Redha Malek, une certaine idée de l’Algérie

Par Yannis Boustani

La peur doit changer de camp. C’est en ces termes que l’ancien Premier ministre algérien s’exprimait devant la tombe de Abdelkader Alloula, dramaturge assassiné par le GIA lors de la décennie noire. Le 30 juillet dernier, l’ancien négociateur des accords d’Évian était enterré au carré des martyrs du cimetière el-Alia devant un parterre de hauts dignitaires. Sowt Al Arab tenait à rendre hommage à ce père de l’indépendance, infatigable détracteur de l’intégrisme, mais aussi intellectuel méconnu.

Du militantisme estudiantin à la diplomatie

Né le 31 décembre 1931 à Batna, Redha Malek sort licencié de l’université d’Alger en lettres et philosophie. Poursuivant ses études à Paris, il est à l’initiative de l’UGEMA (Union Générale des Étudiants Musulmans ; association loi 1901) dont le Congrès constitutif se déroule à la Mutualité 9 mois après le déclenchement de la guerre1. Très impliqué dans la cause du peuple algérien à disposer de lui-même, il prend la direction de l’organe de presse officiel du Front de Libération Nationale El Moudjahid qui s’avère indispensable à la guerre de communication propre à tout conflit. En mars 1962, Redha Malek troque la casquette d’homme de presse révolutionnaire pour celle de diplomate par sa présence à Evian afin de signer les accords historiques du même nom. Une fois l’indépendance de l’Algérie acquise, le jeune révolutionnaire continue de servir son pays par le biais d’une longue carrière diplomatique. Il devient alors ambassadeur dans les capitales les plus prestigieuses en étant tour à tour en poste à Paris (1965 -1970), Moscou (1970 -1975), Washington (1979 -1982) et enfin Londres. Seul son portefeuille de ministre de l’Information et de la Culture entre 1977 et 1979 vient interrompre son engagement international.

Dans les coulisses de la diplomatie algérienne

Dans son ouvrage L’Algérie à Evian le porte-parole de la délégation algérienne livre les coulisses d’un instant historique : la fin officielle de la guerre. Bien que n’apportant aucune nouvelle information de taille ce témoignage permet de discerner le climat tendu qui plane sur les tractations aux Rousses puis à l’hôtel du Parc de l’actuelle station balnéaire. L’épineuse problématique du sort du Sahara est abordée : les français finissent par abandonner tout rêve d’enclave dans cette zone désertique.

Les membres de la délégation française nous lisant, tour à tour et à haute voix, les 98 pages des accords. Nous suivons studieusement sur nos documents. (…) Le moment historique arrive enfin. La signature du document. Les membres de la délégation sont surpris de voir les trois ministres français apposer successivement leur paraphe. Quand vient le tour de la délégation algérienne, raconte Redha Malek, Krim a un moment d’hésitation. Dahlab le sort d’embarras, en déclarant que pour ce qui est de l’Algérie, seul le chef de sa délégation est habilité à signer.» Passé l’effet de surprise, «le vice-président du GPRA assume pour la postérité son acte historique, en toute simplicité, sous le regard ému de ses collègues». Une poignée de main entre les membres des deux délégations, qui s’en étaient abstenus jusqu’ici, scelle l’accord et la réconciliation. Il est 17h30.”

(Photo: Délégation du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) lors de la signature des accords d’Evian, le 18 mars 1962)

Redha Malek se distingue par sa qualité de fin diplomate et en particulier à deux reprises. À Évian, la France veut faire de Mers el-Kebir une enclave mais l’Algérie refuse le bail de 99 ans. Toute la stratégie est de faire traîner l’affaire : “Notre stratégie a porté ses fruits puisque Mers el-Kebir a été évacué en 1968. J’étais alors en poste à Paris. Le président Houari Boumediene m’avait chargé de traiter ce dossier avec le général de Gaulle. Au terme d’une série d’audiences, il m’a dit : “ Vous voulez que l’on parte ? Eh bien nous partons !”2. Néanmoins, son succès le plus retentissant reste sa participation dans la résolution en 1981 de la crise des otages américains en Iran. Fier de ses relations cordiales avec la théocratie chiite, l’Algérie offre sa médiation3 en mettant en première ligne Redha Malek, alors ambassadeur à Washington, aux côtés du secrétaire d’Etat Warren Christopher et de l’ambassadeur d’Algérie à Téhéran Abdelkrim Gheraieb. Ce n’est ainsi qu’à juste titre que la porte parole du secrétariat d’Etat Heather Nauert a exprimé publiquement ses condoléances : “Nous sommes attristés d’apprendre le décès de l’ex-Premier ministre algérien Redha Malek. L’ex-Premier ministre a été un partenaire de longue des États-Unis et bon nombre d’entre vous se rappelle qu’il a joué un rôle déterminant dans les négociations ayant mené à la libération des 52 otages de l’Ambassade américaine à Téhéran en 1981”4

