Du Sayfo à Hassaké : La difficile survie du peuple Assyro-Chaldéen

Par Damien Saverot

          Mounir Bashir, F. Murray Abraham, Fairouz ou encore Terrence Malick : Tous appartiennent à cette même communauté antique du Proche-Orient. Qui sont ceux que l’on définit généralement par les termes « assyriens », « chaldéens », « syriaques » ou « araméens », sans réellement connaître la réalité à laquelle ces termes renvoient ? Qui sont aujourd’hui les descendants de ce peuple originaire de Mésopotamie et présents au Proche-Orient depuis le début de l’Antiquité, parlant des dialectes dérivés de l’araméen, ayant adopté la foi chrétienne et refusant depuis des siècles l’arabisation ou la turquification de leur identité ?

La dénomination de la communauté assyro-chaldéenne est déjà problématique. Il n’existe, en effet, aucune unité religieuse entre les différents membres des ordres chrétiens assyro-chaldéens (il y a au moins une vingtaine d’églises de liturgies dérivées de l’araméen, catholiques et orthodoxes, de tendances antiochiennes, perses, nestoriennes ou jacobites), et les différentes dénominations de cette communauté sont confuses et complexes.

         On entend par Assyriens la dénomination ethnique des peuples d’ascendance mésopotamienne – qu’elle soit réelle ou cultivée artificiellement – et dont la langue est dérivée de l’Araméen, une langue sémitique antique, qui est notamment l’ancêtre de l’arabe et de l’hébreu. On désigne par Syriaque la langue sémitique très proche de l’araméen ayant évolué parallèlement à l’arabe et à l’hébreu mais perdurant encore aujourd’hui; le Syriaque est le dialecte de la majorité des Assyriens, et se divise lui-même en plusieurs sous-catégories (syriaque oriental, occidental ou soureth). Toutefois, par abus de langage, on définit aussi le mot “Syriaque” comme la dénomination ethno-religieuse des chrétiens assyriens; l’expression plus simple de “syrien” peut également être entendue pour désigner les Assyriens afin de mettre l’accent sur racines assyriennes de la Syrie. Enfin, on entend par “Chaldéens” les membres de l’église catholique chaldéenne, et descendant des groupes peuplant la Chaldée (dans l’Irak actuel), région située entre le Tigre et l’Euphrate.

Afin de regrouper la totalité de la communauté dans un seul bloc ethnique et afin d’en montrer l’unicité malgré les divergences religieuses, les analystes préfèrent utiliser le terme d’“assyro-chaldéens”. Bien qu’imparfait, ce terme permet d’analyser la situation de cette communauté non arabe et non islamique en Irak, en Syrie et en Turquie, où elle a été victime à la fois du nationalisme ottoman, du nationalisme arabe, et des persécutions des groupes djihadistes tels que l’Etat dit “Islamique”.

carte assyriens(Carte de l’Empire assyrien durant la période antique, à l’apogée de son extension géographique)

Les Assyro-chaldéens, un peuple en fuite constante durant le XXème siècle

            Après avoir été l’un des peuples les plus grands de l’Antiquité avec ses 20 millions de membres, l’histoire récente des Assyro-chaldéens se résume avant tout aux tentatives de survie d’un peuple tantôt oublié, tantôt persécuté. Les premiers massacres d’Assyro-chaldéens connus datent de la fin du XIXème siècle et trouvent leur paroxysme en 1917, lorsque les régiments de Jeunes-Turcs massacrent 70% de la communauté de l’époque (entre 500 000 et 750 000 victimes), en même temps qu’un million d’Arméniens, et débutent la turquification de l’Anatolie, repoussant ainsi les populations non turques ou non musulmanes vers le Caucase ou le Levant. Les massacres sont tels que la communauté est obligée de choisir un enfant de 11 ans, dernier issu d’une famille d’ecclésiastiques, pour devenir le patriarche de l’Église Assyrienne de l’Orient en 1920, après plusieurs années d’instabilité, de massacres et d’émigrations.

