Un Hajj électrique : Guerre des mots et politisation du sacré

Par Yannis Boustani

   Le mardi 13 septembre, le Roi Salman annoncait fermement que son royaume “refuse de manière catégorique à ce que le Hajj serve des objectifs politiques” (1). En cette fin de pèlerinage sacré – le premier depuis les tragiques événements de Mina l’année passée (2) – la guerre des mots entre l’Iran et l’Arabie Saoudite continue. Lorsque le guide suprême iranien Khamenei attaque sans détours son principal opposant régional à quelques jours du début de l’obligation rituelle qu’a tout musulman d’effectuer le saint pèlerinage à la Mecque (3) la fitna s’affiche de nouveau aux yeux du monde. Pour la première fois depuis 1989 les Iraniens sont absents de la terre des deux mosquées sacrées. Bientôt un an que la relation s’envenime. Exécution de l’opposant chiite al-Nimr, incendie de l’ambassade saoudienne à Téhéran, coupures des relations diplomatiques, rivalités géopolitiques sur les théâtres d’affrontements régionaux … Les possibilités de discorde sont si multiples que la tenue du pèlerinage sacré n’aurait su s’y soustraire. Pourtant, le Hajj est sensé être ce moment de reconnexion avec l’histoire première de l’Islam. Le court instant où les appartenances citoyennes et ethniques s’effacent derrière la même étoffe pour tourner autour de la Kaaba. La guerre des mots qui fait rage entre les deux puissances rivales écharpe cette universalité textuelle au profit d’une politisation outrancière et ce depuis la révolution iranienne de 1979. Sowt revient sur l’histoire de cette discorde autour de la problématique du Hajj.

La sacralité du pèlerinage entachée d’une bataille rhétorique initiée par l’Iran

Le 5 septembre 2016, à l’occasion d’un message adressé aux pèlerins de tous les pays, le guide suprême de la République islamique d’Iran Ali Khamenei s’engage dans un bras de fer rhétorique. Par des critiques vives et sans équivoques n’ayant rien à envier aux procédés takfiristes (voir extrait ci-dessous – (4) ) le leader révolutionnaire conspue le régime saoudien et le juge inapte à protéger les deux mosquées sacrées. Coup de tonnerre ! La réaction saoudienne ne se fait pas attendre : le Mufti Abdel Aziz al-Sheikh donne la réplique en affirmant que ces attaques ne sont pas surprenantes puisque que les iraniens “ne sont pas musulmans” et que leur hostilité, particulièrement envers les sunnites, est ancienne (5). Le secrétaire général du conseil de coopération du Golfe Abdel Latif al-Zayani y ajoute que ce message est un “procédé désespérant dans le but de politiser le Hajj” (6). Tout logiquement, le Maroc soutient le royaume saoudien en réaffirmant l’ambition de faire bloc face aux prétentions hégémoniques de l’Iran (7). A son tour, le Ministre Iranien des Affaires Étrangères répond – par un “tweet” éclair le 6 septembre qu’il n’y a “en effet, pas de ressemblance entre l’islam des Iraniens et celui de la majorité des Musulmans avec l’extrémisme dévoyé des hauts clercs wahhabis saoudiens prêcheur de haine” (8).  Les mots fusent de part et d’autre. A l’argument de politisation du Hajj supporté par le bloc “sunnite” l’Iran, de son côté, dénonce le caractère immoral du régime saoudien.  Même après le début des rituels, les provocations continuent. Le ministre de la communication et de la culture saoudienne Adel El Tarifi annonce dans la même optique que la chaîne de télévision spéciale pèlerinage en langue perse sera inactive cette année. (9)

