Quels sont les enjeux maritimes du conflit irano-saoudien ?

(photo: © AFP)

Par Yanis A. et Mohamed G.

En juin 2017, la marine saoudienne a arrêté trois iraniens à bord d’un bateau naviguant trop près d’une plateforme pétrolière au large des côtes saoudiennes. Pour Riyad, il s’agissait des Pasdaran, tandis que Téhéran affirmait qu’il s’agissait de simples pêcheurs.

Sur fond de rivalités religieuses, culturelles et bien évidemment historiques, l’affrontement entre les deux pays s’illustre de manière concrète sur les plans commercial et diplomatique, là où la mer est un réel terrain de concurrence. Bordée par la mer Rouge d’un côté, le Golfe persique de l’autre et la mer d’Arabie au sud, l’Arabie Saoudite n’a pas d’autre choix que de développer une stratégie maritime.

De par leur proximité géographique, et des intérêts disputés dans une zone commune, les deux pays se livrent à une véritable compétition maritime. La guerre au Yémen et les livraisons d’armes aux Houthis par Téhéran ont poussé Riyad à reconsidérer la question maritime et à repenser sa politique commerciale et militaire afin de répondre à l’extension maritime de cette guerre froide Iran-Saoudie.

Pourquoi cet intérêt pour les territoires maritimes ? Quels en sont les enjeux ?

Plus grand pays de la région, l’Arabie Saoudite compte 2040 kilomètres de littoral, notamment 1840 kilomètres sur le flanc occidental sur le bord de la mer Rouge et 800 kilomètres sur le flanc oriental dans le Golfe persique, les deux étant à destination de l’Océan Indien. Ce dernier  constitue une zone d’influence tant pour l’Arabie Saoudite que pour l’Iran. En effet, tous deux tentent de tisser des liens avec des pays littoraux tels que l’Inde, acteur incontournable dans la zone, et les Comores.

Si les ambitions maritimes iraniennes et saoudiennes apparaissent considérables, leurs capacités sont en revanche modestes et sont loin d’être des puissances navales stricto sensu. Alors que les deux états n’avaient jamais entrepris des expéditions au-delà de leur voisinage, l’envoi par l’Iran d’un destroyer et d’un porte-hélicoptère jusqu’au port chinois de Zhangjiagang, près de Shanghai (13000 km et 40 jours), en mai 2013 constitue une première historique pour le pays. Le contre-amiral Habibollah Sayyari confirmait par la suite que les flottes iraniennes “circuleront, dans les prochaines années,  tout autour de l’Afrique et traverseront l’Atlantique”.

Les États-Unis étalent quant à eux leur présence dans la région à travers leur Vème flotte basée à Manama, au Bahreïn. De par sa position, cette flotte permit aux États-Unis d’intervenir rapidement et efficacement en Afghanistan et en Irak lors des dernières décennies. Néanmoins, les bâtiments militaires qui sont pour la plupart des plateformes acquises durant les années 1970, ne sont pas pleinement opérationnels et n’ont de plus pas été modernisés

Des capacités navales limitées tant pour l’Arabie Saoudite que pour l’Iran

En 2016, Riyad lance un projet de modernisation de sa marine avec le renouvellement de la flotte de frégates et de destroyers. Avec des ressources minimes en matière de développement militaire maritime, et des dépenses accrues en raison de l’intervention saoudienne au Yémen, la modernisation de la marine a connu des ralentissements.

Si l’Arabie saoudite avait, dans les années 1980, lancé un programme de renforcement naval, avec notamment l’acquisition de matériel naval occidental, elle n’a acquis depuis aucun sous-marin et n’a produit aucun équipement sur le territoire national. Ainsi, la flotte occidentale saoudienne est principalement française de par la politique d’influence de la France en mer Rouge, tandis que la flotte saoudienne orientale est quant à elle essentiellement américaine étant donné le travail d’influence exercé par les États-Unis dans le Golfe persique. Dans sa politique “d’endiguement” afin de contrecarrer l’extension de la zone d’influence iranienne, les États-Unis ont octroyé des fond alloués au programme de modernisation de la marine saoudienne à hauteur de vingt milliards de dollars.

Les enjeux sont commerciaux, mais également politiques. En effet, les investissements de Riyad permettraient de réduire les coûts sur une partie des futures plateformes de la marine de guerre américaine.