            L’historiographie met toutefois l’accent sur la dénomination de génocide « arménien », revêtant un caractère ethnique précis, oubliant ainsi les autres minorités victimes des nationalistes turques, comme les Grecs pontiques, les Assyriens et les populations non-turques de l’Anatolie et de l’actuel Azerbaïdjan. L’histoire « officielle » atténue également la présence des Kurdes aux côtés des soldats turcs qui participent aux massacres des minorités, dont le seul dénominateur commun fut l’appartenance à la chrétienté bien plus qu’à une ethnie particulière. Les Assyro-chaldéens se souviennent pourtant toujours du “Sayfo” (signifiant “l’épée” ou “l’année de l’épée” en syriaque, pour désigner 1917) durant lequel la grande majorité de leur communauté au Proche-Orient a été exterminée.

Dans les années 1920, les persécutions continuent contre les Assyro-chaldéens, de la part des Arabes ainsi que des Kurdes. Les Assyro-chaldéens se réjouissent du démantèlement de l’Empire Ottoman et souhaitent en profiter pour fonder leur Etat propre, de la même manière que les Kurdes et les Arméniens. Toutefois, les promesses occidentales de soutien n’aboutissent pas, et les accords Sykes-Picot enterrent les aspirations nationalistes de la plupart des minorités ethniques de la région : la possible création d’un Etat Assyrien tombe dans l’oubli. En Irak, les Assyro-chaldéens sont les supplétifs des troupes britanniques durant l’emprise coloniale et subissent de lourdes représailles suite à l’indépendance du pays. La Syrie, encore sous mandat français à l’époque, refuse d’accueillir les populations assyro-chaldéennes. En 1940, par volonté de préserver l’institution religieuse, le patriarche de l’Eglise assyrienne de l’Orient se réfugie dans la région de Chicago, aux États-Unis, où il réside encore actuellement.

            En Irak, les Chaldéens souffrent des différents régimes irakiens, notamment dans les années 1930, avec le massacre de Simele en 1933 qui visa exclusivement la nation chaldéenne. L’avènement du nationalisme arabe et du parti Baas en Syrie et en Irak dans les années 1970 est donc perçu différemment pour les Assyro-chaldéens selon les régions. Sous la présidence de Saddam Hussein, la majorité des Assyro-chaldéens conservent leur droit de préserver leur culture et leur langue, de manière toutefois officieuse car considérés par le régime comme arabes. En conséquence, malgré l’idéologie nationaliste arabe, l’arrivée de Saddam Hussein au pouvoir n’est pas forcément perçue comme négative même si elle met définitivement un terme aux aspirations indépendantistes de la communauté. C’est de sa propre volonté que l’homme politique irakien Tarek Hanna Mikhaïl Issa choisit de rallier les nationalistes arabes irakiens et adopte le nom de Tarek Aziz, devenant par la suite un des hommes politiques les plus importants du pays sous le régime baasiste, malgré sa non appartenance à l’ethnie arabe majoritaire. Ce n’est que depuis 2003 et le démantèlement du pays que les membres de la communauté sont à nouveau violemment persécutés.

En Syrie, l’interprétation par le parti Baas des écrits de Michel Aflaq est plus sévère : Afin de promouvoir la nation arabe, les peuples minoritaires doivent être repoussés ou arabisés. Hafez al-Assad décide pourtant dans les années 1970 de se rapprocher des Kurdes par un discours d’islam universaliste, mais, à l’inverse, d’arabiser de force les Assyriens, interdisant notamment les écoles enseignant la langue syriaque. C’est pour cette raison que les Assyro-chaldéens de Syrie ont toujours été méfiants vis-à-vis du régime syrien, du baasisme perçus comme suprématiste arabe, ainsi que du clan Assad qui a méprisé les aspirations du peuple assyrien. En Irak et au Kurdistan Irakien, les Assyro-chaldéens ont récemment pu élire deux représentants de leur communauté dans les parlements respectifs. L’Iran post-révolutionnaire est, contre toute attente, le plus tolérant parmi ses voisins. Les Assyriens ont bénéficié d’un statut de minorité ethnique favorable, et disposent depuis la révolution islamique en 1979 d’un représentant au Parlement, en tant que groupe antique antérieur à la Révélation.

