La Turquie à Chypre : le début de la fin?

(Photo: Mustafa Akinci, président de Chypre Nord)

Par Thomas Ciboulet

Le ton est quelque peu monté entre la République Turque de Chypre du Nord (RTCN) et la Turquie. Mustafa Akinci, le nouveau président de Chypre Nord, pays reconnu uniquement par Ankara, avait déclaré que les relations entre la RTCN et la Turquie devaient être de type frère-sœur et non mère-enfant, ce à quoi a vivement réagi Recep Tayyip Erdogan, Président turc. Malgré la visite d’Akinci à Ankara le 6 mai dernier, un début de changement pourrait commencer dans la région.

Le dossier chypriote

La situation de Chypre est assez particulière. Après un coup d’Etat de nationalistes grecs, faisant suite à des tensions inter-ethniques, la Turquie envahit le nord de l’île en 1974 pour protéger l’importante minorité turque, aux alentours de 10% de la population. Une terrible guerre faisant plus de 5000 victimes et 1500 disparus principalement du côté grec, ainsi que d’importants déplacements de population dans les deux sens, suivi de la proclamation de l’indépendance de la République Turque de Chypre Nord en 1983. Malgré les importantes protestations de la communauté internationale, la non-reconnaissance de la RTCN et un embargo sur la région, la Turquie ne cède pas et conserve son protectorat.

La division du pays a temporairement isolé la Turquie de la scène internationale, mais sur le long terme, la stratégie s’est avérée payante pour Ankara, surtout depuis que l’arrivée de l’AKP au pouvoir. Le soutien arabe à Chypre, une « deuxième Palestine », n’existe plus, Erdogan étant devenu l’un des « champions » de la cause palestinienne, bien que la Turquie continue de son coté d’envoyer des colons à Chypre Nord, si bien que ceux-ci sont aujourd’hui plus nombreux que les Turcs chypriotes. De plus, le dossier chypriote était un frein important à l’entrée dans l’Union Européenne. Aujourd’hui, la Turquie s’est complètement désintéressée de l’accès à l’Europe sur le plan diplomatique pour se tourner vers une forme de néo-ottomanisme. Chypre Nord est dès lors un état satellite intéressant car il permet d’étendre l’influence turque en dehors de ses frontières. La RTCN est d’ailleurs un membre observateur de l’Organisation de la Coopération Islamique. Diplomatiquement, ce n’est donc pas une totale réussite (Chypre Nord n’est reconnu que par la Turquie), mais ce n’est pas non plus un échec.

On peut également rappeler que Kofi Annan avait proposé un plan de réunification de l’île en 2004. Celui-ci a été soumis à référendum. Malgré l’opposition de Rauf Denktaş, ancien Président de la RTCN et nationaliste, la majorité des Turcs Chypriotes votent pour la réunification. En revanche, c’est la partie grecque qui vote contre. En effet le plan ne permet pas à tous les réfugiés grecs de retourner dans leurs terres d’origines, et les colons turcs anatoliens ne sont pas tous obligés de quitter l’île. Ces deux raisons amènent donc Chypre à refuser le plan qui est un échec. Pour la diplomatie turque c’est ici une victoire : ce sont les Grecs qui refusent le dialogue, et non eux.

Le ton monte

La situation ne change pas beaucoup depuis 2004, hormis le fait que Chypre, nouveau pays membre de l’Union Européenne, accélère le rapprochement avec Bruxelles en adoptant l’euro comme monnaie en 2008. Aucun changement notable non plus en septembre dernier où l’on fêtait les 40 ans de l’invasion turque de Chypre dans l’indifférence la plus totale. Le grand changement a lieu le 26 avril 2015 avec l’élection de Mustafa Akinci. Cet ancien maire de Nicosie Nord (capitale des deux Chypre, divisée) est pour le dialogue avec la partie grecque, et a une grande expérience politique dans ce dialogue depuis l’époque où il dirigeait la capitale. Sa victoire est conséquente, élue par la gauche, son parti, mais également par une partie des conservateurs déçus de l’ancien Président, Eroglu.