Au sujet de l’organisation navale iranienne, il existe une distinction entre la marine nationale et la composante navale des gardiens de la révolution qui détermine directement la politique navale de l’Iran dans son voisinage. Ces deux corps étaient en concurrence jusqu’à la réforme de 2007 pour l’allocation de ressources et pour la détermination de leurs prérogatives.  La coordination de ces deux acteurs est placée sous la coupe du Général Mohamed Hussein Baqeri, homme fort des Gardiens de la révolution qui réussit à s’imposer durant la guerre Iran-Irak.

Il est par ailleurs important de souligner les limites des capacités navales iraniennes. En raison des sanctions internationales à l’encontre du pays, l’Iran peine à acquérir du matériel de guerre. Cependant, l’industrie navale iranienne demeure beaucoup plus autonome que l’industrie navale saoudienne en terme de savoir-faire. Elle comptait, en 2016, 18 000 hommes, alors que le corps naval des Pasdaran en compte environ 10 000 de moins. La marine nationale iranienne dispose d’importantes plateformes créées sous le régime du Shah (1941-1979), notamment des corvettes et des frégates obtenues dans années 1960-1970.

L’Iran a depuis 2003 développé de nouveaux navires telles que de nouvelles corvettes ou des patrouilleurs. Cette volonté de modernisation de la marine s’inscrit dans une politique projection et de démonstration de force qui depuis 2011 a permis à la marine iranienne de franchir le Canal de Suez, afin de rejoindre la Syrie pour la première fois depuis 1979. De plus, en 2013, Téhéran a entrepris une traversée vers le Zhangjiagang, sur le littoral est chinois, avant de faire une escale au Sri Lanka, à Colombo, qui de par sa position géostratégique intéresse le pays des mollahs.

Constatant son infériorité sur le plan naval, l’Arabie Saoudite se presse d’entamer des discussions avec les industriels français, mais également allemands qui ont opté depuis quelques années pour un assouplissement de leur politique commercial, particulièrement sur les ventes d’armes.. En effet, la France n’est pas le seul pays à avoir fourni des armes au Royaume. Ce dernier était en 2017 le deuxième client de l’industrie de défense allemande et ce, derrière l’Algérie.

Une stratégie maritime iranienne reposant sur l’asymétrie

L’Iran est l’un des seuls pays au monde à faire cohabiter deux armées en son sein: l’armée régulière et le corps des Gardiens de la Révolution (Pasdaran), comprenant toutes les deux des forces terrestres, maritimes et aériennes. Sur le plan maritime, l’Iran dispose de sept bases navales, dont six se situent sur la côté sud, soit dans le golfe arabo-persique et le golfe d’Oman. On peut notamment citer les bases de Bandar Abbas et celle de Bushehr, qui sont les deux plus importantes du pays.

La marine régulière de la République islamique d’Iran est une force navale principalement défensive, chargée notamment de la protection des ports et autres positions stratégiques. Pendant la guerre du Golfe, la marine a également été sollicitée pour escorter les navires commerciaux iraniens jusqu’au détroit d’Ormuz.

Le corps des Gardiens de la Révolution est quant à lui dédié à une mission plus offensive: celle de lutter contre les ennemis de la République islamique d’Iran. Cette lutte passe d’une part par la propagation de l’idéologie du régime des Ayatollah à travers le monde, et notamment en formant des milices chiites de la région tels que le Hezbollah ou les Houthis, ou en intervenant directement dans des zones de conflit comme ce fut le cas en Syrie. D’autre part, cette lutte s’effectue aussi à l’intérieur des frontières, puisque ce sont les Gardiens de la Révolution qui sont chargés de la répression des mouvements opposants.

Ce corps des Pasdaran est structuré en cinq branches; des forces spéciales (al Qods, 21 000 hommes), paramilitaires (Basij), terrestres (179 000), aériennes (5000 hommes)  et navales (8000). Ce sont donc les 8000 hommes des force navale des Pasdaran qui ont pour rôle de défendre les intérêts iraniens dans les eaux, et notamment dans celles du Golfe persique, zone dotée d’une importance stratégique majeure pour l’Iran.

En cas de conflit, la plus grande partie des opérations militaires offensives navales relèvent donc du champ d’action des douze brigades navales de combat des Pasdaran, épaulées par une brigade de fusiliers marins et une brigade logistique de combat, ainsi que par la milice des Basij qui sert de force de réserve et est régulièrement entraînée de manière intensive.