La communauté assyro-chaldéenne face aux milices en Syrie et en Irak

            Ainsi, les communautés assyro-chaldéennes de Syrie et d’Irak se sont beaucoup rapprochées des autres minorités non arabes, et notamment des Kurdes, malgré les anciens conflits entre les deux communautés. Ils partagent avec les Kurdes leur méfiance vis à vis du chaos irakien et du régime syrien, leurs oppositions au nationalisme arabe et leur volonté de créer des régions libérées de l’influence de ces derniers. C’est de manière presque naturelle que, dés le début des manifestations contre le régime en Syrie, une partie des groupes politiques assyro-chaldéens se range du côté des protestations et, dans une certaine mesure, des points de position défendus par l’Armée Syrienne Libre. Dans les régions de l’est de la Syrie, principalement de Djézireh (Hassaké, Qamishli), les Assyro-chaldéens tiennent toujours cette ligne de protestation envers le régime. Toutefois, les membres de la communauté présents dans la région de Damas, Tartous, Lattaquié et les territoires contrôles par le régime sont restés fidèles au clan Assad. Les Assyro-chaldéens commencent à former, dés 2012, des milices communautaires indépendantes, sur le modèle des autres milices kurdes (comme l’YPG). En 2013, le groupe armé “Conseil Militaire Syriaque” (Mawtbo Fulhoyo Suryoyo en syriaque, ou Al Majliss Al Askari Al suryani al soury en arabe) voit le jour dans la région de Djézireh, au nord-est de la Syrie, et plus particulièrement dans la ville de Hassaké, véritable fief de la communauté assyro-chaldéenne en Syrie. La milice armée syriaque souhaite à la base défendre les intérêts de la communauté assyro-chaldéenne en tant que peuple à part entière sur le territoire syrien et pense s’opposer à la fois aux milices djihadistes et à l’armée syrienne. Toutefois, la multiplication des persécutions à l’égard des communautés chrétiennes, alaouites, yézidis, kurdes, turkmènes chiites et assyro-chaldéennes de la part de l’Etat dit « Islamique », de la milice Jabhat Al Nosra et des groupes liés à Al-Qaïda, a raison de l’opposition véhémente des assyro-chaldéens du Djézireh envers le régime syrien. En effet, sur le terrain, les miliciens n’ont pratiquement jamais de conflit ouvert avec l’armée syrienne et concentrent leur force contre les groupes djihadistes, notamment suite à l’enlèvement de plusieurs dizaines de familles assyriennes à Hassaké durant l’année 2014. En août 2014, les forces assyriennes du Conseil Militaire Syriaque prennent part à la bataille de Sinjar et renforcent les troupes des peshmergas kurdes ; depuis, les milices syriaques sont présentes à la fois sur dans la région de Hassaké et Qamishli en Syrie ainsi que sur la plaine de Ninive en Irak.

            L’importance des milices syriaques est toutefois à relativiser au vu du peu de militants présents sur le terrain. La multiplicité des groupes armés, certains alliés aux Kurdes, d’autres aux forces loyalistes et d’autres indépendantes, montre en réalité la fracturation des communautés assyro-chaldéennes entre la Syrie et l’Irak.

En Irak, les Unités de Protection de la Plaine de Ninive, alliées aux Kurdes et à l’armée irakienne, disposent de quelques milliers d’hommes ; La milice Dwekh Nawsha, ayant attiré quelques combattants étrangers de la diaspora assyrienne, ne dispose tout au plus que de 200 membres. En Syrie, Le Bureau de Sécurité Syriaque (Sutoro), également présent à Hassaké, regroupe quant à lui environ 1 000 membres ; De quelques centaines de membres à sa création en 2013, le Conseil Militaire Syriaque regroupe tout au plus 2 000 soldats ; enfin, le Bureau de Protection Syriaque de Qamishli (Sootoro Qamishli), qui opère sans accords avec les Kurdes, est resté fidèle au régime de Bachar al-Assad et comprend environ 500 membres.  On peut donc considérer les milices assyro-chaldéennes comme regroupant entre 5 000 et 6 000 personnes au maximum. A titre de comparaison, l’Etat dit « islamique » comporte environ 100 000 unités, les peshmergas rassemblent plus de 270 000 combattants et l’armée syrienne environ 300 000 membres.

