Quel avenir politique pour l’Arabie Saoudite de MBS ?

(photo: Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane)

 

Par Yanis A.

Il s’agit bel et bien d’une nouvelle guerre froide qui se profile de jour en jour. En effet, le degré de violence sur les différents terrains d’opérations s’amplifie et les menaces sur les devants de la scène internationale se multiplient entre l’Arabie Saoudite, qui s’impose comme leader du monde arabo-sunnite, et l’Iran qui est à la tête de la nébuleuse chiite qui ne cesse de gagner en influence.

Mohammed ben Salmane, que l’on surnomme MBS, n’a cessé de faire parler de lui ces derniers mois. Futur Roi d’Arabie Saoudite, il a multiplié les interventions en termes de politique régionale, et a accéléré le processus de libéralisation du pays qui est nécessaire pour que l’Arabie Saoudite entre dans une nouvelle ère. Les prochaines années seront décisives pour ce pays qui revient sur presque cinquante ans de politique conservatrice et de diplomatie souvent considérée occulte dans la région. Ses positions actuelles et les récents événement qui ont eu lieu notamment dans toute la région que ce soit en Syrie, au Yémen, en Irak, au Liban, en Palestine ou encore au Qatar seront décisifs pour l’avenir de ce Royaume, depuis longtemps appelé Pays du Tawhid.

Émergence des États-nations dans le Golfe

L’Histoire se répète, mais cette fois-ci, c’est dans le Golfe que nous le constatons. Si les frontières sont désormais fixées et plus immuables qu’auparavant, les États-nations se dessinent progressivement dans la région comme ce fut le cas dans l’Europe dès la deuxième moitié du XXème siècle. La volonté de se construire en tant que nation ne se développe bien évidement pas uniquement de par ses frontières, mais également par une industrialisation, et une croissance des échanges commerciaux en parallèle. La construction de l’état-nation se caractérise également très souvent par des oppositions aux puissances frontalières, parfois des guerres, ce qui permet de consolider l’identité à travers la confrontation avec un ennemi commun. Ce fut d’ailleurs, à titre d’exemple, ce qui se déroula en Europe avec les deux puissances autrichienne et prussienne. La rivalité avec le Qatar s’inscrit dans cette idée, en relevant les différentes particularités qui divisent le Golfe pour façonner le paysage régional et affirmer les identités.

La constitution d’un État-nation nécessite une maîtrise du territoire, et de ses populations. Tout comme en Europe, les grandes nations contrôlent leur territoire mais les revendications de minorités nationales existent. La minorité chiite en Arabie Saoudite, bien que très peu nombreuse, constitue un obstacle à la fondation de cette nouvelle Arabie Saoudite. Leurs arguments étant principalement religieux et non plus nationaux, ils entretiennent des relations politiques avec les autres minorités arabes chiites ainsi que l’Iran, qui maintient un discours révolutionnaire chiite pour réveiller cette identité. L’Arabie Saoudite, tout comme le Bahreïn très récemment, ont mené une réelle offensive contre les groupes religieux dissidents et politisés, notamment la famille Al-Nimr dans la région de Qatif, en constatant une implication iranienne pour soutenir ces groupuscules chiites qui représentent toujours un risque pour l’unité du pays.

Outre la nécessité d’une unification économique et sociale sous la protection de l’état, cette unité implique la constitution d’un paysage national à travers la construction d’un idéal, d’une identité propre à chacun qui répond à une réalité. L’Arabie Saoudite de Mohamed Ben Salmane se projette, et s’est fixé un cap parallèlement à la refonte de la politique du pays : devenir leader du monde arabo-sunnite afin de redonner une place aux pays arabes sur la scène internationale et contrer l’expansion iranienne dans la région.