Depuis 2007, année de réorganisation de la marine iranienne, la sécurité des eaux territoriales est officiellement partagée entre les Gardiens de la Révolution et l’armée régulière. Les Pasdaran contrôlent le golfe persique depuis les îles de Qeshm et d’Abou-Moussa (cette dernière faisant l’objet d’un conflit entre l’Iran et les Emirats Arabes Unis). La marine nationale est quant à elle implantée dans la mer Caspienne et dans le golfe d’Oman.

La stratégie maritime iranienne n’a en réalité pas vocation à acquérir une suprématie dans le Golfe, chose qui serait certainement très compliquée face à la puissance américaine. Ne disposant quasiment pas de navires lourds, l’Iran n’est pas en mesure de constituer une grande flotte de vaisseaux de guerre visant à de grandes opérations offensives.

Ainsi, la stratégie consiste plutôt à se doter de navires plus petits, discrets et rapides telles que des frégates légères ou encore des sous-marins, et à profiter des progrès de l’industrie iranienne en matière de balistique (missiles) et de drones de surveillance: cela afin de créer une asymétrie entre forces navales iraniennes et forces rivales pour bouleverser l’équilibre maritime régional. En effet, la forte mobilité de la marine iranienne lui permet tactiquement d’être en mesure de surprendre les plateformes ennemies aux capacités de manœuvre limitées. Ce choix de navires plus petits mais plus nombreux, plutôt qu’une projection de force classique, de manière à accroître les dégâts potentiels effectués aux ennemis vise ainsi à dissuader toute intervention étrangère (et notamment américaine) sur les positions iraniennes.

Les ambitions iraniennes demeurent toutefois limitées étant donné leurs faibles moyens en terme de défense aérienne des navires, rendant vulnérable les flottes iraniennes. C’est d’ailleurs cette impossibilité de développer une marine de haute-mer qui pousse l’Iran à conduire des opérations asymétriques. Il est d’ailleurs important de préciser que l’Iran, contrairement à ses voisins arabes, dispose de nombreux et importants navires de guerre et ce malgré la menace que font planer les bases françaises, américaines et britanniques. L’Iran possède trois sous-marins russes Taregh, un Fateh, et 16 Qadir, et également un vaste arsenal balistique qui permettraient de cibler aisément les navires civils et militaires qui traversent la zone.

Guerre au Yémen et enjeux autour de la mer Rouge

(Source : Debka.com)

S’il est vrai que l’Arabie Saoudite dispose de plus de moyens, comme l’attestent les 63,7 milliards de dollars consacrés au budget de la défense en 2016 et la signature fréquente de contrats d’armement avec les États-Unis et les puissances européennes, sa plus grande faiblesse reste toutefois son manque d’expérience militaire, en matière de commandement, mais également en matière de formation des troupes et d’action sur le terrain.

Effectivement, si l’on se penche sur le cas précis de la marine, celle-ci n’a jamais été mobilisée dans une opération de grande envergure avant l’intervention au Yémen de 2015. Elle fut seulement utilisée de manière ponctuelle pour lutter contre la piraterie en mer Rouge et dans le golfe d’Aden.

Dans le cadre de ses opérations Tempête décisive puis Restaurer l’espoir au Yémen, visant à apporter un soutien au gouvernement de Abdrabbo Mansour Hadi face à l’insurrection des Houthis, l’Arabie Saoudite a mis en place un blocus maritime et aérien afin d’empêcher l’acheminement d’armes aux rebelles par son rival perse. Cependant, on peut très rapidement constater que, malgré les moyens dont elle dispose, la marine saoudienne ne parvient pas à obtenir un contrôle total des eaux yéménites, ni de victoire décisive terrestre. Pire encore, depuis 2016, des navires de guerres mais également civils saoudiens sont régulièrement la cible de missiles lancés par les Houthis.

L’Iran, avec son budget plus maigre (12,3 milliards de dollars en 2016), dispose quant à lui d’une marine plus efficace et beaucoup mieux entraînée, notamment par les forces spéciales al-Qods des Pasdaran. Par ailleurs, la flexibilité des navires iraniens et la souplesse d’organisation de la marine des Pasdaran leur confère un avantage non négligeable : les forces navales iraniennes peuvent faire preuve d’imprévisibilité et le voisin saoudien n’est que très mal préparé à la stratégie navale de son rival perse.

