TEXTE : Ibn Khaldoun et les dialectes arabes

(Photo : Statue d’Ibn Khaldoun à Tunis)

Annotations par Yanis Atigui

Sociologue, ethnologue anthropologue et historien de renom, Ibn Khaldoun (1302-1406 du calendrier grégorien) demeure une figure arabe que l’on ne présente plus. Pour inaugurer sa nouvelle rubrique, Sowt al Arab a choisi un extrait des Prolégomènes, l’oeuvre principale du penseur, portant sur les dialectes dans le monde arabe, dialectes qui, à l’époque de l’auteur déjà, persistaient et évoluaient continuellement.

En ce qui concerne les Prolégomènes (Al Muqadima, 1377) :

Les Prolégomènes – ou L’introduction à l’histoire universelle – est un ouvrage traitant à la fois l’ensemble des sciences sociales, mais aussi de la théologie et des sciences humaines et physiques. L’œuvre est composée d’une introduction et de six sections :

  • Première Section : De la civilisation en général.
  • Deuxième Section : De la civilisation chez les nomades et les peuples à demi sauvages, et chez ceux qui se sont organisés en tribus.
  • Troisième Section : Sur les dynasties, la royauté, le khalifat et l’ordre des dignités dans le sultanat.
  • Quatrième Section : Sur les villages, les villes, les cités et autres lieux où se trouvent des populations sédentaires.
  • Cinquième Section: Sur les moyens de se procurer la subsistance, sur l’acquisition, les arts et tout ce qui s’y rattache.
  • Sixième Section : Des sciences et de leurs diverses espèces ; de l’enseignement, de ses méthodes et procédés, et de tout ce qui s’y rattache.
Sur les dialectes (arabes) parlés dans les villes, P240, SECTION IV
Texte traduit par W.Mac Guckin de Slane ( 1801-1878) — Orientaliste et philologue arabisant—en 1863

« Dans chaque ville, le dialecte des habitants appartient à la langue du peuple ou de la race  qui a conquis cette ville ou qui l’a fondée. Voilà pourquoi  les idiomes de toutes les villes musulmanes de l’Orient étaient arabes, ainsi que le sont ceux des villes de l’Occident, même de nos jours. Il est vrai que la faculté de parler la langue usitée parmi les Arabes descendus de Moder[1] (et qui fut l’arabe le plus pur) s’est perdue, et que les inflexions grammaticales de cette langue ont éprouvé de graves altérations. Cela (c’est-à-dire l’emploi de dialectes arabes dans les villes) eut pour cause l’ascendant acquis par l’empire musulman en subjuguant les autres peuples. Or la religion et la loi (musulmanes) peuvent être regardées comme une forme qui a pour matière l’existence (de la nation) et de l’empire même.

Mais la forme est antérieure à la matière, et (celle dont nous parlons, c’est-à-dire) la religion provient de la loi divine. Cette loi est écrite dans le langage des Arabes, parce que notre Prophète ( Paix et Bénédictions sur lui)  était lui-même Arabe. Cela eut pour conséquence inévitable l’abandon des autres langues parlées par les habitants des royaumes conquis par les musulmans. Voyez Omar ; il défendit de se servir de (ce qu’il appelait les) jargons étrangers. « C’est du khibb », disait-il, c’est-à-dire de l’artifice et de la tromperie. Donc l’islamisme repoussa les idiomes étrangers, et, comme la langue arabe était celle du peuple qui avait établi l’empire musulman, on abandonna l’usage de tous ces idiomes dans les pays conquis, car chaque peuple imite l’exemple et suit la religion de son souverain. Cela eut pour résultat qu’une des marques de l’islamisme et de la domination des Arabes fut l’emploi de leur langue.