« Ceux qui ont réduit le Hajj à un simple voyage religieux et touristique, et qui cachent leur animosité et leur ressentiment envers la nation fidèle et révolutionnaire d’Iran qu’ils accusent de politiser le Hajj, sont en fait de médiocres petits diables qui ont peur que les volontés du Grand Satan – les Etats-Unis – soient mises en danger. Les autorités saoudiennes (…) sont en fait, des égarés infâmes qui pensent que la préservation de leur trône et de leur pouvoir despotique passe par la défense des arrogants mondiaux et l’alliance avec le sionisme et les Etats-Unis, et tentent de satisfaire leurs exigences sans reculer devant aucune trahison (…) Le monde de l’Islam (…) doit connaître le visage réel des dirigeants saoudiens et leur nature infâme, impie, dépendante de l’arrogance matérialiste. »

Après l’échec des deux maigres négociations en mai (10) les relations restent glaciales entre les deux poids lourds du Golfe, dénués officiellement de relations depuis janvier dernier. L’exécution du cheikh al-Nimr, véritable fer de lance de la contestation dans le royaume saoudien, déclencha un tsunami de colère au sein des communautés chiites (11). L’ambassade d’Arabie Saoudite est ainsi saccagée ; condamné unanimement cet événement pousse 5 pays à rompre leurs liens diplomatiques avec l’Iran (12). En outre, Les tragiques événements qui ont coûté la vie à plus de 2000 pèlerins nourrissent un pan important de l’argumentation iranienne. Le clan des Al-Saoud ne serait plus à même de s’occuper de sa mission de protection des lieux saints, pilier de sa légitimité.

La protection des deux mosquées sacrées – un demi-siècle de débats

Dès la conquête définitive de Médine et de la Mecque au détriment des Hachémites en 1924 Abdel Aziz Ibn Saoud prend conscience que la consolidation de son pouvoir dynastique tiendra pour beaucoup dans sa capacité à valoriser les sites sacrés et favoriser la tenue annuelle du pèlerinage. Ce monopole s’installe dans la durée jusqu’à que le régime iranien des Mollah renverse le Shah en 1979. Depuis cette date, le Hajj est le lieu privilégié de l’expression des divergences saoudo-iraniennes. En effet, la promotion d’un “Islam révolutionnaire” est devenue vitale pour le nouveau régime puisque jugée inhérente à sa doctrine légitimatrice. A l’inverse, la couronne saoudienne y voit une contestation de son monopole sur Médine et la Mecque, monopole qui à toute fin utile, permet encore aujourd’hui à la dynastie des Al-Saoud de prospérer et d’étendre son influence internationale. Le véritable enjeu des disputes récurrentes entre les deux pays tient d’une part dans la concurrence de deux visions nationales portés par des projets impérialistes foncièrement opposés et d’autre part dans l’antagonisme des deux interprétations religieuses (politico-idéologiques) en présence. D’ailleurs, chacun tente lors de la période du pèlerinage d’avancer son pion. A cette époque de l’année, Les dirigeants iraniens font de leurs ressortissants en terre saoudienne un moyen d’exporter leurs idées en réclamant un droit d’exécration des païens et de manifestations d’idées politiques. La compétition saoudo-iranienne atteint ainsi son paroxysme en 1987 lorsque plusieurs dizaines de milliers de pèlerins scandent des slogans révolutionnaires en brandissant des portraits de l’Ayatollah Khomeini. Apeurées, les brigades saoudiennes font feu sur la foule.

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Pour comprendre le véritable enjeu de cette concurrence, il est indispensable de lire l’excellent article du défunt Ignace Leverrier dans le numéro 22 des Cahiers d’études sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-Iranien : « L’Arabie saoudite, le pèlerinage et l’Iran » (13). Dans sa stratégie de délégitimation, le régime iranien trouve ici raison de contester le statut de Khadim al-Haramayn (14) du roi saoudien. Toujours d’actualité ce point ressort dans le message du 2 septembre lorsque Ali Khamenei rend hommage aux “martyrs” des pèlerinages.  Les Saoudiens quant à eux ont longtemps tenté de contenir les véhémences iraniennes par l’instauration de quotas et la négociation bilatérale. Chaque Hajj réussi est un outil pour se revendiquer nation fer de lance de l’Islam dépensant des sommes astronomiques pour répandre son courant (15) et accueillir les plus de deux millions de pèlerins dans les meilleures conditions possibles.