L’agrandissement du Canal de Suez amorcé par l’Égypte en 2015 (qui vise à en doubler le trafic d’ici 2020), ainsi que les différents projets du prince saoudien Mohammed ben Salmane dans la zone sont autant d’événements voués à dynamiser la région de la mer Rouge. Celle-ci gagne progressivement en importance stratégique et devient un véritable objet de convoitises entre le bloc arabo-sunnite et l’axe perso-chiite.

La présence croissante des forces saoudiennes dans le golfe d’Aden dans le cadre de l’intervention au Yémen, ainsi que la capacité de projection des navires iraniens vers la mer Rouge, démontrent de manière claire le regain d’intérêt et les ambitions hégémoniques des deux grands rivaux du Moyen-orient sur cette zone.

Néanmoins, tout comme son voisin saoudien, la marine iranienne dispose elle aussi de ses lacunes. Ses navires demeurent très vulnérables en raison d’un manque de défenses anti-aériennes, et l’établissement d’une véritable puissance maritime iranienne, ou même saoudienne, ne semble pas encore au goût du jour.

Vers l’émergence d’un empire maritime émirati ?

Les Émirats arabes unis prennent également part dans cette dimension maritime du conflit qui oppose le royaume saoudien et la république des mollahs. L’armée émiratie est à l’avant-garde de la bataille toujours en cours pour la prise du port de Hodeida tenu par les rebelles Houthis. Ce port est un point de passage stratégique d’armes et de matériel humanitaire et un accès important à la mer Rouge et au détroit de Bab el Mandeb où transitent pas moins de 4,8 millions de barils de pétroles chaque jour et 8% du commerce mondial.

Les Émirats ont récemment joué un rôle clé dans le rapprochement entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Le sommet tripartite d’Abu Dhabi, le 24 juillet 2018, a permis aux Émirats arabes unis de réaffirmer leur soutien aux efforts de paix entrepris par les deux nations rivales. Les Émirats arabes unis ont en effet tout intérêt à continuer d’influencer ses partenaires afin de maintenir sa présence dans la Corne de l’Afrique : l’Érythrée abrite la première base militaire étrangère des Émirats arabes unis dans son port d’Assab construit par Dubai Ports World en 2015 permettant l’application du blocus imposé par la coalition aux rebelles Houthis.

Afin de contrer les ambitions étrangères, notamment chinoises et turques, les Émirats arabes unis ont utilisé le DP State, un organisme public émirati, comme outil commercial et diplomatique afin de multiplier leurs concessions commerciales et leurs accords économiques relatifs aux ports de la Corne de l’Afrique. Dans cette dernière, le port Doraleh à Djibouti, le port d’Assab en Erythrée, de Berbera au Somaliland, de Bosaso et de Barawa en Somali et de Kisamyo au sud de la Somalie sont actuellement contrôlés par les Émirats Arabes unis. L’intervention des Émirats arabes unis au Yémen a également permis de protéger leur influence, en soutien avec l’Arabie Saoudite, sur plusieurs ports locaux, tels que Mukalla, Bir Ali, Blhaf, Aden, Al Mokha, et bientôt Al Hodeida.

Tandis que l’Iran menace de restreindre l’accès au détroit d’Ormuz, le maintien de la sécurité et de la liberté de navigation dans le Bab el Mandeb demeure d’une importance cruciale pour l’avenir de la politique maritime des Émirats Arabes Unis.

Les Émirats arabes unies sauront par ailleurs profiter des investissements du projet chinois de “ Nouvelle route de la soie”, une opportunité importante étant donné la position stratégique du Golfe et la nécessité pour la région de diversifier son économie.  Alors que le port de Djebel Ali est le plus grand port à conteneurs de la région et représente un quart du PIB de Dubaï, l’Iran tente d’attirer les investissements chinois et indiens afin de développer son port de Chabahar sur l’autre rive afin d’avoir un accès direct à l’Océan Indien. L’Inde a en effet fortement investi dans le développement du port de Chabahar en réaction au soutien chinois au port pakistanais de Gwadar.

A la suite du blocus contre le Qatar, les pays du Golfe ont pris conscience du risque de l’interdépendance qui peut être utilisée comme un moyen de pression politique. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, ces derniers ont tout intérêt à diversifier et à rééquilibrer leurs routes commerciales maritimes et transfrontalières.

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