Mouammar Kadhafi : Le bédouin révolutionnaire

Par Yannis Boustani

Kadhafi est l’homme de tous les paradoxes : bédouin mais révolutionnaire, idéologue de la troisième voie universelle mais très attaché à l’Islam, panarabe dans l’âme mais panafricain de circonstances, figure de proue de l’anti-impérialisme mais contre lequel il n’a jamais fait la guerre, homme pieux mais mauvais père… Le tableau pourrait être encore élargi tant la figure controversée du Guide suprême arrivé au pouvoir le 1er septembre 1969 n’a eu de cesse de faire jaser le monde entier. Après 42 ans le pouvoir, Mouammar Kadhafi n’est plus happé par son peuple à la manière des grands hommes qu’il admirait tant, le 21 octobre 2011. Sa mort a été l’occasion d’une multiplication des biographies et rumeurs sur un homme cultivant le mystère. Mais qui est donc vraiment le colonel Kadhafi ? Mérite-t-il mauvaise presse et son statut de dictateur sanguinaire universellement reconnu? Flirtant entre le fou et le visionnaire Kadhafi a bien retenu les leçons du maître Ibn Khaldûn : “Si tu n’es pas pourri, ils diront que tu es fou. Si tu es pourri, ils cracheront dans ton dos. Mais si tu es fou, ils auront peur de toi”. Pour célébrer sa naissance Sowt vous propose de revenir sur le parcours de Kadhafi, ses actions et ses paradoxes. Car ce sont eux qui font toute la richesse des hommes marquant l’Histoire.

Mouammar le déterminé : du mystérieux enfant bédouin au chef militaire de Tripoli

Le 19 juin 1942 Mouammar né tout près de Syrte à Wadi Tlal. Fils de chamelier du clan des Ghous, il récupère le nom d’usage de la tribu bédouine arabo-berbère qui l’a vu naître : les Kadhafas. Cette petite tribu est l’une des plus modestes des 150 répertoriées dans l’”Empire du Silence” encore sous contrôle de l’Italie fasciste. Le futur Guide passe son enfance en tant que bédouin recevant une éducation traditionnelle et religieuse avant de s’inscrire dans une école primaire à l’âge de 10 ans. Malgré son jeune âge Mouammar transpire l’ascèse et aime étudier. Plutôt de nature solitaire, le jeune bédouin préfère la compagnie du désert et des livres à celle des hommes. D’ailleurs, cette passion poussera son Oncle Omar à l’accueillir pour qu’il suive, à partir de 13 ans, les cours de l’école secondaire de Sehba. Mouammar avale les livres, plus particulièrement ceux qui abordent la révolution Française, se rêvant tantôt en Napoléon, en Robespierre ou en Bakounine libyen sans contourner bien sûr les classiques des lumières avec Rousseau et Voltaire. La politique devient vite son centre d’intérêt : La radio La Voix des arabes ( Sowt Al Arab) émettant depuis le Caire des émissions révolutionnaires forment son intellect. Nasser est pour lui comme un père. À ce propos, une rumeur longue de 40 ans jette le doute quant à la paternité du leader libyen : Kadhafi serait à moitié français, fils de l’aviateur corse Alberto Preziosi, ayant été recueilli pendant la guerre chez les Kadhafa où il se serait épris de la petite fille du Sheikh, fille d’une juive convertie à l’Islam. Une fois au pouvoir, Kadhafi ne donnera jamais de réponses claires à ces rumeurs. C’est que Kadhafi comprend l’importance du mystère pour asseoir son aura et sa force. Sa fascination pour les grands hommes de l’Histoire et particulièrement pour Nasser tourne même à l’obsession, tant le petit libyen veut imiter le coup d’état des 12 douze officiers libres qui renversa le Roi Farouk du trône d’Égypte en 1952. Le pouvoir au peuple, les arabes unis et souverains résument les profondes convictions politiques de Mouammar. L’échec de la République arabe unie en 1961 l’amène au militantisme intempestif. Renvoyé, Kadhafi se replie à Misrata où il étudie grâce à l’hospitalité de la famille el-Mechichi. L’aventure de la conquête du pouvoir peut alors débuter : Tahar, figue du mouvement nationaliste arabe se charge de sa formation idéologique. Par la suite, il étudie l’Histoire à l’Université de Benghazi avant de rejoindre l’Académie militaire où il rassemble au sein d’un mouvement secret ses futurs frères d’armes. Diplômé, le jeune sous-lieutenant part même compléter en 1965 sa formation en Grande-Bretagne au très prestigieux British Army Staff College ; son anti-impérialsime en sort alors renforcé ! Accompagné de ses “douze apôtres” le meneur Kadhafi attend patiemment son heure pour concrétiser son rêve d’enfance : prendre le pouvoir à la manière d’un Nasser. Le putsch est initialement organisé pour le 12 mars 1969! Véritable sacrilège pour ce jour de concert d’Oum Khaltoum, la voix du peuple arabe… Le coup d’état est ainsi reporté au 1er septembre 1969. Après de longs mois de préparations, dans la nuit du 31 au 1er septembre Kadhafi prend le pouvoir sans la moindre effusion de sang pendant que Idris, le vieux roi soumis aux anglais, est en cure en Turquie. La République arabe de Libye est proclamée, Kadhafi est à 27 ans le président du Conseil de commandement de la révolution, poste de chef au qualificatif mouvant mais qu’il n’abandonnera que par la mort 42 ans plus tard.

