HISTOIRE: Palestiniens en Jordanie, une intégration imparfaite (1948-1970)

(photo: Yasser Arafat serrant la main du roi Hussein de Jordanie, en présence de Nasser et Faycal Ibn Saoud)

Par Yanis Atigui

L’Emirat de Transjordanie devient indépendant en 1946 et devient de facto le Royaume Hachémite de Transjordanie. Fidèle alliée du Royaume-Uni, la Jordanie a toujours clamé avoir œuvré pour l’établissement de la paix au Moyen-Orient, notamment durant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, la Jordanie demeure l’ancienne Palestine sous mandat britannique, et c’est la mise au pouvoir d’Abdallah ibn Hussein en 1921— suite à la grande révolte arabe contre le joug ottoman — qui marque la naissance de la Jordanie moderne.

L’autre partie de la Palestine demeure sous domination britannique jusqu’en 1948. En 1948, la mise en place d’un Etat juif — Israël— destabilisa le Royaume Hachémite, toujours gouverné par Abdallah Ier, fils de l’ancien cherif de la Mecque. Les nombreuses guerres qui suivent « l’indépendance» d’Israël plongeront la société jordanienne dans ces conflits qui sont parvenus à unir de manière brève les pays arabes.

Suite aux premières guerres israélo-arabes, il y a deux entités arabes sous domination israélienne : la Cisjordanie et la bande de Gaza. Le Royaume de Jordanie se voit progressivement accueillir de plus en plus de réfugiés palestiniens. Les réfugiés palestiniens sont dans un premier temps bien accueillis, mais les relations entre ces réfugiés et les « jordaniens hashimis [1]»  vont se dégrader au fil du temps, jusque la montée au pouvoir d’Hussein ibn Abdallah qui changera radicalement sa politique à l’égard des Palestiniens au début des années 1970.

Tous ces événements posent un réel problème pour la Jordanie qui, depuis sa création, tente de créer une identité nationale. En effet, la montée en force de l’OLP[2] et son dévelopement en Jordanie, toujours dans le but de déstabiliser Israël, menace la paix en Jordanie, qui elle souhaite maintenir la stabilité au sein du pays et unir cette nouvelle société.

Une question se pose alors : dans quelles mesures les relations palestino-jordaniennes se sont-elles dégradées ? Si la Jordanie demeure un nouvel état se voulant pacifique au centre des conflits israelo-arabes , il n’en demeure pas moins vrai que les querelles entre « Palestiniens » et « Jordaniens » se sont avérées inévitables.

La Jordanie, un nouvel état faisant face à une nouvelle réalité : La création d’Israël

La Transjordanie, au lendemain de la proclamation de la monarchie transjordanienne mettant fin à l’émirat de Transjordanie, se voit face à la proclamation de l’état d’Israël en 1948. L’état d’Israël reçoit le soutien des pays occidentaux, notamment le Royaume-Uni qui, paradoxalement, a participé à la mise en place des hachémites au pouvoir quelques années auparavant. Cependant, la position du roi Abdallah Ier à l’égard de la création d’Israël, demeure ambiguë. Au lendemain de la décision de partage de l’ONU, la guerre civile éclate en Palestine et la carte transjordanienne[3] est indispensable pour les deux camps qui s’affrontent. D’après plusieurs historiens[4] le roi Abdallah se serait mis d’accord avec le premier ministre israélien David Ben Gourion, dans le but de se partager la Palestine — du moins annexer la Cisjordanie à la transjordanie— et dans un même temps trouver un terrain d’entente.

La position de la Transjordanie envers Palestine est assez complexe : durant la guerre israélo-arabe, qui succède à la guerre civile et prend une envergure internationale, le gouvernement transjordanien subit les pressions de son propre peuple qui fait face à l’exode des Palestiniens — environ 700 000 palestiniens[5] — qui fuient à la suite du massacre de Deir Yassin, et la volonté de soutien fraternel des jordaniens eux-mêmes auprès des « frères arabes palestiniens ». La Transjordanie occupe seulement la Cisjordanie, et ne dépasse pas les frontières de cette dernière. La Légion Arabe entra — sous la pression populaire et par volonté de protèger les lieux saints­ — à Jerusalem à la fin du mois de Mai 1948. Cette guerre fut une défaite pour les pays arabes, et les relations « palestino-jordaniennes » vont progressivement se déteriorer. Le 20 Juillet 1951, le roi Abdallah est assassiné par Mustafa Ashu, un palestinien, pensant que le roi Abdallah était trop laxiste pour être un fervent defenseur de la cause arabe.

La Transjordanie annexe la Cisjordanie à la suite de cette guerre et devient de ce fait la Jordanie. Cette annexion ne fait pas l’unanimité chez les Arabes, elle est tantôt vue comme une trahison pour certains, tantôt comme un symbole d’unité pour d’autres.

