Mohammed VI tend la main à son voisin Algérien

(photo: Tête-à-tête en mars 2005 entre Abdelaziz Bouteflika et Mohammed VI à l’occasion du 17ème sommet de la Ligue arabe)

Par Yannis B.

 

 Le discours du roi du Maroc célébrant le 43ème anniversaire de la Marche verte provoque une secousse diplomatique à l’approche de la relance en décembre, après 7 ans d’arrêt, des négociations relatives au Sahara occidental. La proposition émise par Mohammed VI visant à donner un nouveau souffle aux relations bilatérales vient revivifier l’épineux contentieux l’opposant à l’Algérie, aujourd’hui en proie aux incertitudes, et à son protégé du Front Polisario. Comment analyser cette main tendue ? Ouverture sincère amorçant une nouvelle ère pour le Maghreb ou bien manœuvre diplomatique visant à renforcer les positions marocaines ?

A l’occasion de la traditionnelle allocution royale du 6 novembre célébrant la Marche verte, le souverain marocain surprend en appelant son voisin algérien à un dialogue direct et franc. Mohammed VI, après avoir souligné le destin commun unissant les deux pays, propose ainsi “à ses frères algériens la création d’un mécanisme politique conjoint de dialogue et de coopération. Cette allocution coïncidant également avec le 60ème anniversaire de la conférence de Tanger – qui avait vu les mouvements de libération du Maroc, d’Algérie et de Tunisie se prononcer pour l’unité du Maghreb – tout porte à croire qu’elle pourrait fait date dans l’histoire des relations bilatérales.

Pourtant, un soupçon de manœuvre diplomatique pèse sur cette main tendue. Dans le cadre de la résolution du conflit territorial du Sahara occidental, l’ONU et son émissaire spécial l’ex-président allemand Horst Kohler ont invité en Suisse, le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario pour des pourparlers. Ces discussions prévues les 4 et 5 décembre prochains à Genève pourraient justifier la récente accélération diplomatique marocaine. La dernière fois où le Front Polisario et le Maroc ont accepté de négocier remonte à mars 2012 à Manhasset aux Etats-Unis. Ce litige occupe une place centrale dans la diplomatie du Royaume et représente un point de discorde bloquant les relations avec l’Algérie. Cette dernière apportant un indéfectible soutien aux indépendantistes.

Le 6 novembre 1975, 350.000 Marocains répondaient à l’appel de leur roi de marcher sur le Sahara occidental, à l’époque sous occupation espagnole, pour affirmer leur souveraineté sur ce territoire. Après 15 ans de guérilla, le Maroc et les indépendantistes du Front Polisario s’accordent en 1991 sur un cessez-le-feu, dont le respect est garanti par une mission onusienne (Minurso) avec comme objectif la tenue d’un référendum d’autodétermination. Les négociations resteront lettre morte et le statu quo perdure jusqu’aujourd’hui au grès des escalades répétées. D’ordinaire renouvelé chaque année, ce mandat s’est vu prolonger deux fois de suite pour seulement six mois. Les résolutions 2414 (27 avril) et 2440 (31 octobre). du Conseil de sécurité des Nations Unies ont été directement façonnées par la posture ferme de l’Administration Trump. Jugée coûteuse et inefficace, la Minurso n’est renouvelée que pour six mois à l’inverse du renouvellement d’un an défendu par la France afin de renforcer la pression sur les parties au conflit et tenter de mettre un terme au statu quo.

Félicité par l’Onu pour son initiative, le Maroc manie habilement les coulisses de la diplomatie pour faire prévaloir sa position sur le dossier sahraoui. Son retour en force au sein de l’Union africaine après 32 ans de politique de la chaise vide (due à la représentation des indépendantistes suite aux accords d’Oujda) atteste d’une accélération diplomatique visant à marginaliser le camp rebelle. Malgré la “guérilla juridique” menée par le Polisario, notamment devant la Cour de justice de l’Union européenne, le Maroc reste déterminé à reconquérir dans sa totalité le Sahara occidental. D’ailleurs, quelques jours seulement avant le discours proposant aux algériens de relancer la coopération bilatérale le Forum d’Affaires France-Maroc de Laâyoune-Sakia El Hamra a connu un grand engouement. 49 milliards de Dirham d’investissements (4,5 millions d’euros) sont programmés dans la région. L’objectif est limpide : favoriser le développement économique de la zone contestée, offrir des parts de marchés aux entreprises françaises, et ainsi amenuiser les velléités sécessionnistes.

La volonté marocaine d’ouvrir un dialogue bilatéral  pour désamorcer le blocage dans lequel se trouvent les relations entre les deux pays voisins a été saluée par la communauté internationale, notamment par le secrétaire général de la Ligue arabe Ahmed Aboul Gheit, selon lequel cette invitation importante permettait d’ouvrir un nouvel horizon dans les relations bilatérales ce qui permettrait d’améliorer l’atmosphère au niveau de l’Union du Maghreb arabe et contribuerait à renforcer la coopération en Afrique du Nord et dans la région sahélo-saharienne”. Du côté algérien, les autorités sont pour l’heure restées silencieuses et la presse se méfie de ce qui pourrait être une manœuvre diplomatique, appelant à des preuves concrètes lors des futures négociations.

La proposition marocaine de renouer le dialogue avec l’Algérie s’inscrit dans une offensive diplomatique et économique pour donner un crédit supplémentaire au Maroc en vue des négociations de Genève. En affirmant son ouverture par une déclaration de poids, Mohammed VI tente de démontrer à la communauté internationale la bonne foi de sa nation. Pour rappel, la fermeture de la frontière entre les deux pays, dont la réouverture est conditionnée par la résolution du conflit du Sahara occidental, représente une perte économique majeure. L’absence d’intégration du marché amènera les européens et américains à faire pression sur les parties en espérant y tirer un bénéfice commercial, bien que le risque de poursuites judiciaires tende à s’intensifier pour les opérateurs économiques au motif d’une violation des droits humains du peuple sahraoui.

Force est toutefois de constater que l’Algérie, crispée par des tensions internes à l’approche des élections présidentielles d’avril 2019, reste moins à même d’infléchir son soutien historique au Front Polisario, d’autant que la rivalité avec le Maroc s’affermit depuis peu en Mauritanie. Moins d’un mois avant la relance des pourparlers sous l’égide des Nations Unies, l’Algérie reste de marbre face à la main tendue du Maroc. L’Algérie reste toutefois stable sur ses orientations diplomatiques et continue de s’affirmer comme un partenaire stratégique de taille. La visite à Alger ce lundi 12 novembre de Frederica Mogherini dans le cadre de l’ouverture de la deuxième session du Dialogue de haut niveau UE-Algérie en matière de sécurité régionale et de lutte anti-terroriste en apporte la preuve.

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