Tous les ans les tensions idéologiques et politiques s’intensifient à l’approche de ce rituel sacré introduisant ainsi un bal d’opinions politiques et religieuses des deux côtés du Golfe arabo-persique. A ce propos, Ignace Leverrier souligne avec pertinence que “Le Hajj est ce moment unique dans l’année musulmane où les conceptions différentes de l’Islam défendues par l’Arabie Saoudite et par l’Iran ont l’occasion de s’exprimer pour ainsi dire en concurrence, à la même tribune, au vu et su de plusieurs centaines de milliers de croyants, réunis dans un espace relativement confiné en provenance de toute la Oumma.” D’ailleurs, en ce début septembre 2016, les propos tenus sont d’une violence particulièrement prononcée en raison des multiples guerres par procuration que se livrent les deux camps. Dans une tribune publiée dans El-Sharq el-Awsat (16), Abd-el-Rahman El Razak affirme qu’il est question de la pire provocation depuis des années avant d’ajouter qu’il n’y a que l’Iran parmi les 57 pays musulmans pour utiliser le saint pèlerinage pour menacer l’Arabie saoudite.

Une politisation stratégique : la projection du temporel sur le spirituel

Ce faisant, la rhétorique iranienne aboutirait à la transmission de l’organisation du Hajj vers un collectif autogéré par les nations musulmanes. Géopolitiquement cela est impensable puisque l’application de cette proposition conduirait in fine à la fin de l’Arabie Saoudite telle que nous la connaissons. Il ne faut pas scier la branche sur laquelle on est assis. N’oublions pas que l’organisation de cette fête représente la deuxième source de revenus derrière le pétrole (17)… Par cette position bien que moralement respectable, la République Islamique d’Iran s’inscrit ici clairement dans une volonté de déstabiliser le clan saoudien. Les Al-Saoud réagissent argent comptant en dénonçant l’instabilité chronique qu’occasionne le voisin perse. Aujourd’hui acculés par des guerres multiples et un sentiment d’abandon déclenché par l’accord sur le nucléaire iranien les responsables saoudiens n’avaient ici pas le droit à l’erreur. La médiatisation chronique des centaines de morts l’année passée poussent le régime à investir massivement. Bracelet électronique pour chaque pèlerin, applications smartphones, caméras de surveillances, équipes de sécurité renforcées etc (18). Le litige autour du Hajj ne tient pas que dans une guerre de mots mais bien à un besoin de la plus impérieuse importance pour qui veut assurer la pérennité de son pouvoir.

La fitna est profonde et délibérément avouée depuis la guerre civile syrienne. Chacun sent bien que le vent tourne. Les pulsions de vie de deux clans montent crescendo dans une époque incertaine. De tous, il est su que le futur régional va se jouer dans les prochaines années. L’Iran belliqueux continue d’exporter sa vision et critique de vive voix le matérialisme saoudien. Sans nul doute, l’argent n’est pas un souci pour les Al-Saoud depuis leur alliance avec les américains maîtres du monde. McDonald et Burger King, bâtiments hors-normes, grandes marques européennes : la Mecque s’insère volontiers dans un XXIème siècle tape-à-l’oeil au détriment de la préservation de l’image d’Epinal de l’époque prophétique. C’est ainsi que certains intellectuels comme l’anglo-pakistanais Ziauddin Sardar n’hésitent pas à dénoncer haut et fort cette bétonisation “haine du passé, de tout principe culturel ou historique” (19). Pourtant il convient de s’abstenir de porter des conclusions trop hâtives. Avec le récent consensus sur le nucléaire iranien, les investissements étrangers et l’ouverture de l’ancienne Perse le régime des Mollah ferait bien de se méfier du matérialisme qu’il conspue – non sans raisons – à foison chez les autres mais qu’il laisse entrer par la grande porte de sa demeure.