(Photo: Otages américains tout juste libérés à bord d’un avion de la compagnie Air Algérie)

Le républicain face à l’intégrisme

La décennie noire donne à Redha Malek la stature d’un homme d’état, même si controversé en raison de son intransigeance républicaine. Pour rappel, le parti unique du FLN décide d’organiser les premières élections législatives libres et pluralistes depuis l’indépendance en décembre 1991. Le Front Islamique du Salut remporte le premier tour largement en tête avec près de 50% des voix. Les généraux décident d’interrompre le processus électoral pour éviter que les islamistes n’accèdent aux portes du pouvoir lors du deuxième tour fixé au 16 janvier 1991. Le Président de la République Chadli Bendjedid présente sa démission le 11 janvier en annonçant : “ Les événements ont atteint une limite qu’il n’est plus possible de dépasser sans porter gravement préjudice – devenu imminent – à la cohésion nationale, la préservation de l’ordre public et l’unité national (…). Devant ces graves développements, conscient de mes responsabilités, j’estime que la seule solution à la crise actuelle réside dans la nécessité de me retirer de la scène politique.”. Le Président du Conseil Constitutionnel refuse la fonction par intérim que la Constitution lui confère. Un Haut Comité d’État est alors chargé d’assurer la pérennité de l’exécutif algérien. Redha Malek en sera l’un des membres suite à l’assassinat à Annaba de Mohamed Boudiaf, revenu à 72 ans de son exil marocain pour sauver le pays du chaos.

Privé de Boudiaf, je dois dire que le HCE perdait 80% de sa crédibilité et autant de sa légitimité. Que pouvait-on faire ? Comme prévu par le texte constitutif du HCE, en cas de disparition de l’un de ses membres, les quatre autres choisissent son remplaçant. C’est ainsi que Redha Malek, qui était à l’époque président du Conseil Consultatif, fut choisi comme cinquième membre du HCE. Le Haut Comité d’Etat devait doter le pays d’un président de la République élu. S’il avait pu résoudre le problème du terrorisme et ramener une certaine sécurité, il aurait préparé l’élection présidentielle dans les dix-huit mois restant à courir pour l’expiration du mandat précédent. Or, les années 1992, 1993 et 1994 furent marquées par une extension dramatique du terrorisme. Il fut pratiquement impossible d’organiser des élections crédibles pendant cette période.” Confluences Méditerranée, n°40, 2002 / “Il fallait arrêter le processus électoral”5

Très tôt, l’ancien diplomate affirme son soutien à l’arrêt du processus électoral. Il co-écrit d’ailleurs l’essai processus électoral : enjeux et démocratie en compagnie notamment de Ali Haroun, avocat algérien, avec lequel il fonde l’Alliance Nationale Républicaine en 1995. Ils y justifient l’usage de la fermeté dans une société jugée immature pour accueillir le libéralisme démocratique. Dans un entretien donné à Jeune Afrique daté de 20126, le novembriste s’exprime à l’occasion de la publication de ses mémoires des négociations d’Evian : “Nos voisins auraient intérêt à tirer les leçons de ce qui nous est arrivé. Les portes de la démocratie ont été ouvertes en Algérie en 1991. Mais des forces rétrogrades s’y sont engouffrées. Nous avons été obligés de réagir. Contre vents et marées, nous sommes parvenus à maintenir le caractère moderne de l’Algérie. J’aimerais que nos frères arabes profitent de cette expérience. Ils doivent savoir que la démocratie ne crée pas automatiquement le progrès. Les élections libres sont une chose, mais si le pays, ou l’État, est en crise, comment peut-on les organiser ? Cela peut conduire à une aventure dangereuse. Quant aux islamistes, au nom de quoi se permettent-ils de confisquer une religion ? ”