            En conséquence, le positionnement de la communauté dans la guerre syrienne est assez aléatoire. Dans leur grande majorité, les responsables ecclésiastiques des communautés syriaques orthodoxes et catholiques sont très largement favorables au maintien du régime syrien, ce qui ne diffère en rien des autres responsables chrétiens qui ont exprimé le même avis. C’est également le cas des laïcs Assyro-chaldéens de la région de Damas et des régions contrôlées par le régime. L’adhésion des responsables des communautés chrétiennes, y compris assyro-chaldéennes, aux forces loyalistes ne doit pas être perçu comme un soutien inconditionnel au clan Assad mais bien plus comme le désir de préserver les institutions et les infrastructures de la Syrie qui ont toujours permis aux chrétiens de vivre dans une paix relative, en comparaison à ce qu’était la société syrienne avant les années 1970. Contrairement à son voisin libanais, la Syrie a toujours été dotée d’un Etat fort, interventionniste et socialiste, représenté principalement par une seule minorité, ce qui a permis aux classes sociales défavorisées et aux autres minorités religieuses de vivre dans une certaine unité grâce à la conscience d’appartenir à une nation syrienne relativement laïque; de plus, malgré la tournure des récents évènements, la société syrienne est traditionnellement plus séculaire et égalitariste que les autres sociétés voisines.

            Mais le calvaire vécu par les Assyro-chaldéens n’est pas le même que celui de toutes les autres communautés. Au drame humain s’ajoute la destruction de leur propre identité, ce qui les encourage à nouveau à partir en exil. Les destructions par l’Etat dit « islamique » des vestiges de l’Empire Assyrien sur la plaine de Ninive et à Mossoul (ville principale des Chaldéens en Irak), ainsi que le saccage au bulldozer de la ville antique de Nimroud, au début de l’année 2015, démontrent la menace de disparition qui pèse sur le patrimoine culturel et humain de la communauté assyro-chaldéenne. Cette dernière est pourtant le témoin des racines authentiques de l’Irak et de la Syrie.

4 pensées sur “Du Sayfo à Hassaké : La difficile survie du peuple Assyro-Chaldéen

  1. Merci beaucoup, l’Histoire de ces peuples est totalement méconnue et non médiatisée par nos dés-“informations” officielles et quotidiennes. Nous avons besoin de site comme le votre pour nous ré-informer.

  2. Quelle tristesse… Il ne faut surtout pas que ce peuple disparaisse !!! Ils sont nos racines !!!! A tous même on peut le dire..! Les meilleurs partent donc les premiers comme on dit … !

  3. L’arabe et l’hébreu ne descendent pas de l’araméen. Ce sont des langues “cousines” partageant une même origine mais aucune de découle de l’autre.
    https://mathildasanthropologyblog.files.wordpress.com/2009/02/semitic-tree.jpg
    L’alphabet arabe par contre est dérivé de l’alphabet araméen, par l’alphabet syriaque/nabatéen. L’écriture mais pas la langue.
    http://www.lebtahor.com/ChartsMaps/semitic%20languages%20tree.gif
    Les assyro-chaldéens n’ont aucun lien direct avec les assyriens antiques. Pas plus que les autres populations proche-orientales du moins. La plupart des peuples proche-orientaux partagent les mêmes ancêtres (majoritairement sémites avec une minorité indo-européenne)qui se sont mêlé, succédé, acculturé les uns les autres. Assyrie, Babylone, Akkad, etc ne sont que des noms d’empires pas d’ethnie particulière. Il y avait des arabes dans le levant et la mésopotamie bien avant l’islam par exemple. C’est une région multiéthniques et plurielles depuis la nuit des temps. Adopter le nom assyriens pour se donner une soit disante légitimité chronologique sur les autres communautés c’est juste un roman national pour fédérer une identité minoritaire et en danger.D’ailleurs les assyriens antiques parlaient un dialecte de l’akkadien (comme les babyloniens)hors les “assyriens” modernes parlent le syriaque. Leur identité trouve plus ses sources dans le monde byzantin orthodoxe que assyrien antique et païen.

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