Au fond le contemporain du spirituel ne dépend que des maîtres profanes de l’époque.

“Parce que cette rivalité s’inscrit sur un fond de concurrence et d’opposition ancienne, enracinée dans l’histoire mais toujours d’actualité, entre Perses et Arabes, entre Chiites et Sunnites ; parce que son enjeu, la reconnaissance d’un rôle particulier au sein d’une communauté qui regroupe aujourd’hui plus d’un milliard d’êtres humains, est considérable ; parce qu’elle concerne des pays et une région d’importance stratégique pour l’économie des Grandes Puissances, et donc pour la stabilité et la paix du monde ; pour toutes ces raisons, on peut penser que le Pèlerinage est destiné à demeurer, aussi longtemps que les deux régimes seront en place, ce qu’il est depuis 1979 : la scène sur laquelle s’offrent en spectacle deux conceptions opposées de l’Islam et l’occasion d’affrontements, parfois feutrés mais parfois aussi violents, entre deux ambitions politico-religieuses également hégémoniques.” (20)

 

1 – http://www.lorientlejour.com/article/1006958/le-roi-saoudien-rejette-toute-politisation-du-pelerinage.html
2 – http://sowtalarab.com/bousculade-la-mecque-crise-saoudienne/
3 – http://oumma.com/Le-Hajj-pelerinage-regles-et
4 – http://www.leader.ir/fr/content/16184/Message-du-Guide-supr%C3%AAme-aux-p%C3%A8lerins-de-la-Mecque
5 – http://www.bbc.com/arabic/middleeast/2016/09/160906_saudi_iran_mufti_hajj
6 – http://www.qudspress.com/index.php?page=show&id=22891
7 – https://telquel.ma/2016/09/09/gestion-du-haj-maroc-soutient-larabie-saoudite_1513726
8 – Voir le compte twitter officiel de Javad Zarif
9 – http://www.bbc.com/arabic/artandculture/2016/09/160911_saudi_persian_language_television
10 – http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/05/29/les-iraniens-n-iront-pas-en-pelerinage-a-la-mecque-cette-annee_4928486_3218.html
11 – http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/01/06/entre-riyad-et-teheran-trente-cinq-ans-de-rivalites_4842692_3218.html
12 – http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/01/05/le-koweit-rappelle-son-ambassadeur-a-teheran-l-iran-minimise-ces-effets-de-rupture_4841796_3218.html
13 – https://cemoti.revues.org/137
14 – le gardien des deux saintes mosquées
15 – Ligue Islamique Mondiale, dons de livres religieux, ouverture de madrassa, financement de groupes armées (Bosnie, Afghanistan …)
16 – article intéressant publié dans un journal proche de la famille royale https://www.alarabiya.net/ar/politics/2016/09/08/%D8%A7%D9%84%D8%AD%D8%AC-%D9%81%D9%8A-%D8%A7%D9%84%D8%B3%D8%AC%D8%A7%D9%84-%D8%A7%D9%84%D8%B3%D8%B9%D9%88%D8%AF%D9%8A-%D8%A7%D9%84%D8%A5%D9%8A%D8%B1%D8%A7%D9%86%D9%8A.html
17 – http://geopolis.francetvinfo.fr/pelerinage-a-la-mecque-2e-source-de-revenus-apres-le-petrole-pour-le-royaume-81589
18 –  http://almashareq.com/fr/articles/cnmi_am/features/2016/08/17/feature-02
19-https://ledesk.ma/grandangle/comment-les-wahhabites-ont-transforme-la-mecque-en-disneyland/
20 –  Article cité en note 13 à compléter par ces quelques analyses :

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