Dans les villes et les royaumes (conquis), les peuples renoncèrent à leurs dialectes et à leurs idiomes pour adopter la langue arabe, de sorte que, dans chaque ville et dans chaque cité, il s’établit un dialecte arabe et que les autres idiomes y étaient comme des intrus et des étrangers. La langue arabe se corrompit ensuite par un mélange de ces idiomes ; elle subit des altérations dans une partie de ses règles et dans ses inflexions grammaticales, mais elle se maintint toujours, et conserva toutes les indications de son origine. Dans les villes musulmanes on désigne cette langue par l’appellation de haderite[2]. Ajoutons que, de nos jours, la majeure partie des habitants de ces villes descendent d’Arabes qui, étant supérieurs en nombre aux peuples de race non arabe qui y habitaient, en avaient fait la conquête, avaient hérité des maisons et des terres des vaincus et s’y étaient laissé corrompre par le luxe. Or les langues se transmettent comme des héritages, et celle dont se servent les descendants des conquérants correspond toujours à l’idiome de leurs ancêtres, bien qu’elle se soit graduellement corrompue par suite de leur communication avec des étrangers. On a nommé ce dialecte haderite, parce qu’il est employé par les habitants des Hadera (c’est-à-dire des demeures fixes) et des villes, et aussi pour le  distinguer de celui des Arabes bédouins, dialecte qui a

Beaucoup mieux conservé la pureté de la langue arabe. Quand les peuples de race étrangère, tels que les Deïlem, et ensuite les Seldjoukides[3], se furent rendus maîtres de l’Orient, et que d’autres peuples non arabes, les Zenata[4] et les Berbers, s’emparèrent du pouvoir en Occident, tous les royaumes de l’islamisme se trouvèrent sous la domination des étrangers. Cela corrompit tellement la langue arabe qu’elle aurait disparu tout à fait si les musulmans n’avaient pas travaillé à sa conservation par le zèle qu’ils mirent à garder soigneusement, dans leur mémoire, le texte du Coran et celui des traditions relatives au Prophète. Ils eurent ce soin parce que la religion a pour bases ces deux livres. Cela contribua à maintenir le caractère arabe de la langue hadera, parlée dans les villes, et à lui donner la prépondérance. Mais, lorsque les Tatars[5] et les Mongols, peuples qui ne professaient pas l’islamisme, se furent emparés de l’Orient, la langue arabe s’y gâta tout à fait, parce que la cause de sa prépondérance n’existait plus. Elle disparut entièrement des provinces musulmanes de l’Irak, du Khoraçan, du Fars, de l’Inde, du Sind, de la Transoxiane, des pays du Nord et de l’Asie Mineure. Les deux formes qu’elle assume, la poésie et la prose, ne s’y emploient plus, excepté dans quelques rares occasions ; l’enseignement de cette langue y est devenu un art basé sur des règles scolaires, et formant une des branches des sciences propres aux Arabes. Celui-là seul que Dieu aura favorisé en lui facilitant les moyens de s’instruire possède la connaissance de cette langue. Le dialecte arabe haderite s’est conservé jusqu’à un certain degré en Égypte, en Syrie, en Espagne et dans le Maghreb, parce que le maintien de la religion l’exigeait ; mais, dans les provinces de l’Irak et dans les pays d’au-delà, il n’en reste pas la moindre trace. C’en est au point que les livres scientifiques ne s’y écrivent qu’en persan, et que c’est au moyen de cette langue qu’on enseigne l’arabe dans les cours publics. [Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed, sur sa famille et sur ses compagnons ; qu’il verse ses faveurs sur eux en abondance et pour toujours, jusqu’au jour de la rétribution !

Louange à Dieu, le maître de toutes les créatures ! Fin de la quatrième section du premier livre ; suit la cinquième section, traitant des moyens qu’on emploie pour se procurer la subsistance. »

[1] Les Qoraych, les Khoza, les Tamim, les Soleym, les Kinana

[2] Mot expliqué peu après par l’auteur

[3] Peuples turcs ayant régné sur la Perse du début du XIe siècle à la fin du XIIe siècle.

[4] Peuple berbere

[5] Peuples turcs d’Asie du Nord et d’Europe Orientale

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