Sa volonté de régler le problème chypriote avec la partie grecque avant la fin de l’année 2015 peut sembler illusoire, mais elle témoigne d’un réel engagement. Dans le même temps, les déclarations qu’il adresse à la Turquie ont provoqué de vives réactions de la part d’Erdogan. En effet, le Président de la Turquie rappelle que c’est son pays qui a « libéré » les Turcs Chypriotes, mais également qu’Ankara constitue le principal soutien économique de la RTCN. Bien sûr, il n’y a pour l’instant aucune rupture, et Ankara est la première destination choisie par Akinci en visite officielle en tant que Président. Cependant, tant par sa volonté d’émancipation relative de la Turquie que par sa volonté de régler la solution au problème chypriote, Akinci pourrait donner du fil à retordre la politique expansionniste turque, qui perdrait de son influence sur l’île.

L’économie de Chypre Nord : le rôle de la Turquie

Il convient cependant de rappeler le rôle économique de la Turquie dans l’économie de la RTCN. Suite à l’embargo de la communauté internationale sur l’Etat autoproclamé, il n’y a pas eu de développement économique possible. Chypre a pu bénéficier de l’entrée dans l’Union Européenne, de l’entrée dans la zone euro et du développement du tourisme. La RTCN n’a elle pour seul partenaire que la Turquie dont elle a adopté la monnaie. Il est impossible de se rendre directement à Chypre Nord : il faut soit passer par la Turquie (par avion) soit par la partie sud de l’île, ce qui ne favorise pas le tourisme. Les infrastructures, sont mal développées dans la partie turque qui a accueilli une communauté déjà pauvre à l’origine. Le manque de développement économique et d’investissements se fait ressentir : on voit encore des murs avec des impacts de balles dans les rues de Nicosie Nord, datant de la guerre de 74, à deux pas du quartier touristique de Nicosie Sud. Le décalage entre le Nord et le Sud est donc particulièrement grave.

À cela on peut rajouter un problème plus structurel à la population : les colons de Turquie sont aujourd’hui plus nombreux que les Turcs Chypriotes à Chypre Nord. Les colons sont parfois aidés par le gouvernement turc, et ils redoutent une réunification de l’île qui sonnerait leur départ. En revanche, les Turcs Chypriotes n’ont eu aucune alternative mis à part l’émigration. Ils sont donc partis en Turquie ou au Royaume-Uni, deux pays où les Turcs Chypriotes sont plus nombreux qu’en RTCN. Certains sont également partis dans Chypre (grec) où ils peuvent désormais avoir un passeport chypriote. D’une manière générale, les Turcs chypriotes veulent la réunification, comme cela s’est vu lors du référendum de 2004.

Néanmoins, la réunification leur donnerait-elle effectivement un meilleur mode de vie ? D’un côté, les chypriotes du nord seraient enfin membre de l’Union Européenne et débarrassés de l’embargo. Mais est-ce que Chypre pourrait absorber la pauvreté du Nord? Pas si sûr, surtout depuis la crise économique : l’île était détentrice de nombreux avoirs grecs, qui ont perdu toutes leurs valeurs dès le début de la crise de l’euro. Ainsi, la situation économique n’est peut-être pas favorable à une réunification. Des arguments que la Turquie pourrait utiliser pour garder une certaine influence sur l’île. La Grèce étant en crise financière, la Syrie en guerre civile, l’Egypte est trop instable pour se lancer dans un expansionnisme économique, seule la Turquie est un partenaire de proximité capable d’aider économique l’île, surtout en cas de réunification couteuse. Encore faut-il qu’Ankara accepte de laisser la RTCN décider de son sort. Erdogan a d’ores et déjà qualifié Akinci et ses électeurs de « pions occidentaux » contre la Turquie.

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