De leader sunnite à leader du monde arabe

Mohamed Ben Salmane l’a très bien compris. L’Arabie Saoudite doit forger et mettre en avant sa culture pour pouvoir à son tour rayonner et ne plus rester focalisée sur cette vision rigoriste qui empêche le pays de progresser et qui contribue à une diabolisation qui fait le bonheur des médias étrangers. Afin de rivaliser avec le voisin iranien qui, bien qu’existant sous sa forme contemporaine depuis 1979, possède un patrimoine culturel considérable, l’Arabie Saoudite compte développer à son tour ses atouts qui ne se résument pas aux deux lieux saints de l’Islam, bien au contraire. L’Arabie Saoudite va devoir mettre en œuvre de véritables politiques culturelles, avec notamment une mise en valeur du patrimoine pré-islamique qu’il en faut surtout pas négliger, s’ouvrir aux touristes en facilitant l’accès aux visas, la mise en place de stations balnéaire.

Après l’autorisation de conduire accordée aux femmes, l’Arabie Saoudite revient sur trente-cinq ans de prohibition et lève l’interdiction des salles de cinéma. En effet, comme l’a affirmé le ministre de la Culture du Royaume, « c’est un moment clé dans le développement de l’économie culturelle dans le pays ».  Au début du mois de novembre, la visite du Patriarche maronite, Boutros Rahi, en Arabie Saoudite est une visite historique et symbolique du dialogue islamo-chrétien à l’échelle politique. De plus, cette visite se conclut sur un  engagement de la part de l’Arabie Saoudite de restaurer sur son territoire une église vieille de neuf-cents ans. C’est un message fort pour les mille maronites vivant dans le pays, qui peinaient à pratiquer leur religion sans lieu de culte.

Ainsi, en développant son potentiel culturel, l’Arabie Saoudite diversifie son économie et pourrait plus facilement s’imposer en leader du Monde arabe, en multipliant les partenariats avec les différents pays et communautés qui le composent. Le Monde arabe prend historiquement sa source dans ce pays qui fut le berceau de la culture arabe et des différentes religions qui y coexistaient et ce, bien avant l’avènement de l’Islam. Au-delà des intérêts économiques, la rivalité Arabie Saoudite – Iran trouve une origine plus profonde à travers l’Histoire, avec une rivalité arabo-perse qui nait sous l’ère des califats arabo-musulmans.

Dans cette nouvelle ère, l’Arabie Saoudite a décidé de participer pleinement à la lutte contre la radicalisation et le terrorisme. Un Centre de Lutte Idéologique, affilié au Ministère saoudien de La Défense, a d’ailleurs été créé afin d’apporter une meilleure compréhension de l’Islam face au fléau djihadiste. Ce projet s’inscrit dans ce nouveau virage de la diplomatie religieuse du Royaume qui compte participer pleinement aux projets internationaux.

Vers une nouvelle diplomatie religieuse ?

Nous assistons actuellement à un important virage dans le diplomatie religieuse du Royaume saoudien, qui souhaite désormais être en première ligne face à l’extrémisme religieux. L’Arabie Saoudite continue de soutenir la Ligue islamique – créée en 1962 sous l’impulsion du Roi Fayçal dans le but de promouvoir le panislamisme et la solidarité islamique et dont le siège est à la Mecque-  qui souhaite désormais par son travail « anéantir l’idéologie extrémiste » et « annihiler l’ultrarigorisme et l’extrémisme religieux qui sont le point d’entrée du terrorisme ». C’est Mohamed al-Issan, proche du prince héritier et ancien ministre saoudien de la Justice connu pour ses positions réformistes, qui est à la tête de la Ligue islamique depuis 2016. Initialement présenté comme un nouveau visage du wahhabisme, il compte désormais se conformer à la nouvelle ligne de communication de Riyad définie par Mohamed Ben Salmane.

Aux termes de la lutte internationale contre l’Etat Islamique, le 26 novembre 2017, l’Arabie saoudite a également lancé une coalition antiterroriste de 40 pays musulmans d’Asie et d’Afrique, et non pas uniquement arabes. Au cours d’une réunion des ministres de la Défense des nations de la coalition, le prince héritier saoudien les a appelé à une «coordination forte, excellente et spéciale». L’Arabie Saoudite s’improvise en nouveau leader de ce mouvement qui est de plus composé de réelles puissances militaires concernés par la question du terrorisme tels que, l’Egypte le Nigéria, la Turquie ou encore le Pakistan qui s’avèreront être des acteurs clés dans la lutte contre le terrorisme dans les prochaines années. Cette coalition sunnite, qui exclut en l’axe chiite actuel (l’Irak, la Syrie et l’Iran), envoie un signal très fort consistant à dire qu’ils mettront ensemble leurs capacités militaires, financières, politiques et de renseignements.

