoriserait l’émergence d’un monde multipolaire. Il est toutefois évident que la volonté de revenir à une diplomatie forte et indépendante devra tenir compte de la dure réalité des facteurs économiques ( commerce d’armes, matières premières pour les multinationales françaises, appétit des puissances émergentes …). Le programme de la France Insoumise reste en substance positif pour le Monde Arabe puisque la paix et le développement sont définis comme piliers de l’action française, dans le respect de l’ordre international légitime où les nations arabes devront faire entendre leurs voix. L’affection de Jean Luc Mélenchon pour le Maghreb laisse également présager un apaisement des mémoires liées à la colonisation. Dans un entretien avec Pablo Iglesias, figure de proue du mouvement Podemos le candidat déclare à propos des relations entre les français historiques et ceux d’origines maghrébines : “Aujourd’hui, en France, nous avons des enfants en communs, des neveux, des petits enfants et que sais je encore. Nous formons une famille (…). Ce n’est pas possible de nous séparer”[12]

[1] http://la-france-insoumise.fr/livrets/defense/

[2] http://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/offensive-jihadiste-en-irak/video-melenchon-felicite-poutine-pource-que-fait-la-russie-en-syrie_1324879.html

[3] https://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=RIS_100_0031&DocId=165789&hits=5497+5319+5308+5066+4851+4252+4012+3104+2613+2355+2177+1819+1113+44+14+

[4] https://kurultay.fr/blog/?p=1083

[5] https://laec.fr/section/60/construire-la-paix-en-syrie

[6] http://www.liberation.fr/planete/2017/04/06/le-monde-par-quatre-chemins_1561049

[7] https://laec.fr/section/61/agir-pour-une-paix-juste-et-durable-entre-israel-et-la-palestine

[8] https://www.youtube.com/watch?v=GZYM5fpsNL4

[9] https://oeilsurlefront.liberation.fr/en-bref/2017/02/22/melenchon-et-le-pen-toujours-pas-invites-au-diner-du-crif_1552334

[10] https://laec.fr/section/63/unir-le-petit-bassin-mediterraneen-autour-d-objectifs-communs-de-progres

[11] https://avenirencommun.fr/livret-francophonie-politique/

[12] https://www.youtube.com/watch?v=wrEKI-lM8Qc&feature=youtu.be&app=desktop

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