À la radio une voix raisonne : “Au nom d’Allah, le Clément, le miséricordieux, ô grand peuple libyen ! Pour accomplir ta libre volonté, pour réaliser tes précieuses aspirations, pour répondre pleinement à tes appels de changement et à la purification, exigeant le travail et l’initiative et brûlant d’un désir de révolution et de combat, tes forces armées ont anéanti le régime réactionnaire, arriéré et décadent “

Du Guide suprême de la Jamahiriya – les égarements d’une “mission prophétique”

Au pouvoir, Kadhafi s’attelle à rendre le pouvoir au peuple et à promouvoir la cause panarabe. Les 18 points édictés par Nasser en Égypte sont appliqués. Liberté, Socialisme, Unité ! Dans un premier temps, il ordonne le départ des 20 000 immigrés italiens et la réquisition de leurs biens ; il obtient avec succès le départ des américains et des anglais : la base de Wheelus Field est abandonnée tandis que la base des forces royales d’Al Adem est rebaptisée en base Gamal Abdel Nasser. En 1970, par un vrai tour de force, Kadhafi réussit à faire céder les majors du pétrole en leur imposant pour la première fois une hausse des prix. Dès lors, la Libye devient le deuxième producteur de pétrole du continent ce qui permet d’assurer au pays une manne abondante pour le développement. Liberté et socialisme sont respectés si ce n’est que dès 1971 l’Union socialiste arabe devient le seul parti autorisé. L’autre prétention panarabe reste l’unionisme : Kadhafi va tout faire pour faire aboutir ce projet. Dès son arrivée, le pacte de Tripoli signé en décembre 1969 tente d’unir la Libye, l’Égypte et le Soudan mais sans succès. La Fédération des républiques arabes proposée par Kadhafi en avril 1971 sera abandonnée au profit de la proposition d’une fusion égypto-libyenne en décembre 1972 et enfin oubliée par la proclamation des République Arabe Islamique en janvier 1974 entre la Tunisie et la Libye. Endeuillé par la mort de Nasser en 1970, Kadhafi se fait le chantre du panarabisme qui accumule les échecs. En dépit de sa figure de bédouin révolutionnaire, Kadhafi renforce son pouvoir personnel et triomphe des voix dissonantes y compris parmi ses amis de longues dates. La tentative de coup d’état fomentée à son encontre par d’Omar el-Mehichi en 1975 fait radicalement évoluer Kadhafi. Il se recueille dans le désert, et décide de repenser les configurations tribales afin de museler sur le long terme toute révolte : l’axe Khadafa-Warfallah sécurise le pouvoir d’un Kadhafi très suspicieux, isolé par la responsabilité du pouvoir. Le nouveau maître de Tripoli évolue intellectuellement et passe à la vitesse supérieure. Son discours de Zouara, le 15 avril 1973, marquait déjà une rupture éminemment importante dans la mesure où il pose les bases du bouleversement de la société. Il déclenche une “révolution culturelle” base d’une “révolution populaire” afin d’atteindre le socialisme. À partir de 1975 Kadhafi s’inspire de l’Islam et du maoïsme pour rédiger son livre vert. Ce dernier sera publié en 3 parties (1975, 1977,1979) et théorise les pensées de Kadhafi sur l’organisation de la société ainsi que sur un panel élargis de sujets. La troisième voie universelle se dessine à travers la Jamahiriya ( littéralement l’Etat des masses) et les congrès populaires de base .En 1977, la Jamhiriya est proclamée, les milices révolutionnaires créées, le parlement est remplacé par le Congrès populaire de base. Kadhafi veut un véritable pouvoir du peuple sans parlement pour atteindre la démocratie réelle, qu’il qualifie de “contrôle du peuple par le peuple”. Indéniablement, la Libye est bien trop petite pour assouvir les ambitions du Guide. Grâce à l’acquisition de rafales françaises en 1970, Kadhafi entend déjà faire de la Libye — renforcée par son pétrole — un pôle de décision sans précédent dans la région. Son annexion par la force de la bande d’Aozu au Tchad en 1973, son soutien indéfectible à Amin Dala en Ouganda, la guerre égypto-libyenne en 1977 et son invasion de la zone Nord du Tchad en 1980 se soldent par des revers militaires. L’égo du Guide tourne même au règlement de compte : il commandite les assassinats du responsable du parti communiste soudanais et du chef de Amal, ancêtre du Hezbollah, Moussa Sadr pourtant tous deux opposés à Israël.