Lors de la réunion de soutien à la force militaire antidjihadiste au Sahel qui eut lieu le mercredi 13 décembre 2017 en France, Emmanuel Macron a annoncé que l’Arabie Saoudite s’engageait à contribuer à la coalition G5 Sahel à hauteur de cent millions de dollars. A cette occasion, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel Al-Joubeir, a quant à lui fait référence à cent millions d’euros. Les Emirats arabes unis comptent également contribuer financièrement à la lutte dans le Sahel en apportant  trente millions de dollars à la coalition G5 Sahel, dont les besoins financiers sont d’un montant de deux cent cinquante millions d’euros.

Quid de la position saoudienne face à la question palestinienne ?

La question de Jérusalem impose en ce moment de nombreux débats dans lesquels les attaques à l’égard du Royaume saoudien profusent. Pourtant, le souverain saoudien a « répété la condamnation du Royaume après la décision américaine sur Jérusalem qui va à l’encontre des droits historiques du peuple palestinien ». La décision américaine ne pouvait être que prévisible, et d’ailleurs prévue depuis 1995 et repoussée par les différents présidents américains. Ce n’était qu’une question de temps pour jouer l’une des dernières cartes de la doctrine kissingerienne. Mais le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem et la volonté de faire de cette ville la capitale d’Israël n’ont-ils pas par permis de recentrer l’intérêt sur un conflit qui demeurait dans l’impasse depuis des années?

Le Roi Salmane a déclaré ce mercredi 13 décembre 2017, lors de l’ouverture de la session annuelle du Majlis al-Choura (assemblée consultative saoudienne) que les Palestiniens avaient le droit de faire de Jérusalem-Est la capitale de l’Etat auquel ils aspirent. Il a également « répété la condamnation du royaume et ses profonds regrets après la décision américaine sur Jérusalem qui est profondément partiale et va à l’encontre des droits historiques du peuple palestinien sur Jérusalem ». A cette occasion, le Roi a également réitéré son engagement dans le cadre de la Vision 2030 de restructuration de l’économie et la démarche d’un royaume modéré et tolérant.

En effet, un nouveau climat s’instaure entre le Royaume saoudien et Israël, et dans une certaine mesure, de nouvelles issues à la question israélo-palestinienne sont envisageables. Le ministre israélien des Renseignements, Yisrael Katz, a d’ailleurs proposé ce mercredi dans une interview au quotidien saoudien Elaph, que “le royaume d’Arabie soit un sponsor du processus de paix israélo-palestinien” ajoutant que “l’Etat hébreu serait heureux de participer à de telles négociations”. Il ne s’agit pas ici d’une alliance contre les Palestiniens, mais de l’établissement mutuel d’un pont afin de discuter plus sérieusement de la situation.

Le dicton “les ennemis de mes ennemis sont mes amis” prend alors tout son sens dans les politiques saoudiennes et israéliennes, toutefois il ne faudrait pas voir dans cette entente de circonstance une alliance à proprement parler: la méfiance ne cessera de régner dans les deux parties.

Les menaces et les critiques à l’égard d’Israël se sont essoufflées et demeurent inutiles. Les moyens de pressions des pays arabes ne sont plus aussi efficaces qu’ils l’étaient lors du choc pétrolier de 1973. A cette occasion, le Roi Faycal avait déclaré aux Américains : “Vous (occidentaux) êtes les seuls à ne pas pouvoir vivre sans le pétrole. Vous savez, nous venons du désert, et nos ancêtres vivaient de dattes et de lait, nous pouvons donc revenir en arrière et vivre une nouvelle fois de cette manière”. Cependant, la donne a changé, et aujourd’hui, les pays arabes manquent d’autonomie, demeurent dépendants du système mondialisé et sans aucun moyen de pression face aux agressions étrangères sur leurs terres.

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