Post-colonialisme : Dr. Rettova « imposer une langue contribue à la dépossession culturelle »

Par Hela Amdouni

Conférencière à la prestigieuse université londonienne SOAS –School of Oriental and African Studies, le Dr. Alena Rettova est une spécialiste mondialement reconnue de la littérature et la philosophie africaines. Dès ses recherches doctorales, le Dr. Rettova a remarqué que la philosophie africaine étudiée dans le milieu académique était soit anglophone soit francophone, et que, paradoxalement, la philosophie africaine développée en langues africaines, était quasi-inconnue. Cette prise de conscience l’a poussée à apprendre six langues africaines dont le swahili et à plonger dans la littérature africaine, en langues africaines. Depuis, elle ne cesse de s’interroger sur le rapport qu’entretient l’Occident avec les langues, la littérature et les cultures africaines.

Quelle est votre définition de la langue d’une part, et de la culture d’autre part ? Et comment sont-elles liées, à votre avis ?

Je pense tout d’abord que la langue et la culture sont deux choses différentes. Je dirais que la culture est « encodée » dans la langue ; une culture spécifique est encodée dans une langue spécifique. Si vous parlez de la culture allemande en utilisant l’anglais, vous en perdez une grande partie. Vous aurez à expliciter différentes choses liées à l’histoire, la mentalité… Si vous traduisez une culture en utilisant une langue différente, vous n’aurez pas accès à cette culture mais à une histoire ou une narration autour de cette dernière.

Par contre, si vous apprenez une langue, certes vous n’accéderez pas automatiquement à la culture qu’elle porte, mais vous serez amené à essayer d’y avoir accès et à un moment donné, les gens vont vous y intégrer et vont pouvoir interagir avec vous de façon spontanée… ce qui vous donnera un accès complètement différent à cette culture.

Comment la langue qui est un héritage a priori positif et un élément culturel essentiel peut-elle être transformée en un outil de domination et d’exclusion ? Je pense particulièrement au colonialisme ici.

Oui, à ce propos, je raconte souvent cette petite anecdote : j’étais allée en Afrique avec des chercheurs français. Et très vite, je me suis rendue compte que pour communiquer, nous pouvions simplement parler français. Pour moi, en tant que Tchèque, ceci a vraiment été surprenant parce qu’en République tchèque, quand vous faites des études africaines, vous devez apprendre au moins deux langues africaines. Ainsi, la première étape de mes recherches a été d’apprendre la langue, alors que mes camarades ont simplement parlé leur langue natale qui elle-même n’était pas la langue maternelle du pays où on se trouvait ! Cela m’avait choquée. Et j’ai pensé que le fait que ceci ait fonctionné pour eux, traduisait vraiment une situation postcoloniale. Cela montrait que les gens étaient toujours dans cette espèce de rapport inégalitaire avec l’ancienne puissance coloniale. Certes les langues des anciens colons sont aujourd’hui les premières langues parlées par une grande partie des nouvelles générations africaines. Mais cela ne veut pas dire qu’on en a fini avec cette sorte d’hiérarchie. Admettons que votre grand-mère parle l’éwé et que vous, vous parliez uniquement le français ou l’anglais. Qu’est-ce que cela révèlerait de votre culture ? Que votre grand-mère n’a pas de culture ? Qu’elle n’est pas cultivée ? C’est une situation très complexe.

Je pense que le fait d’imposer une langue -ce qui persiste aujourd’hui surtout en Afrique- contribue à la dépossession culturelle.

Quelle place occupe la langue dans le processus de décolonisation ? Et quel est le rôle des anciennes puissances coloniales ici ?

La décolonisation à travers la langue se fait sur deux niveaux.

Le premier est individuel. Admettons que vous soyez un chercheur occidental et que vous étudiiez un pays anciennement colonisé. Si vous commencez par apprendre la langue de ce pays, vous vivez une grande expérience d’humilité. Vous prenez conscience que cette langue est très complexe et que ce n’est pas simplement un « dialecte parlé par des indigènes ». Et par ailleurs, vous vous rendez compte que vous ne pouvez jamais parfaitement maitriser cette langue. Donc vous êtes toujours dans cette position d’infériorité par rapport aux locuteurs natifs. Cette sorte d’hiérarchie habituelle s’en retrouve soudain inversée. Vous n’êtes plus le puissant colon mais un apprenant, un humble apprenant. Ceci vous apprend à avoir une relation plus éthique avec l’Autre.

