Tunisie : entre défi du développement et enjeux sécuritaires

Par Ismail Ben Amor

            Le 14 janvier 2011, la Tunisie renversait un régime dictatorial établi depuis plus de vingt trois ans par le Général Zine El Abidine Ben Ali. Trois ans plus tard, c’est une Constitution à inspirations démocratiques qui est adoptée et une Chambre des représentants du peuple qui est élue ; au suffrage universel direct, libre et secret. L’exception du « Printemps Arabe », ayant achevé sa transition démocratique, se trouve très vite confrontée aux défis d’un renouvellement du système qui demande des réformes de fond dans la quasi-totalité des domaines de la vie publique et privée.

Des efforts considérables à fournir rapidement pour ne pas trahir ce qui s’est annoncé être « La Révolution de la dignité ». Une conversion globale qui s’intègre dans un contexte géopolitique d’instabilité des pays avoisinants (Libye et Proche Orient  notamment) avec la montée du terrorisme islamiste répandu sur toute la région (Maghreb Arabe et Moyen Orient) y compris sur son propre territoire.

À quelles difficultés de politique intérieure et extérieure doit faire face la Tunisie après sa révolution ? Et en quoi la gestion de la crise post-révolutionnaire est elle compliquée ?

            Deux décennies de stagnation en termes d’innovations et de volonté politique de développement agrémentés d’un système de corruption morbide largement ancré au sein des sphères de pouvoir ont profondément fragilisé la Tunisie. S’est ainsi installé un État hybride planté entre acquis post-coloniaux et régressions en ère autocratique qui n’a gardé de l’indépendance que la façade républicaine et parlementaire du régime. Deux décennies donc, où l’ambition de servir les intérêts d’une poignée de familles n’a fait qu’accroitre les clivages sociaux et territoriaux marginalisant des pans entiers de populations au potentiel précieux et maintenant l’essentiel des richesses aux mains d’une frange réduite de la population.

            Au sortir de la révolution, le pays se retrouve nez à nez avec ses problèmes qu’il ne peut plus nier ou écarter au nom d’un droit de savoir à respecter et d’une promesse de changement à honorer. L’effervescence des premiers temps due à la découverte de la liberté d’expression et au détachement des chaines oppressantes de la pensée se consume assez rapidement au fur et à mesure que les réalités déconcertantes d’un Etat en crise font surface ; Les véritables raisons du soulèvement populaire commencent à s’impatienter.

            Sur le plan social, la Tunisie accumule plusieurs lacunes qui sont une entorse effective à son développement sur le temps long. Une personne sur six vivant sous le seuil de pauvreté et un taux de chômage de 15% la place en mauvaise position vis à vis du Maroc et de l’Algérie (qui ne dépassent pas la barre des 10% de chômeurs). Toutefois, son taux d’alphabétisation convenable (77%), son espérance de vie (75 ans) ainsi que son PIB par habitant (4 075$) la situent au sommet du classement régional en termes de  développement humain avec un IDH moyen de 0,721.

            Avant 2011, un taux de croissance régulier (de l’ordre de 6%), une large classe moyenne (environ 60%) et une économie diversifiée faisait de la Tunisie le modèle de développement économique du Bassin méditerranéen. Néanmoins, tout ceci est à mettre en perspective avec les inégalités territoriales du pays. En effet, durant toute la période Ben Ali, un grand schisme s’est formé entre les villes côtières industrialisées et créatrices d’emploi et les régions intérieures, d’où sont parties les émeutes de la révolution, marginalisées sur le plan économique. Ces dernières ont ainsi un taux de pauvreté quatre fois plus élevé que sur l’ensemble de la Tunisie et rassemblent la plus grande proportion de chômeurs ce qui a favorisé le développement du marché informel de la contrebande et du trafic illégal.

            Mais les inégalités s’affichent également au sein même de la population : le taux de chômage des moins de 30 ans est le plus élevé de tout le Maghreb et touche près de 30% des diplômés supérieurs ce qui nous amène à relever le problème éducatif tunisien.