La situation palestinienne en Jordanie : entre volonté de bien faire et trahison

L’exode des Palestiniens en Transjordanie durant la guerre de 1948, marque un réel tournant dans la vie politique transjordanienne. De nombreux quartiers de Jerusalem et un peu plus de 300 villages furent retrouvés vides[6]. Ils sont environs 700 000 à émigrer en Jordanie et pour la plupart d’entre eux — notamment ceux de Cisjordanie — obtiendront la nationalité jordanienne sous le règne d’Abdallah Ier. Les réfugiés palestiniens sont de plus en plus nombreux et sont reçus dans des camps, notamment celui de Zarqa, ou de Jabel el-Hussein. A ce moment— c’est à dire à la fin de la guerre israelo-arabe de 1948 —  on recense à peu près 800 000 palestiniens sur le territoire jordanien, et la plupart d’entre eux prennent conscience de la situation : le roi Abdallah Ier est à leurs yeux, mais aussi aux yeux des pays voisins dont l’Egypte et l’Arabie Saoudite, la personne qui a le plus profité de cette guerre en annexant la Cisjordanie.

De plus, la discrimination prend place en Jordanie, les Palestiniens sont trop nombreux et cela risquerait de nuire à l’identité jordanienne, à l’époque en pleine construction. L’arrivée de palestiniens en Jordanie suscite d’emblée l’élaboration d’une identité adaptée à la situation. Une milice de palestiniens — la National Guard, crée à l’initiative du lieutenant généal britannique John Baggot Glubb — avait pour but de protèger les frontières avec Israel, mais ce fut un grand échec. Les Palestiniens ne furent pas suffisamment armés — de peur que les armes se retournent contre les transjordaniens —, faiblement préparés à combattre et très peu engagés dans cette lutte armée.

Cependant, le racisme — nonobstant l’arabité commune des deux « peuples » — s’installe en Jordanie : nombre de Jordaniens considèrent que  les Palestiniens forment une menace tout d’abord démographique, puis économique et sociale. De plus, ils craignent le rejet de la « jordanisation» des réfugiés menée par le gouvernement, ainsi que l’amplification du sentiment national palestinien qui pousserait la Jordanie à mener une nouvelle guerre face à Israël. Il y a donc d’une part la méfiance des uns, et d’autre part le sentiment d’avoir été trahi par la Jordanie pour d’autres. La situation géopolitique fut complexe, étant donné que la couronne de Jordanie se veut être une fervente défenseure de la cause arabe tout en prônant la paix, mais pour les Palestiniens qui ont fuit la Palestine, la monarchie hachémite est beaucoup trop pacifiste à l’égard d’Israël. Les réfugiés palestiniens, entassés dans des camps, ne pourront pas échapper à leur condition de réfugiés et vont exprimer leur mécontentement dès l’assassinat du roi Abdallah.

La querelle des identités  et la naissance de l’identité palestinienne: le début d’un conflit intra-étatique

La mort d’Abdallah bouleversa la Jordanie mais n’attrista pas les réfugiés palestiniens pour autant. Le règne de son fils Talal dura moins d’un an, et il finit par cèder le pouvoir[7] à Hussein pour des raisons médicales.  Le nouveau roi joua en l’occurrence un rôle prépondérant dans la relation avec les Palestiniens. Les Palestiniens s’identifient de moins en moins à la monarchie hachémite, et  la dégradation des relations qu’entretiennent les deux camps est en adéquation avec le ressenti plus ou moins négatif qu’ont les Palestiniens à l’égard des puissances arabes.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, la question de la Palestine surgit et pour certains la Palestine est syrienne et pour d’autres elle est jordanienne. Le courant de pensée pro-syrien défendu par Awni Bey Abdul Haadi et Zohair Mohsen, vise à défendre l’idée qu’il n’y a pas de Palestiniens, mais plutôt des Arabes de Palestine. En ce qui concerne la Jordanie, les Palestiniens sont considérés étrangers, dans le sens où ils sont confrontés à la volonté d’assimilation jordanienne dans le projet de fonder une identité qui se différencie des nouvelles « nations » arabes de l’époque.

La minimisation des droits octroyés aux Jordaniens, marque profondément l’échec de la politique jordanienne à leur égard. Les Palestiniens sont profondément déçus de leur situation et de la politique des pays arabe envers eux. La création d’une identité palestinienne est de facto passé par cette instrumentalisation de la question palestinienne par les groupuscules politiques qui ont mené et mènent toujours le peuple palestinien, bien qu’en soi, il est incontestablement vrai que historiquement parlant, l’identité palestinienne n’est fondée sur aucune base concrète, si ce n’est le refus, le rejet, voir le dégoût des politiques arabes et israéliennes.

