Le Printemps berbère de 1980 : entre démarcation identitaire et revendications culturelles

Par Yassine D.

Cette année, l’Algérie commémore le 35ème anniversaire du Printemps berbère, également appelé  Printemps « Tamazigh ». Entre mars et avril 1980 ont eues lieu des manifestations à revendications identitaires de groupes berbérophones ayant eu un impact considérable sur l’évolution sociale et culturelle du pays.  Sowt Al Arab propose ici de faire une rétrospection en analysant les causes et les conséquences de ce mouvement social mais également de comprendre de quelle manière la question identitaire berbère est désormais traitée en Algérie.

Le printemps berbère : un « combat » pour la reconnaissance de la culture berbère

Les manifestations éclatent le 10 mars 1980, suite à l’interdiction d’une conférence du célèbre linguiste, écrivain et anthropologue kabyle, Mouloud Mammeri. Cette conférence devait porter sur la poésie ancienne kabyle. Seulement elle a été interdite par les responsables de la Wilaya III, sans que ceux-ci donnent de véritables explications. Après cet événement, des manifestations se multiplient en Kabylie, de Tizi Ouzou à Béjaïa, mais également à Alger. Nous ne les passerons pas toutes au crible ici, mais la plus emblématique d’entre elles reste la grève général du 20 avril 1980, à Tizi Ouzou, au cours de laquelle 32 hommes perdent la vie. Effectivement, ce 20 avril 1980, la Kabylie demeure entièrement coupée du reste de l’Algérie : les chaines de télévisions ne sont plus diffusées. Le président de l’époque, Chadli Bendjedid reste ferme : l’Algérie est  « un pays arabe, musulman et algérien », il ira plus loin encore « la démocratie ne veut pas dire l’anarchie ». Ces manifestations identitaires ont été durement réprimées par les services de police. On dénombre 125 morts et 5000 blessés.

Quelles conséquences ?

Outre ces données chiffrées, il faut garder à l’esprit que ce « Tafsut imazighen » (Printemps berbère) fut la première résistance et le premier mouvement d’opposition à la politique d’arabisation de l’État enclenchée en 1962. En effet, à la sortie de la guerre, l’État algérien a dû faire des choix pour répondre à une question d’union nationale. La langue arabe a été préférée à la langue du colon, mais aussi à toutes les autres langues minoritaires présentes au sein du pays. On peut dès lors se demander quelles ont été les conséquences pour les populations berbères ? La première réussite de ce mouvement est la prise de conscience à l’échelle de l’État, d’une revendication ethno-linguistique à laquelle il fallait répondre d’une manière ou d’une autre. Deuxièmement, on a pu voir l’émergence d’une intelligentsia kabyle organisée avec à sa tête Mouloud Mammeri. Sur le plan social, si ce n’est la création de comités culturels kabyles au sein des universités ou des syndicats, peu d’efforts ont été faits. Il faudra attendre le Printemps noir de 2001 pour qu’une véritable reconnaissance des berbérophones algériens soit effectuée.

La question kabyle aujourd’hui

 L’Etat-nation dans sa forme la plus avancée doit faire des choix, il ne peut être neutre culturellement. Depuis la présidence du raïs Ahmed Ben Bella ce choix était simple : « Nous sommes des Arabes, des Arabes, des Arabes ». De fait cette politique d’arabisation de l’administration et de l’enseignement à marche forcée a pu, dans une certaine mesure, frustrer la conscience kabyle. Toutefois, il faut garder à l’esprit que la langue arabe a été et demeure le ciment du peuple algérien, dans le sens où la grande majorité des algériens ne sont pas berbères —  80% de non-berbérophones —  et la langue arabe, langue de l’islam, religion d’État, a été favorisée et s’est imposée de manière naturelle à partir de l’indépendance. On pourrait également développer les raisons géopolitiques qui ont poussé l’État algérien à faire de l’arabe la langue d’état, seulement ce n’est pas l’objet du propos. A l’inverse, il est naturel et compréhensible que les kabyles et autres berbérophones se battent pour leurs droits. Néanmoins, une question se pose toujours : jusqu’où ces revendications peuvent-elles aller ?

Après ces évènements, l’État algérien a fait des concessions, la plus belle d’entre elles étant la reconnaissance en 2004 de la langue Tamazigh comme langue nationale. La langue arabe quant à elle reste la seule langue officielle. De plus, le journal de 20h, habituellement diffusé en langue arabe, est diffusé une heure à l’avance en Tamazigh pour satisfaire les berbérophones. Enfin, la langue Tamazigh peut aujourd’hui être choisie comme épreuve au Baccalauréat dans les régions berbérophones de l’Algérie.

Certains mouvements et groupuscules identitaires aux tendances indépendantistes continuent cependant de revendiquer une spécificité nationale berbère comme le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK), qui a récemment inauguré un nouveau drapeau kabyle. Ce  mouvement séparatiste remettant en question les frontières nationales algériennes durement gagnées au terme des accords d’Évian de 1962 est interdit en Algérie, et est de ce fait marginalisé sur la scène politique et ce même au sein des populations berbères.

Le danger est donc double. Le premier est que le gouvernement algérien —  comme ce fut en partie le cas sous Chadli en 1980 —  ait tendance à marginaliser les kabyles et autres minorités au seul motif de leur berbérité. Le second est que ces minorités berbères se marginalisent eux-mêmes. C’est ici que l’histoire joue un rôle fondamental : la guerre d’Algérie a montré au monde que les Arabes et Berbères d’Algérie se sont unis pour défendre leurs droits, leurs volontés et leurs ambitions.

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