Le deuxième niveau est, disons, politique, en rapport avec les puissances postcoloniales. A nouveau, je dois dire ici que nous sommes en présence d’une sorte de hiérarchie. Ainsi, vous avez les leaders de l’Union Européenne qui sont libres de s’exprimer dans leurs langues respectives, bien qu’ils parlent aussi l’anglais. C’est une question de maintenir un certain rapport égalitaire. Si Angela Merkel parle anglais à Trump, c’est uniquement pour lui faire comprendre qu’il ne respecte pas les règles de la diplomatie. Quand elle lui parle allemand, elle se met au même niveau que lui. Rappelez-vous de cette vidéo où il ne voulait pas lui serrer la main. Là, elle lui a parlé anglais pour lui montrer qu’elle pouvait aussi parler sa langue. Mais si elle avait commencé par lui parler anglais, il aurait été en position de supériorité. Ceci s’applique partout en politique. Donc, je pense que parler votre langue vous donne une sorte de puissance, même si cela est compliqué et que vous devez faire appel à des traducteurs… Bien sûr, vous pouvez toujours parler une autre langue que la vôtre, mais il faut qu’il y ait une certaine réciprocité.

Et qu’en est-il de la responsabilité des pays anciennement colonisés ici ? Ont-ils un rôle à jouer dans cette démarche de décolonisation ?

D’une part, la langue est puissance et dignité. D’autre part, elle est directement liée à l’économie. Et si vous parlez une langue « puissante » vous êtes économiquement puissant. C’est donc une situation très compliquée. Je ne dirais pas que les Africains doivent se mettre à parler leurs langues de façon soudaine. Ceci leur nuirait considérablement sur le plan économique. Je pense que cela devrait peut-être se faire par étapes en adoptant quelques politiques linguistiques à différents niveaux tels que l’administration par exemple. Le multilinguisme pourrait aussi être une solution. Je pense par ailleurs qu’il est très important de faire participer des linguistes au travail de développement pour ne pas que la situation se détériore davantage.

Je voudrais avoir votre sentiment par rapport à la mondialisation et ce qu’on appelle le « Globish » – Global English : une version simplifiée de l’anglais parlée par les locuteurs non natifs aux quatre coins du monde. Pensez-vous que ceci soit une nouvelle forme de domination ?

Le Globish n’est pas vraiment quelque chose de démocratique parce que cela fait que certains pays se retrouvent « privilégiés » : les Etats Unis et le Royaume Uni. Ce n’est donc pas une langue neutre. Dans le même temps, je pense que le fait de partager une langue permet justement d’échanger, de dialoguer, particulièrement, au niveau de l’hémisphère sud. En réalité, il faudrait que nous ayons une langue commune nous permettant de communiquer tout en veillant à ne pas négliger les autres langues.

Selon plusieurs rapports, toutes les deux semaines une langue disparait. Pensez-vous que ceci soit dû à la mondialisation ?

En fait, c’est toujours une sorte d’arme à double tranchant. Vous avez, par exemple, toute cette question autour des dialectes et des langues standards : si vous ne voulez pas que votre langue disparaisse, vous devez opter pour une langue standard, ce qui veut dire que plusieurs dialectes vont être contenus dans une seule et même langue. Ce faisant, vous contribuez à la disparition des langues, dans un sens. Mais, dans le même temps, vous permettez à une langue qui est autre que le Globish de survivre. C’est ce qui s’est passé avec le Swahili, notamment.

Dernière question : comment pouvons-nous faire pour revitaliser une langue ?

Je pense qu’il est important de ne pas s’appuyer sur un effort organisé de façon centrale parce que les gens ne suivront pas la démarche s’ils n’ont pas de motivation profonde. Vous auriez au mieux quelques personnes enthousiastes qui entreprendront différentes choses. Je pense qu’il faut attacher la revitalisation d’une langue à des pratiques économiques. Comment le faire est la question. C’est pourquoi des ONG doivent collaborer avec des linguistes. Tous ces acteurs qui essaient de revitaliser les communautés peuvent aussi revitaliser les langues. Mais ils doivent en être conscients, ce qui n’est pas forcément le cas actuellement. Les ONG ne prêtent pas suffisamment attention aux croyances, traditions, coutumes et langues des communautés. Il reste tout ce travail à faire.

(entretien traduit de l’anglais au français)

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