Dans l’entretien cité plus haut Ali Haroun explique que la candidature à la présidence de Redha Malek est écartée au profit de celle de Liamine Zeroual. En effet, la plate-forme de consensus national rédigée par le Haut Comité d’Etat prévoyait l’élection d’un Président de l’Etat pour restaurer la sécurité et préparer de futures élections

Conformément à la loi électorale, les 75.000 signatures des partisans de Redha Malek ont été déposées. Mais, d’après le Conseil constitutionnel, le dossier était incomplet. Comment et pourquoi ? Nous ne l’avons jamais su. A-t-il annulé des signatures ? Combien et pour quelles raisons ? Il était impossible de le savoir puisque l’arrêt du Conseil constitutionnel n’est pas susceptible de recours. Il restait donc quatre candidats en compétition, et c’est Zeroual qui l’a emporté.”

Toutefois, l’arrivée au pouvoir de Liamine Zeroual n’écarte pas Redha Malek. Il est ainsi reconduit en tant que chef du gouvernement jusqu’au 11 avril 1994. Ceci est la dernière fonction officielle qu’il occupera puisque – pour des raisons de divergences politiques et idéologiques – il décide de s’écarter du FLN pour promouvoir les idéaux de modernité, laïcité et démocratie notamment en animant l’Alliance Nationale Républicaine.

Un intellectuel méconnu : la question philosophique de l’Algérie

Protagoniste de l’Algérie indépendante, Redha Malek n’en reste pas moins un homme de plume et de pensées. La séparation de l’Etat et du religieux est pour lui un combat vital pour que l’Algérie puisse survivre tout en s’insérant dans la modernité. Il écrit deux livres à teneur philosophique qui exposent les contradictions d’un pays tiraillé – jusqu’à aujourd’hui – entre deux forces contraires.

Dans tradition et révolution et le véritable enjeu : l’enjeu de la modernité en Algérie et dans l’islam Redha Malek défend l’entrée dans la modernité de l’Algérie, qui ne doit s’endormir sur les lauriers de la guerre de libération. L’Islam, dogme majoritaire de la population, ne saurait influer sur la conduite de la politique ; apanage des hommes de raison. Dans la droite lignée de l’intellectuel algérien Malek Bennabi – auteur entre autres des Les conditions de la renaissance, vocation de l’Islam et le problème des idées dans le monde musulman – Redha Malek revendique à sa manière l’impérieuse nécessité pour l’Algérie de réaliser son aggiornamento. Son ambition était de rester loyal à l’identité traditionnelle tout en s’enrichissant de ce que la modernité – entrée par effraction par le colonialisme pour reprendre les propos de Abdelaziz Bouteflika à la tribune de l’Assemblée Nationale française le 28 février 2002 – peut apporter de meilleur. Républicain et homme critique, Redha Malek reste l’ennemi symbolique des islamistes algériens qui ne voient en lui que la continuité des Lumières coloniales s’opposant à l’édification d’une société pure où l’omniprésence de Dieu prendrait le pas sur la liberté des hommes7. L’actuelle polémique relative à la “révolte des bikinis”8 des femmes algériennes face aux pressions puritaines attestent que les intuitions de Redha Malek restent d’une pertinence remarquable. Penser la déchirure et reconstruire une conscience nationale libérée du communautarisme traditionnel. Redha Malek s’en est allé laissant derrière lui un exemple de courage. L’homme est enterré mais ses idées restent à creuser.

Lectures complémentaires:
  1. Lardjane, Omar. « Crise de l’Etat-Nation et idéologie nationaliste. À propos du livre de Rédha Malek », NAQD, vol. 2, no. 1, 1992, pp. 56-72.

  1. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/07/29/algerie-mort-de-redha-malek-negociateur-des-accords-d-evian_5166484_3212.html

  1. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/redha-malek-un-patriote-integre-195616

 

 

5 « « Il fallait arrêter le processus électoral » », Confluences Méditerranée, vol. 40, no. 1, 2002, pp. 213-238.

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