L’identité est fondamentalement basée sur une volonté d’émancipation du peuple arabe. Cette identité se caractérise aussi par une vision plurireligieuse — bien que l’islam soit la religion de la majorité — du caractère palestinien, et un retour à la prospérité d’autrefois. La politique jordanienne à l’égard des Palestiniens a pris un tournant majeur durant « l’ère husseinienne » : de nombreuses milices armés — sous l’ordre du Fatah qui est à la tête des Palestiniens, notamment en Jordanie — se sont créées dans le but de récupérer les terrains perdus durant la guerre des Six Jours. La Jordanie est la première cible de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

La montée au pouvoir d’Hussein ou le point culminant du conflit arabo-arabe

Si l’opposition palestinienne en Jordanie est pointilleusement marquée, c’est bel et bien l’événement du mois de Septembre 1970 qui alimenta le conflit palestino-jordanien. Cette évènement a profondément déterioré les relations entre Palestiniens et Jordaniens. Yasser Arafat, à la tête des mouvements de résistance, conteste le pouvoir des hachémites en avancant l’argument de la proportion de palestiniens — 75% — qui compose la Jordanie. Face à cette réalité, les autorités jordaniennes n’ont jamais pu contredire les faits, mais la logique pacifique est compromise. Le Plan Rogers amplifie les tensions, et c’est une réelle guérilla qui se met en place. Ce conflit qui dura à peu près un an, peut être considéré comme une guerre civile, ou bien une guerre d’indépendance pour certains nationaliste Palestiniens. C’est une réelle question qui se pose, car pour Arafat et Habache, les Palestiniens ne sont nullement dans l’obligation de reconnaître les hachémites en tant que famille légitime au trône, et n’ont pas à leur faire allégeance. Le Roi Hussein est donc directement ciblé, il est victime de nombreuses tentatives d’assassinats, et la situation est assez similaire à la situation irakienne à la fin des années 50 : le cousin de Hussein II, Faycal II, n’est pas reconnu par sa population en tant qu’irakien et il est tué. Il y a donc au sein de la famille royale, à ce moment un réel risque et une vraie peur à l’idée de perdre le trône.

George Habache affirme à ce moment : « Tout ce que nous voulons, c’est combattre Israël et rien d’autre. Mais le régime jordanien considère que notre seule présence dans le pays représente pour lui un danger (…) Pour nous, le roi Hussein est un dirigeant réactionnaire, chef d’un État réactionnaire et donc un obstacle. Et pour réussir notre révolution, nous devons supprimer cet obstacle ». Selon les leaders palestiniens, il faut éliminer le pouvoir jordanien qui est une menace, et un obstacle à la création d’un état palestinien. Les Palestiniens sont réprimés par l’armée jordanienne, on compte environ une quinzaine morts, et la répression marqua les Palestiniens et n’a fait qu’aggraver négativement les relations Le Roi Hussein est considérée comme un « traitre », un « sioniste » pour les leaders palestiniens qui furent soutenus par le pouvoir baathiste syrien d’Hafez Al Assad. L’année 1970 est le point culminant du déracinement, et de l’incompréhension des Palestiniens. Le Septembre noir a cependant nourri les espoirs et renforcés psychologiquement les mouvements indépendantistes jordaniens qui ont été repoussé de Jordanie pour se réfugier au Liban. Il y a donc d’un coté le  désespoir chez  la population et d’un autre coté l’espoir au sein des « révolutionnaires palestiniens ».

La question palestinienne en Jordanie a donc amplement évolué depuis la création d’Israël. La question subit de nombreuses réactions qui divergent : pour les Palestiniens il y a eu une tentative d’instrumentalisation de la question palestinienne, par les Jordaniens, et pour les Jordaniens, la monarchie hachémite a tendu la main aux Palestiniens, sans aucune reconnaissance en retour, voire avec une trahison. Les relations se sont dégradées au fil du temps, et l’année 1970 marque le fait que la crise identitaire palestinienne a été contenue, et il y a eu une incompréhension de la part des autorités politiques jordaniennes. Les enjeux sont désormais multiples, car la Cisjordanie n’est plus jordanienne, mais un nombre important de palestiniens vivent encore en Jordanie, et sont positionnés entre l’espoir d’un territoire palestinien en paix, et la volonté de rester dans un pays tel que la Jordanie qui s’est vu face à l’obligation de s’ouvrir aux Palestiniens, qui forment désormais la majorité de la population jordanienne.

 

Bibliographie :

  • BREGMAN Aron, Israel’s wars : A History Since 1947, 2002
  • SHLAIM Avi, Lion of Jordan, The life of the king Hussein in war and peace, 2007
  • GUINGUE Bruno, Aux origines Israelo-arabe, 2002
  • CARRE Oliver, 1970, Septembre noir, 1980

 

[1] Arabes considérés jordaniens avant l’arrivée des arabes palestiniens

[2] Organisation de Libération de la Palestine

[3] Transjordanie, pour ne pas citer Jordanie et faire un anachronisme

[4] Pierre Razoux, Tsahal, nouvelle histoire de l’armée israélienne, 2006

[5] Benny Morris, Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, 2003

[6] Naseer Aruri, Palestinian Refugees: The Right of Return, 2001

[7] Il abdique pour son fils

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