Le parrain du terrorisme international – un infréquentable sous les bombes occidentales

Les rêves de grandeur de Kadhafi l’amènent à franchir la ligne rouge : celle de la lutte armée et du terrorisme pour faire triompher la cause des peuples opprimés. Khadafi, riche de ses pétrodollars, finance allégrement les organisations terroristes qui se revendiquent de sa vision : l’Armée Républicaine Irlandaise, les Basques de ETA, le M19 colombiens, Carlos, le mouvement islamiste philippin sont soutenues ouvertement par la Libye devenu l’eldorado du terrorisme anti-impérialiste. En téléguidant l’attentat de la discothèque berlinoise La Belle en avril 1986 dans lequel trois militaires américains périssent Kadhafi met fin à son invulnérabilité. Reagan péstifère contre le “chien enragé” libyen , l’opération el dorado s’organise dans la nuit du 14 au 15 avril 1986. 160 bombardiers américains lâchent 60 tonnes de bombes sur les zones stratégiques du pays… Kadhafi échappe de justesse à la mort , sa résidence est entièrement détruite, sa fille adoptive Hana perd la vie dans la déflagration. Humilié, Kadhafi organise les sanglants attentats du Lockerbie en 1988 (explosion d’un Boeing-270 morts en majorité américains) et le 19 septembre 1989 l’explosion d’un avion français à Ndjemena. La communauté internationale réagit en votant des sanctions économiques en 1992. Pendant 7 ans, la Jamahiriya souffre et Kadhafi ne dispose plus de la grande couverture médiatique dont il bénéficiait jusqu’à lors. Face au nouveau front jihadiste et l’Irak de Saddam Hussein, la Libye n’est plus le centre des intérêts. L’émergence de la problématique de l’Islam-terrorisme et la peur de perdre le pouvoir amène Kadhafi à venir, la tête basse, dans le camps des alignés: “L’Amérique n’a jamais été l’ennemie de la Libye, laquelle à été sanctionnée pour sa solidarité avec Yasser Arafat et la cause du tiers-monde (…). Les libyens doivent se ranger du côté de l’Amérique”. En janvier 2000, l’autocritique est de mise : “ il faut arrêter cette roue qui tourne dans le vide (…) De simples sous-officiers analphabètes voilà ce que nous étions”. Le retour sur la scène internationale de l’ancien “templier d’Allah” est acté. Mais à quel prix ? Kadhafi pour préserver son pouvoir livrera deux de ses amis et l’ensemble du plan nucléaire arabe aux États-Unis.

Le Guide “Roi de rois d’Afriques” s’est perdu : entre soumission occidentale, guerre sémantique et printemps libyen

Kadhafi est sommé de se ranger : les investissements étrangers renflouent les caisses de l’état et l’industrie pétrolière libyenne retrouvent ses pleines capacités. Si sa guerre contre les frères musulmans et l’Al Qaida de Ben Laden (contre lequel Kadhafi sera le premier à émettre un mandat d’arrêt) le place au premier rang de la coopération avec les USA, et ceci est sans compter sur son nouveau projet pharaonique : les États-unis d’Afrique. Il se met à dos les pays frères arabes en accusant en 2003 à la ligue arabe, le futur roi d’Arabie Saoudite Abdalllah, de collaborer avec les Etats-Unis et plus particulièrement Georges Bush. Le prince Abdallah n’hésita pas à menacer Kadhafi en lui demander qui est-ce qui l’a réellement mis au pouvoir : « Israël » lui affirme-t-il.