Malgré un niveau d’éducation sensiblement supérieur à celui des pays voisins pour lequel le pays consacre 25 % de son budget, des réformes successives de la fin du siècle dernier l’ont dérationalisé. En déstabilisant la lancée prospère qu’il avait acquise après l’indépendance, elles l’ont rendu incapable de s’adapter au marché de l’emploi. Ceci est notamment dû à un déséquilibre entre les filières (Les lettres, la gestion et le droit sont des filières saturées tandis que la technologie, l’informatique ou encore la biologie en pleine expansion restent inattractifs) et une incohérence dans le choix des programmes et de la langue d’enseignement (réforme d’arabisation en 1970 puis réhabilitation de la place du français en 1990) ; résultat de politiques indécises et inconsistantes.

            Mais le déséquilibre territorial a des répercutions sur plusieurs domaines dont des secteurs clé du développement global de l’État comme la Santé. Ce dernier souffre d’une double aliénation : D’une part, alors que les régions du Sahel se voient offrir des centres sanitaires de qualité, équipés et performants, les régions du Centre et Sud Ouest s’accommodent d’un ensemble moyen voir médiocre. Des locaux souvent insalubres, des moyens réduits et un fonctionnement anarchique qui conduisent à un manque de personnel médical fuyant la précarité pour les zones côtières.

D’autre part, l’indéniable écart entre le secteur privé et le secteur public qui s’accentue avec le temps : Alors que le service privé s’est professionnalisé graduellement avec des médecins souvent formés à l’étranger et des innovations certaines dans la médecine de pointe, le secteur public lui, a stagné voir s’est détérioré. Son budget paraît insuffisant pour satisfaire les besoins de la santé publique ainsi que les salaires du personnel médical. Et même s’il a observé une perceptible augmentation depuis 2011 (passant de 5,9% à 7,1% du Produit intérieur brut selon le rapport des comptes 2012-2013 du ministère de la santé) il reste mal distribué et doit réorienter ses priorités (39% des dépenses sont versés dans les biens médicaux alors que seulement 5% le sont en faveur des services pour la collectivité).

Ceci aboutit finalement à une santé à double vitesse dans un système qui défavorise les moins aisés et ralentit le progrès Tunisiens en termes de santé (carrières hospitalo-universitaires et recherche moins prisés)

            A toutes ces contrariétés s’ajoutent des problèmes économiques propres aux périodes post-révolutionnaires, à savoir l’inflation qui a atteint 5,5 % à l’ouverture 2015 selon le ministère du Commerce, le déficit públic (8,5% du PIB en 2015) et la dette de l’Etat qui s’accroît de façon exponentielle sans véritables résultats, ce qui multiplie les mises en garde des créanciers de l’Etat et réduit les chances de la Tunisie de contracter de nouveau auprès des instances internationales (FMI, Banque Mondiale). Celles-ci demandent des réformes effectives et une croissance soutenue ce qui devient de plus en plus difficile à accomplir avec les enjeux sécuritaires qui pèsent sur le pays.

            Le premier semestre de l’année 2015 fut des plus noir pour la Tunisie depuis les évènements de Janvier 2011. A trois mois d’intervalle, deux attentats terroristes se succèdent dans des lieux stratégiques du tourisme estival faisant au total 60 morts dont 59 touristes étrangers, affectant d’un coup fatal l’économie en touchant à l’un de ses secteurs clé déjà convalescent. En effet, le secteur touristique représente 7% du PIB tunisien et compte près de 400 000 emplois directs et indirects concernant 12% de la population active environ. Mais depuis 2011, le nombre de touristes à considérablement baissé, s’accompagnant d’une chute des recettes à 14,5% de moins qu’en 2010 selon le ministère du tourisme. Ces deux évènements s’inscrivent dans un contexte tendu de montée de l’intégrisme islamique et d’instabilité politique du Moyen-Orient qui a vu naître des organisations terroristes ayant pour principal objectif d’étendre leur influence en commençant par les pays de culture musulmane.