Une Afrique unie, une monnaie commune pour le développement du sous-continent … Du panarabe des origines Kadhafi se meut en panafricain digne héritier de Marcus Grave. Par ses financements colossaux Kadhafi veut imposer son ambition. La déclaration de Syrte en 1999 acte la création de l’Union Africaine toujours en fonctionnement. Parralèlement, la création du CENSAD (communauté des États sahélo-sahariens ) regroupant 28 pays est financée à 80 % par Kadhafi dans l’espoir de renforcer son influence. À la fin du sommet à Addis Abeba en février 2009 la Libye récupère la présidence annuelle de l’organisation, Kadhafi y fait comme toujours une entrée excentrique pour marquer son nouveau statut de Roi des rois traditionnels d’Afrique glané quelques mois plus tôt en finançant des chefs locaux. À l’instar du rêve panarabe, le projet des États-Unis d’Afrique se solde par un échec cuisant : les états comprennent bien les ambitions démesurées du Guide libyen. Guide qui désormais cherche à restaurer son image ; au vu des richesses libyennes il ne se fait pas prier pour être accueilli dans les jardins de l’Élysée dans sa tente de bédouin par Nicolas Sarkozy en décembre 2007. Pétrole et lutte contre l’immigration clandestine obligent : Kadhafi est l’ami du jour. L’Espagne tire onze milliards de contrats tandis que l’Italie s’assure la protection de ses frontières notamment en finançant le système de surveillance anti-clandestin libyen. Sans atouts, Kadhafi continue sa lutte verbale renforçant ses insultes à l’encontre des peuples arabes et défend le concept d’ « Isratine » pour que les “débiles mentaux” de Palestiniens et d’Israéliens vivent enfin en paix… Une nouvelle fois la volonté restera lettre morte. Lorsque Kadhafi s’exprime pour la première fois à la tribune de l’ONU en 2009 il ne lui reste plus que la rhétorique pour faire vivre ses luttes improductives. Persuadé de ses échecs, drogué, délaissant le développement de son pays pour des projets externes inefficaces et renforçant son autoritarisme le tribalisme libyen ne tarde pas à revenir au galop. Le déclenchement des Printemps arabes sonnera le glas de l’épopée kadhafienne. En février 2011, la révolte de Benghazi s’étend aux tribus insatisfaites … “Beyt Beyt, Dar Dar, Zenga Zenga” : Kadhafi veut exterminer jusqu’au dernier ses “agents de l’étranger”. Délaissé par ses alliés, le vieux bédouin ira jusqu’à faire appel à une société israélienne Global CST pour engager des mercenaires d’Afrique noire. L’attaque occidentale pilotée par la France et l’Italie engloutissant tout espoir de restaurer sa souveraineté, Kadhafi reste pourtant jusqu’à la fin sur ses terres et accepte la mort que son propre peuple lui inflige. Roué de coups, son cadavre fait la une des médias. La jamahiriya n’est plus, son guide est mort, l’unité libyenne sera dure à restaurer…

« Mon chemin est et a été clair pour mon peuple et il sait que je combattrai jusqu’au dernier souffle afin de nous garder libres, que Dieu tout puissant nous aide à demeurer fidèle et libre. »   Testament de Kadhafi

Kadhafi – le révolutionnaire romantique, l’éternel incompris

Certains ne retiendront de Kadhafi que le révolutionnaire, le panarabe fils spirituel de Nasser, le visionnaire d’une Afrique libre et unie, l’anti-impérialiste faisant triompher l’Islam et la bédouinité face à l’Occident. D’autres se souviendront d’un homme à l’égo démesuré, amoureux du pouvoir, n’acceptant ni dissidences ni critiques, instrumentalisant les causes successives pour asseoir sa tyrannie. Entre ce ying et ce yang il y a pourtant tout un monde : celui d’un homme complexe condamné à être le principal acteur d’une pièce qu’il a su très vite tragique, d’un leader d’un peuple qu’il méprise profondément pour sa naïveté, son insouciance et son manque d’ambition. Le monde d’un condamné à solitude du pouvoir ; un homme portant jusqu’à sa mort le fardeau d’une conviction inébranlable : la conviction d’être animé par une vérité immuable au service de l’humanité. Seul la solitude du désert et de la tente, les chuchotements des glorieux ancêtres et de la religion parvenaient à l’apaiser. Ses écarts, ses meurtres, sa famille, ses frères d’armes tous ont été mis au service de ce poids prophétique. Une chose est sûre: Mouammar Kadhafi fût un homme audacieux et authentique, complet et complexe. Il restera l’une des figures majeures du monde arabe, une légende que l’on narrera aux enfants dans le désert, un des portraits qui nous remémorent que l’humanité est faite de combats et d’égo. Le monde n’accouchera pas deux fois d’un Kadhafi, en particulier en ce XXIeme siècle.

Bibliographie :

1) Kadhafi du réel au surréalisme, Laszlo Lizkai, Éditions Encre d’Orient, 153 pages, 2011

2) Kadhafi portrait total, René Naba, éditions Golias, 87 pages, 2011

3) Pour la peau de Kadhafi l’Autre Histoire, Roumiana Ougartchinska et Rosario Priore Fayard, 344 pages

4) Le testament de Mouammar Kadhafi  https://www.youtube.com/watch?v=n-mlksbTU6E

 

 

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