            De ce point de vue là, la Tunisie a deux aspects complexes à gérer : celui de la menace extérieure des organisations meurtrières qui prennent du terrain dans les pays avoisinants et notamment la Libye. Pays à la situation politique critique et dont les frontières avec la Tunisie ont eut tendance à devenir poreuses du fait des échanges importants de populations entre les deux territoires dans les dernières décennies. Mais aussi, celui de la menace intérieure avec l’émergence de formations terroristes rattachées aux organisations djihadistes orientales (affiliées ou pas à Al Qaida comme « Ansar echariaa » ou le dit « Etat Islamique ») et qui s’organisent en factions disparates sur des coins retranchés du territoire pour planifier des attaques surprises et aider l’infiltration des radicaux dans le pays. Chaque semaine, les soldats tunisiens mettent la main sur des groupements cachés et affrontent des combattants armés planqués dans des maquis au mont Chaambi ou Semmama principalement situés au sud du pays.

            Au delà de ces éléments, un fanatisme religieux essaye de s’émanciper au sein de la société à travers différents procédés parallèles : prêches dans les mosquées d’imam obscurantistes, cercles d’actions politiques religieuses, partis comme le prénommé « Hezb al fath » qui tente de se frayer un chemin dans le monde partisan prônant le retour au califat. Ces structures vont jusqu’à motiver des jeunes désœuvrés et en situation précaire à aller accomplir le Djihad (ou la lutte sainte) au Moyen-Orient ce qui fait de la Tunisie l’un des plus grands fournisseurs de djihadistes, en Syrie notamment.

            Une conjoncture dangereuse et difficile à maîtriser qui demande une mobilisation importante des forces de l’ordre, des moyens financiers conséquents, du temps et une énergie supplémentaire de la part des sphères politiques. Une énergie à partager avec les enjeux d’un développement global qui veut palier à une crise générale qui affaiblit l’Etat insensiblement.

            La Tunisie, ayant tout juste levé l’Etat d’urgence décrété le 4 juillet dernier vient de rejoindre la coalition internationale de  lutte contre le groupe djihadiste État islamique (EI) en Syrie et en Irak afin d’augmenter ses chances d’endiguer les mouvances qui retardent son développement. Elle renforce par ailleurs ses liens sécuritaires avec ses alliés régionaux et notamment l’Algérie qui possède une expérience solide en terme de lutte antiterroriste et l’Egypte qui mobilise beaucoup de moyens dans ce domaine depuis le début des guerres civiles au Moyen Orient. D’autre part, des mesures ambitieuses sont menées dans les grands ministères, destinées à améliorer l’environnement économique et social du pays. C’est ce qu’illustre le plan quinquennal 2016-2020 publié par le ministère du Développement, de l’investissement et de la coopération internationale qui prévoit une série de réformes allant de la bonne gouvernance à la diversification du tissu économique en passant par le développement durable et la régionalisation.

Les personnalités politiques, pour leur part, jouent le jeu de la technocratie tout en essayant de se construire une popularité au sein des diverses couches de la société afin de faire passer les réformes urgentes le plus tranquillement possible dans une société impatiente et fébrile, des réformes qui se doivent d’être audacieuses et fermes et par conséquent douloureuses.

Une société civile enfin, qui se mue et s’agite intégrant le débat démocratique dans ses mœurs, de façon confuse mais certaine, forçant les idées à mûrir et à évoluer pour éviter définitivement un retour au despotisme.

La Tunisie, finalement, un pays dépourvu d’hydrocarbure mais non de richesses. Tant sur le plan humain qu’en termes de ressources naturelles, les bases d’un développement solide sont présentes. L’attribution du Prix Nobel 2015 à quatre de ses organismes démocratiques prouve que sa transition politique aboutie, sa stabilité relative et sa vive société civile lui permettent d’espérer un essor remarquable, si seulement la volonté politique se consolide et l’union nationale se solidifie afin d’assurer la réussite d’une double gestion contraignante : celle des défis du développement et de l’enjeu sécuritaire.

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